Tout augmente … sauf le pouvoir d’achat !

Tout augmente … sauf le pouvoir d’achat !

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Nicolas Fert

Biographie

Diplômé de l'IEP de Grenoble en études d'opinion et de marché (PROGIS) après une hypohâgne/khâgne à Reims, Nicolas Fert travaille aujourd'hui au sein du département Opinion d'un institut de sondage.

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52% des Français jugeaient au début du mois d’avril que « l’évolution du pouvoir d’achat » est un des sujets qui les préoccupent le plus (Baromètre TNS Sofres – La Croix), juste derrière le chômage et l’emploi  (74%).  Si les préoccupations concernant le niveau de vie ont bien sûr toujours existé au sein de la société française, il est néanmoins indéniable que le débat autour du « pouvoir d’achat » a connu un regain considérable depuis la campagne présidentielle de 2007, échéance électorale à partir de laquelle il est devenu l’un des lieux communs les plus utilisés dans le débat public.

 

Une préoccupation croissante

Mais la popularisation de cette expression n’est pas qu’un succès de communicant politique, elle est surtout la conséquence d’une crise économique violente qui a durablement plongé la société française dans l’angoisse de la réduction du niveau de vie de chacun. La difficile relance économique semble aussi confirmer ces angoisses : la préoccupation à l’égard de ce problème a monté de 9 points depuis octobre 2010 dans ce baromètre des préoccupations. Elle atteint même 60% chez les 25-34 ans, 59% chez les 35-49 ans  et 62% chez les CSP-. Dès lors, on pourrait s’interroger sur cette inquiétude montante ?

Si l’on s’en tient tout d’abord aux seuls chiffres de l’INSEE, on peine à trouver des raisons claires à cette angoisse. Malgré une hausse des prix en mars 2011 de 2% par rapport à l’année dernière, le pouvoir d’achat reste lui en légère hausse (+1,2% en 2010, contre +1,6% en 2009)*. Cela n’empêche pourtant pas la confiance des ménages, indicateur calculé à partir de l’optimisme sur sa situation économique future, d’être clairement en baisse depuis plusieurs mois : de 91 en janvier 2010, il est descendu à 83 (-2) en mars 2011, menaçant de tutoyer à nouveau les plus bas historiques constatés en juin et juillet 2008 (77). Cette distorsion apparente entre un pouvoir d’achat apparemment stagnant à la hausse et une perception très pessimiste des Français est à première vue troublante. Il faut pour éclaircir cette problématique se pencher sur les ressentis des Français, probablement plus éclairants que des indicateurs synthétiques conçus pour donner une vue d’ensemble forcément limitée.

 

Un tunnel dont on ne voit pas la fin

Là où l’INSEE  suggère une stagnation à la hausse du pouvoir d’achat depuis quelques années, les Français  répondent eux à une très large majorité que celui-ci est en constante baisse. 77% d’entre eux considéraient ainsi dans un sondage CSA – 20 Minutes publié en avril que leur pouvoir d’achat avait diminué (dont 47% beaucoup et 30% un peu). C’est 14 points de plus qu’en juillet 2004 (CSA – L’Expansion), seuls 21% des Français estimant qu’il a au contraire augmenté (12% beaucoup et 9% un peu). Le clivage social est bien entendu important : les CSP- sont ainsi 85% à percevoir une baisse au lieu de 71% pour les CSP+.

Quand au futur, les Français ne semblent pas anticiper un retournement de la conjoncture : plus de la moitié d’entre eux (56%) estimaient dans un sondage Viavoice / BPCE / Les Echos / France Info publié en mars 2011 que leur pouvoir d’achat allait diminuer (dont 26% fortement et 30% un peu). Seuls 15% estimaient pour leur part qu’il allait augmenter et 28% qu’il allait rester stable. Une inquiétude par ailleurs en forte hausse : ils n’étaient en effet que 42% à anticiper une diminution en janvier 2011 et 39% en novembre 2010. Il semble donc que les annonces récentes (hausse des prix des carburants et de certains produits de consommation courante) aient fait leur effet au sein de la population française.

 

L’anticipation d’une hausse générale des prix

L’heure est en effet aujourd’hui au « tout plus cher » dans l’esprit des Français. Certains produits sont particulièrement en ligne de mire, peut-être en raison d’un affichage médiatique important. 98% des Français estiment ainsi dans le sondage CSA – 20 Minutes cité plus haut que l’essence a augmenté ces derniers mois (dont 94% beaucoup) ; même chose pour le gaz et l’électricité (96%, dont 81% beaucoup) et les produits alimentaires de base (92%, dont 62% beaucoup). Le constat est aussi majoritairement à la hausse pour d’autres produits (l’immobilier, 72%, les loisirs, 64%, ou l’habillement, 63%), seul l’électroménager étant un peu épargné par la sinistrose ambiante (41% voient une augmentation, 32% une stabilité et 16% un baisse).

Les Français ne sont par ailleurs pas plus optimistes sur l’avenir. De 9 produits alimentaires de base cités dans le sondage Viavoice, ils n’anticipent majoritairement une stagnation des prix que sur les surgelés (47%, contre 41% pour une augmentation) tandis qu’ils imaginent majoritairement une hausse des prix sur tous les autres, avec en tête de gondole le pain (72% de « va augmenter), la viande (72%) ou les fruits (70%). Le signe que la hausse des prix touche d’abord pour eux les produits de base et que la baisse du pouvoir d’achat peut avoir des conséquences sur la vie quotidienne de chacun.

 

Demain, le système D ?

Face à ce problème, les Français n’ont semble t-il pas dix mille choix pour s’adapter : les sondages nous montrent en effet une France prête à réduire ses achats quotidiens ou tout du moins à adopter son mode de consommation. Plus de la moitié des Français (53%) pensent par exemple qu’ils vont réduire leur consommation en gaz et en électricité et presque la même proportion (49%) anticipe une réduction de sa consommation d’essence (CSA – 20 Minutes). 40% des Français estimaient d’ailleurs avoir déjà réduit leur consommation d’essence dans un sondage IFOP – Sud Ouest en mars 2011, le prix repoussoir au-delà duquel on envisageait une baisse étant de 1,58 € **.

Plus édifiant encore, plus d’un tiers des CSP- (37%) disent penser à réduire leur consommation de produits alimentaires dans les prochains mois. Ces catégories défavorisées sont également à 73% à déclarer qu’elles envisagent d’acheter des produits discount à la place des produits de marque, 69% qu’elles achèteront moins de produits alimentaires superflus et même 55% qu’elles restreindront leurs déplacements. Un petit tiers (30%) évoque même l’idée de privilégier de plus en plus les transports communs à la voiture. Alors système D comme débrouille ou carrément décroissance ?

On aurait en tout cas tort de croire que seules les classes populaires sentent venir le souffle de la régression. Interrogés dans la Baromètre des cadres Viavoice / HEC / Le Figaro / France Inter publié ce mois-ci, plus de la moitié de ceux-ci (57%) estiment que le niveau de vie en France va se dégrader d’ici un an (dont 16% nettement), 30% anticipant une stagnation et seuls 12% imaginant une amélioration. De bas en haut, la société française semble donc s’être faite à l’idée que l’embellie du pouvoir d’achat n’est pas pour demain.

 

*L’inflation est prise en compte dans le calcul du pouvoir d’achat

** Moyenne calculée sur les répondants ayant déclaré anticiper une baisse de consommation dans le futur

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