Sonder la primaire, un métier dangereux ?

Sonder la primaire, un métier dangereux ?

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Nicolas Fert

Biographie

Diplômé de l'IEP de Grenoble en études d'opinion et de marché (PROGIS) après une hypohâgne/khâgne à Reims, Nicolas Fert travaille aujourd'hui au sein du département Opinion d'un institut de sondage.

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Que penser des sondages sur les primaires socialistes et surtout que nous apprennent-ils en définitive ? Parfois accusés de troubler le jeu d’un exercice démocratique encore inédit en créant artificiellement des mouvements d’opinion, les sondages publiés depuis quelques mois se retrouvent une nouvelle fois sur le banc des accusés. Phénomène nouveau en France, le format ouvert des primaires socialistes contribue en plus à mettre en doute le travail de sondeurs pas forcément habitués à mesurer ce genre de phénomènes. Il serait cependant excessif de vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain et de se défier de tout sondage publié car, aussi imparfaits soient-ils, ceux-ci nous donnent tout de même des enseignements sur le scrutin à venir.

Un corps électoral encore à découvrir …

La principale question en suspens, depuis l’annonce de la tenue des primaires, reste le score de la participation et donc la composition du corps électoral. Comment savoir en effet comment voteront les votants si l’on ne sait pas d’emblée qui ils sont ? La mesure de cette participation peut varier entre les instituts mais la précaution des sondeurs quant aux chiffres qu’ils publient est elle en revanche quasi systématique. D’autant que l’on sait que les citoyens ont toujours tendance à sur-déclarer leur intention de se rendre aux urnes, peu d’abstentionnistes osant confesser un comportement souvent considéré comme incivique. Quelle participation peut alors réalistement anticiper le PS ?

Un sondage CSA pour BFM TV, RMC et 20 Minutes donnait récemment 28% de Français inscrits sur les listes électorales prêts à aller voter aux primaires, dont 14% se disant même certains. Rapporté à la population d’inscrits en France (environ 42 millions), ce dernier chiffre donnerait une participation tournant autour de 5 millions de votants. Illusoire ? Probablement car quelques facteurs peuvent encore dissuader ces électeurs certains d’aller voter le jour venu.

Eliminons d’abord une grande partie des électeurs de droite déclarant aller voter. Des 11% des sympathisants de droite se disant prêts à voter le jour venu, il est en effet peu probable que beaucoup se déplaceront réellement dans les bureaux de vote et accepteront de signer une charte d’adhésion aux valeurs de la gauche simplement pour le plaisir de biaiser les résultats. Deuxième élément, le sondage CSA déjà cité nous apprend également que 49% des personnes certaines d’aller voter avouent aujourd’hui ne pas connaître les conditions à remplir pour voter aux primaires. S’il ne leur est bien sûr pas interdit de se renseigner avant le jour J, il est tout de même probable qu’il y aura donc un peu de déperdition sur la route des bureaux de vote.

La sociologie des électeurs déclarés est elle-même indécise. Les 18-24 ans sont ainsi les plus nombreux en proportion à se déclarer certains ou probables électeurs (41%) mais également de loin les plus nombreux en proportion à avouer ne pas connaître les conditions de vote (86%). Par ailleurs souvent domiciliés loin du bureau de vote où ils sont inscrits, ceux-ci grossissent d’ailleurs régulièrement les rangs des abstentionnistes une fois l’élection venue. Leur motivation pour voter sera-t-elle au contraire assez forte pour aller au-delà de ces obstacles pratiques ? Il sera du coup intéressant de constater si le corps électoral de ces primaires est effectivement plus jeune que la moyenne ou s’il surreprésente au contraire les plus âgés comme dans la plupart des élections.

Organisées en 2005 et 2009 en Italie, les primaires de la gauche, certes ouvertes à plusieurs partis, avaient rassemblé 4,5 et 3,5 millions de votants. Gageons que le PS se contenterait largement d’une participation de cet ordre.

… mais un rapport de force qui semble figé

Tout ceci étant dit, les précautions à prendre sur le corps électoral des primaires n’empêchent pas de constater certains rapports de force entre les différents candidats. Tout d’abord parce que les sondages réalisés ces derniers temps, aussi incertains soient-ils, restent des outils fiables dans le cadre de primaires ouvertes où l’appareil du PS pourra moins contrôler le vote que si celui-ci ci avait été limité aux seuls militants. Rien à voir donc avec des primaires écologistes quasi-fermées qui n’ont elles attiré que 23 000 électeurs et rendaient presque impossible toute prédiction sondagière fiable.

Rappelons d’ailleurs que le caractère fermé des primaires du PS en 2006 n’avait alors pas empêché les sondeurs de prédire assez clairement la large victoire de Ségolène Royal (60,65% des voix) auprès de seulement 180 000 votants. Une participation qui devrait être largement dépassée en octobre et qui laisse donc à penser que les sondages se succédant actuellement doivent tout de même refléter une tendance d’opinion.

La tâche des sondeurs semble par ailleurs aussi facilitée par l’apparent gel des positions dans la course à l’investiture. Les rapports de force semblent ainsi être fixés depuis que François Hollande s’est installé avant l’été comme le favori des sondages. Serait-ce alors simplement un effet moutonnier des futurs votants se contentant de choisir celui qui parait le mieux placé pour gagner ? Il est permis d’en douter car il semble que l’avance de François Hollande tienne à autre chose qu’à un simple effet de mode.

L’argument selon lequel le choix du candidat pour les primaires ne serait qu’une extrapolation des intentions de vote pour la présidentielle semble par exemple réducteur. Martine Aubry réalise par exemple dans le sondage CSA cité plus haut un score quasi identique à François Hollande en situation de 1er tour des présidentielles (27% contre 28%), tous deux battant d’ailleurs Nicolas Sarkozy (25% et 24%). En dépit de ce statu quo, la maire de Lille perd pourtant du terrain en vue des primaires avec un retard de 7 points (27% contre 34%) en préférence de choix pour l’investiture, et un écart encore plus important en duel face au député de Corrèze (40% contre 52%). Plus important encore, cet écart se constate aussi chez les sympathisants PS (40% contre 57%), ceux-là même qui seraient sensés respecter les consignes d’un appareil plus acquis à Marine Aubry.

Qu’est ce qui pourrait alors encore faire bouger les lignes de fracture ? Pas les débats télévisés pour l’instant semble-t-il. Le premier débat, pourtant suivi par plus de 5 millions de téléspectateurs, n’a pas pour autant beaucoup perturbé les préférences de choix entre les six candidats. C’est d’ailleurs François Hollande qui a été déclaré le plus convaincant dans un sondage BVA / Orange / PQR avec 64%, devant Manuel Valls (58%), Martine Aubry (55%), Arnaud Montebourg (52%), Ségolène Royal (29%) et Jean-Michel Baylet (17%). Pas évident que le second, beaucoup moins suivi de par sa diffusion sur i-Télé, puisse avoir un autre impact.

François Hollande, l’impossible défaite ?

Le contrat passé entre François Hollande et une partie de l’opinion semble en réalité solide tant qu’il apparaitra comme le candidat le plus apte à remporter la mise en  2012. Son avance sur ses concurrents est en effet particulièrement importante sur ce point : 46% des électeurs certains ou probables le déclaraient ainsi comme « le plus capable de battre Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle », loin devant Martine Aubry (19%), son score étant même encore plus élevé chez les électeurs certains d’aller voter aux primaires (52%), les sympathisants de gauche (53%) et les sympathisants PS (55%).

Une façon de dire que face à un Nicolas Sarkozy cristallisant l’hostilité de l’électorat de gauche, la simple promesse d’une victoire fait aujourd’hui office de programme. C’est en tout cas ce que déclaraient majoritairement les sympathisants de gauche dans un sondage Opinionway / LCI / Le Figaro en septembre dernier : 41% d’entre eux mettaient ainsi « la capacité à battre Nicolas Sarkozy » en premier critère de choix d’un candidat, devant « ses propositions » (38%) et « sa personnalité » (20%). A noter d’ailleurs que cette hiérarchie était encore plus marquée chez les électeurs potentiels (50%, 32%, 18%) et les sympathisants du PS (46%, 33%, 21%).

Reste t-il alors assez de temps à ses concurrents pour changer la dynamique de la campagne et imposer des thèmes qui pourraient gêner le favori des primaires ? Il faudrait pour cela risquer l’opposition frontale entre candidats, une perspective qui inquiète en vue de la campagne pour l’élection présidentielle de 2012. 46% des Français déclaraient en effet dans le sondage CSA déjà cité que le PS sortira des primaires « divisé et affaibli » alors que 35% pensaient au contraire qu’il en sortira « rassemblé et renforcé ». Si les électeurs certains et les sympathisants du PS choisissent eux majoritairement l’hypothèse d’un PS rassemblé et renforcé (64% et 65%), on observe tout de même que le spectacle des divisions de la campagne de 2007 a laissé des souvenirs amers au sein de l’électorat socialiste – un état de fait qui profite forcément pour l’instant au candidat perçu comme favori.

Ce souvenir sera-t-il suffisant pour épargner un règlement de comptes général qui pourrait remettre les choses à plat entre les principaux candidats ? La participation peut-elle être si en-deçà des prévisions que les rapports de force constatés dans les sondages ne soient plus pertinents le jour du vote, favorisant peut-être une Ségolène Royal dont on connaît les capacités de mobilisation sur le terrain ? La réponse à ces deux questions devrait en grande partie déterminer l’issue des primaires.

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