Révolte des gilets jaunes : la Nation à l’épreuve de la métropolisation

Révolte des gilets jaunes : la Nation à l’épreuve de la métropolisation

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Frédéric Pennel

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Journaliste de formation, Frédéric Pennel est spécialiste en sciences politiques et en questions internationales. Après une expérience en institut de sondage, il a piloté les études d’opinion au sein du ministère de la défense. Il est actuellement consultant éditorial en agence de communication.

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Cela fait 50 ans que l’on guette un bis repetita de Mai 68. 22 ans que l’on envisage une grève massive du secteur public face aux réformes libérales, de l’ampleur de celle de décembre 1995.13 ans que l’on craint un nouvel embrasement des banlieues.

Mais qui avait vu venir une jacquerie de cette nature, une révolte des territoires éloignés des métropoles ? Cette France qui enrage était en effet invisible, reléguée aux marges des cœurs urbains, disséminée dans l’étalement urbain où l’emploi se fait plus rare. Ces Français invisibles ont enfilé le jaune fluo et sont entrés avec grand fracas sur les écrans radars des médias. Le prétexte de la voiture a servi de catalyseur à la colère de ces habitants qui vivent dans des régions où, sans automobile, on n’est rien. Au-delà de la taxation supplémentaire du carburant, l’abaissement à 80 km/heure de la vitesse sur les nationales avait déjà grandement mécontenté. 74% des Français y étaient opposés et la nette baisse en juin dernier de la popularité d’Emmanuel Macron (-5 points) et celle d’Édouard  Philippe (-8 points) avait été imputée par l’institut Odoxa à cette décision.

Métropoles embourgeoisées

Contrastant avec cette fièvre qui a touché les périphéries, on note l’apathie des habitants des grandes métropoles. Et pour cause : ces « métropolitains » peuvent se permettre d’évacuer progressivement leur véhicule de leur quotidien. Mais plus profondément qu’une histoire de carburant, leur passivité confirme que les métropoles se déconnectent du reste de la Nation. Ces villes, qui concentrent les centres de décisions, se sont vidées de leurs cols bleus au profit des cols blancs. Le département de Paris est peuplé à 44% de cadres contre seulement 8% dans celui de l’Aisne, par exemple. Bien desservies par les transports, ces métropoles forment un étroit maillage, parfaitement relié aux autres grandes métropoles européennes, dont les modes de vie tendent à s’uniformiser. C’est ainsi qu’un Parisien pourra se sentir plus connecté à un Londonien ou à un Berlinois qu’avec un Français vivant éloigné des grands axes de TGV.

L’envolée des prix de l’immobilier vers les sommets dans ces métropoles a encore accéléré la coupure avec le reste du pays. Quoi de commun entre 9 500 euros le mètre carré dans la capitale contre 1800 euros dans une ville moyenne telle que Amiens ? L’accès au logement y devenant un luxe, les métropoles s’embourgeoisent et même les quartiers autrefois les plus mal famés ont été envahis par des jeunes couples aux fiches de paie pleines de promesses. Sur les terrasses de cafés branchés, en lieu et place d’anciens PME populaires, ces bourgeois peuvent s’alarmer des périls climatiques qui menacent la planète ou de la montée des populismes dans le monde. Et si des îlots populaires subsistent grâce aux logements HLM, le panorama général demeure celui d’une gentrification généralisée. Les vieilles pierres à Lyon, Paris ou Bordeaux s’apparentent à  des forteresses, dont les murs protègent mieux des chocs économiques, sociaux ou culturels qu’encaisse le pays.

Paris ne donne plus le la

L’histoire de France est jalonnée d’éruptions insurrectionnelles violentes émanant des faubourgs populaires de Paris, dont le reste du pays a dû subir les conséquences. Aujourd’hui au contraire, ce sont les Parisiens, sidérés, qui assistent à ce déferlement venu de l’extérieur. Ces gilets jaunes et ces casseurs prennent d’assaut les quartiers cossus de Paris qui sont  demeurés sous cloche depuis les constructions haussmanniennes. Avec violence, les manifestants forcent les plus nantis à regarder en face une autre réalité : la mondialisation a enfanté de deux France dont les intérêts mais aussi les valeurs divergent. Ce n’est plus une question de lutte des classes, c’est une ligne de partage de nature géographique et urbanistique. La France est une Nation, forgée autour d’une même langue, de valeurs communes mais aussi d’une solidarité en son sein. C’est ce dernier pilier qui est ébranlé par le phénomène de métropolisation. Évidement, la péréquation permet certes aux richesses de cascader vers les nervures du pays. Les grandes métropoles sont ainsi des locomotives économiques pour l’ensemble du pays. L’Île-de-France compte ainsi pour 31% du PIB français et les taxes payées par les start-ups ou banques parisiennes sont ensuite redistribuées pour financer les routes ou les hôpitaux sur tout le territoire national. Pour autant, le luxe qui se dégage des quartiers de l’Étoile, l’élégance arrogante des cariatides sculptées sur les façades  d’immeubles apparaît comme un affront pour la France des abords des stations commerciales et des ronds-points qu’on ne cesse d’enlaidir depuis des décennies. Et cette France de s’interroger : pourquoi viser le carburant des automobilistes et pas le kérosène des avions ?

Ce développement hors Nation des métropoles n’est pas propre à la France. Les résultats des élections est peut-être le plus illustratif du phénomène. En même temps que les Londoniens ont voté à 60 % contre le Brexit et que 90% des  New Yorkais de Manhattan ont voté pour Hillary Clinton en 2016, les Parisiens étaient 90% à s’être portés sur le nom d’Emmanuel Macron au second tour de la dernière présidentielle de 2017. Des résultats très loin de refléter le « pays réel ».

Emmanuel Macron a beau avoir des origines picardes et avoir gravi les échelons via les grandes écoles républicaines, il incarne une forme de parisianisme bourgeois honni par  la France périphérique. En mai 2018, un sondage Odoxa révélait que 72% des Français l’assimilait au « président des riches ». Avec son « je traverse la rue et je vous en trouve », il rappelle François Guizot qui, confronté à la question sociale et au suffrage censitaire, avait prodigué aux indigents de son temps ce conseil : « Enrichissez-vous par le travail et l’épargne ». On connaît la suite : l’effondrement de la Monarchie de Juillet, emportée dans la révolution de février 1848.

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