Rediffusion : Tous schizophrènes face à l’ubérisation ?

Rediffusion : Tous schizophrènes face à l’ubérisation ?

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Marion Desreumaux

Analyste Délits d'Opinion

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Biographie

Après un cursus universitaire en sciences sociales et un Master Recherche à Sciences-Po Paris, Marion Desreumaux travaille aujourd'hui en qualité de directrice d'études au sein du pôle Opinion & Corporate de Harris Interactive

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Depuis quelques mois, le terme d’« ubérisation », néologisme formé à partir du nom Uber, société de VTC née en Californie, s’affiche de plus en plus. En octobre dernier, Délits d’Opinion avait déjà organisé un petit déjeuner sur ce thème afin d’en cerner les contours et d’en aborder les répercussions pour la société française. Depuis, plusieurs enquêtes d’opinion ont été réalisées. Cela fait désormais un an que le mot est référencé sur Wikipédia mais la page qui lui est consacré reste sommaire, tout comme la définition donnée : « adoption d’un modèle de commerce consistant à mettre des ressources à disposition des clients depuis leurs smartphones, à tout moment et sans délai ». Ce vocable nouveau, avec les réalités diverses qu’il recouvre et les multiples fantasmes qu’il fait naître, suscite aujourd’hui autant d’enthousiasme que d’inquiétude : cette nouvelle économie, parfois qualifiée de collaborative ou d’horizontale, représente-t-elle aux yeux des Français de nouveaux viviers de croissance et d’emploi, ou vient-elle selon eux menacer notre modèle et les acquis sociaux ?

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Un phénomène difficile à circonscrire, pour l’instant limité à certains secteurs mais qui pourrait s’étendre considérablement selon les Français

Aujourd’hui, selon un sondage Harris Interactive réalisé pour Elia Consulting, l’ubérisation est un terme connu par plus de ¾ des Français. Seuls 23% ne parviennent pas à indiquer ce que ce terme évoque pour eux. Ce chiffre peut sembler faible au regard du caractère récent de ce mot. En revanche, la nouveauté de ce vocable peut expliquer que les 3/4 des Français à qui il évoque quelque chose peinent à en donner une définition commune. Pour certains, il s’agit d’un « changement », d’une « évolution » ou d’une « libéralisation » de l’économie, fondée sur « Internet », et qui charrie les notions de « liberté » et de « modernité ». Pour d’autres, ce terme recouvre une « concurrence », pouvant être qualifiée de « déloyale », et qui porte les germes d’une plus grande « précarité », s’inscrivant dans une « mondialisation » qui effraie. Si chacun comprend bien que l’émergence de ce terme traduit un nouveau modèle économique, tous ne mettent pas l’accent sur les mêmes bénéfices ou inconvénients associés.

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Quelles que soient les évocations spontanément associées à ce terme, l’exemple le plus souvent cité dans cette étude est celui des nouvelles sociétés de transport, comme Uber, qui organisent une nouvelle offre par rapport aux taxis. Blablacar et Airbnb sont deux autres entreprises fréquemment mises en avant pour illustrer l’ubérisation, soit deux interfaces qui mettent en relation des particuliers pour covoiturer ou trouver un hébergement. Seuls deux secteurs d’activité sont d’ailleurs considérés comme d’ores et déjà concernés par le phénomène de l’ubérisation par une majorité des Français : celui des transports (81% jugent l’ubérisation en cours dans ce secteur, 14% qu’elle pourrait bientôt advenir), et l’hôtellerie (57% et 32%). Mais aux yeux des Français, d’autres secteurs pourraient également à l’avenir être touchés : la distribution (42% pensent que cela est déjà le cas, 44% que cela pourrait l’être), les télécoms (29% et 44%), les assurances (23% et 48%), les médias (26% et 43%) ou encore la banque et la finance (30% et 38%). Seules la politique et la justice semblent ne pas pouvoir être concernées selon une majorité de Français. Peu de secteurs apparaissent donc comme non « ubérisables » et ce phénomène semble nécessairement devoir s’étendre.

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Des consommateurs, de plus en plus nombreux, qui apprécient les tarifs compétitifs et la qualité de service

Les Français considèrent donc que l’ubérisation est une vraie lame de fond, et non pas une mode susceptible de rapidement s’essouffler. Et ce sans doute parce qu’il y a de plus en plus de consommateurs. Selon un sondage OpinionWay pour Capgemini Consulting, un Français sur cinq déclare avoir déjà utilisé un service issu de cette nouvelle économie, lié par exemple au transport de personnes ou à l’hébergement. Et 15% envisageraient de le faire prochainement. Ces proportions apparaissent encore plus importantes chez les jeunes et chez les urbains.

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Or, en tant que consommateurs, les Français se montrent plutôt satisfaits par ces nouvelles offres. Surtout attirés par les prix (65%), ils mettent également en avant la qualité du service (44%) et déclarent majoritairement avoir confiance dans les acteurs de cette nouvelle économie, à savoir les plateformes de mise en relation et ceux qui y proposent leurs produits ou services. Dès lors, 64% des Français indiquent dans l’étude Harris Interactive percevoir l’ubérisation comme une bonne chose en tant que consommateurs, cette proportion montant même à 73% parmi les moins de 35 ans… et parmi les chômeurs. 83% jugent en outre que l’ubérisation est source d’offres plus compétitives et 80% d’offres qui sont mieux adaptées aux attentes des consommateurs, ces jugements étant par conséquent largement partagés, que l’on soit jeune ou plus âgé, que l’on rencontre des difficultés financières ou que l’on appartienne à un ménage aisé.

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Autre argument potentiel en faveur de l’ubérisation : elle pourrait avoir, selon les Français, des impacts positifs sur l’environnement. 71% des Français estiment que les nouveaux modèles économiques – parmi lesquels les entreprises sur le modèle d’Uber, de Blablacar ou d’Airbnb – ont un impact positif sur l’environnement, selon un autre sondage OpinionWay réalisé pour le Forum national ReSEt qui se tiendra bientôt à Marseille. Ainsi, profitant de ces offres, le consommateur aurait le sentiment de bénéficier d’une bonne qualité de service, tout en payant un prix raisonnable, et voire même en œuvrant pour une consommation plus responsable. On comprend, au travers de ces données d’opinion, que ces nouvelles entreprises, qui prospèrent sur un modèle différent des entreprises traditionnelles parfois décriées, séduisent les consommateurs.

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Des travailleurs mitigés, qui craignent pour le modèle salarial, voire pour leur emploi

Mais si l’on change de point de vue et que l’on ne s’adresse plus seulement aux consommateurs mais aux salariés, la vision des répondants évolue. Ainsi, selon un sondage OpinionWay pour Tilder et LCI mené en septembre dernier, 34% des Français craignent que leur métier ou l’un de ceux qu’ils ont exercés soit « ubérisé », et même 38% parmi les salariés du privé et 37% parmi les membres des catégories populaires. Plus encore, un Français sur deux estime que l’ubérisation, définie dans cette étude comme «des métiers exercés en dehors des filières traditionnelles par des particuliers sous statut d’indépendants (RSI) ou d’auto entrepreneurs (par exemple les taxis avec des particuliers ou l’hôtellerie avec la location de son propre logement) », constitue une menace importante pour le statut de salarié, qui serait concurrencé par des emplois exercés sous le statut d’indépendant ou d’auto-entrepreneur. Dans l’étude Opinionway pour le Forum ReSEt, 72% des répondants estiment que les nouveaux modes de rémunération proposés par cette nouvelle économie entraînent des pertes de garanties pour les travailleurs (assurance chômage, assurance maladie…).

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Par conséquent, le regard sur l’ubérisation est plus mitigé lorsqu’on se positionne en tant que travailleurs. Ainsi, dans le sondage Harris Interactive, les actifs s’affichent très partagés : 52% voient l’ubérisation comme une bonne chose en tant qu’acteur du monde du travail, mais 47% y voient une mauvaise chose, et même 14% une très mauvaise chose. 70% des Français associent d’ailleurs l’ubérisation à des emplois précaires et 66% à la destruction de secteurs professionnels. Aujourd’hui, alors que ce phénomène en est encore à ses balbutiements, il est bien difficile de prédire s’il créera des emplois et favorisera l’autonomie des travailleurs ou s’il entrainera une dérégulation du modèle économique français et une fragilisation de la protection sociale.

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Même si la crainte de voir se développer une nouvelle forme de précarité ou de voir son propre métier « ubérisé » existe, les Français sont plus susceptibles aujourd’hui d’être clients de l’ubérisation que concurrencés par elle en tant que travailleurs. C’est sans doute la raison pour laquelle les revendications des taxis ou des hôteliers, même si elles sont entendues, ont du mal aujourd’hui à trouver un écho suffisant parmi la population pour entraîner un mouvement de défense plus large face à l’ubérisation. Celle-ci semble devoir s’étendre, sans que quiconque puisse aujourd’hui complètement cerner quelles seront ses implications en matière d’emploi, et plus généralement de modèle de société.

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