Rediffusion : Répartition des tâches ménagères : les hommes doivent-ils avoir honte ?

Rediffusion : Répartition des tâches ménagères : les hommes doivent-ils avoir honte ?

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Olivier Vanbelle

Co-fondateur Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à Sciences Po et à l’ENS de la rue d’Ulm, Olivier a travaillé au sein d'un institut de sondages. Il a ensuite évolué au sein de cabinets de conseil auprès du secteur public.

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« T’as pas sorti les poubelles ? Tu devais pas étendre le linge ? » Qui n’a jamais connu de conflits au sein de son couple avec comme point de départ la répartition des tâches ménagères ?

Selon une étude d’Ipsos pour Mapa-Spontex, elles constituent une source de conflits au sein d’un couple sur deux, particulièrement chez les jeunes (56% chez les moins de 35 ans, contre 42% des 35 ans et plus). Dans cette même étude on apprend qu’un tiers des hommes ont déjà supplié leur compagne pour échapper à la corvée ou seraient prêts à le faire…. (sans commentaire)

Quel est l’état des lieux de la répartition des tâches par genre ? Quelles évolutions cette répartition a-t-elle connu et quelle valeur symbolique y associer ?

Délits d’Opinion s’intéresse à ce sujet aussi brûlant que concret.

Un constat quantitatif et qualitatif de la répartition actuelle : les femmes en font plus

Toutes les études le montrent ! Conformément à ce que l’on pouvait soupçonner, les femmes continuent à accorder plus de temps aux tâches ménagères que les hommes : en moyenne 2,5 fois plus au quotidien, 117 minutes par jour quand les hommes y consacrent seulement 46 minutes (« Comment se prennent les décisions au sein des couples ? », étude du Crédoc pour la CAF).

Elles assument ainsi en moyenne 80% de ces tâches (Observatoire des inégalités).

Une majorité d’hommes restent ainsi largement désinvestis : 91 % n’ont pas repassé le linge la semaine précédant l’enquête, 60 % n’ont pas fait le ménage courant, 48 % n’ont pas fait la vaisselle, 50 % n’ont pas touché aux fourneaux et 36 % n’ont pas pris en charge les courses quotidiennes. Dans le même temps 93 % des femmes ont fait le ménage, 93 % la cuisine, 85 % les courses quotidiennes, 83 % la vaisselle et 73 % le repassage. Seuls le bricolage et le jardinage occupent davantage le temps des hommes que celui des femmes.

répartition 2

Cette inégale répartition dépend en partie du modèle familial dans lequel les hommes ont grandi : ceux qui ont été élevés par leur mère seule participent davantage à la vie domestique. Cette différence s’accompagne également de tensions au sein du couple : plus le déséquilibre est important, plus les disputes, les non-dits et l’idée de séparation sont présents.

L’arrivée d’un enfant accentue la répartition « traditionnelle » des tâches

L’arrivée des enfants dans le couple accentue les déséquilibres et les tensions : le nouveau-né  aboutit à un renforcement de la spécialisation traditionnelle des conjoints. L’impact des enfants suivants apparaît moins déterminant dans la répartition des tâches. En effet, une fois cette répartition structurée par le premier enfant, elle est d’autant plus renforcée que le foyer compte d’autres chérubins.

Au fur et à mesure des naissances, les femmes accordent de plus en plus de temps aux tâches ménagères : une mère avec un seul enfant consacre en moyenne quarante-huit minutes par jour à faire le ménage. Avec trois enfants, ce chiffre passe à soixante-deux minutes pour les mères, tandis qu’il stagne autour de douze minutes pour les pères.

Si les enfants accentuent l’inégalité des tâches, les hommes s’investissent néanmoins relativement plus dans l’éducation de ceux-ci que dans les autres fonctions mentionnées. Selon un sondage Ipsos réalisé pour l’entreprise Sarenza, 67% des hommes et 52% des femmes interrogées estiment que leur conjoint en fait autant qu’eux pour « aider les enfants à avoir confiance en eux ». La fonction consistant à « faire preuve d’autorité avec les enfants » serait également mieux partagée que les autres tâches du quotidien : 51% des hommes et 46% des femmes affirment que leur conjoint s’en charge autant.

Une évolution plus égalitaire depuis 30 ans

Une étude récente de l’Insee met en évidence des écarts relativement comparables de temps passé à ces tâches : en 2010 les femmes y consacraient en moyenne 183 minutes chaque jour quand les hommes y passaient 105 minutes. Cette répartition est néanmoins aujourd’hui plus égalitaire qu’elle ne l’a été depuis les années 80 avec une diminution constante de l’écart entre le temps passé par les hommes et les femmes.

Mais ce resserrement du temps passé aux activités domestiques s’explique plus par une diminution du temps accordé par les femmes que par une augmentation de l’investissement masculin.

évolution histo

Cette transformation des modèles familiaux traduit l’évolution des rapports entre les sexes et des rôles respectifs des hommes et des femmes. La progression du niveau d’instruction des femmes et leur accès à l’emploi les a libérées de leurs seuls rôles familiaux. Les valeurs modernes d’égalité entre les sexes ont altéré les conceptions traditionnelles des rôles masculin et féminin. La participation des hommes aux tâches domestiques, surtout parentales, est désormais perçue comme valorisante, comme en témoigne le nombre d’articles de presse vantant les prouesses des « nouveaux pères ».

Les femmes actrices de leur propre domination ?

Les hommes prêts à en faire plus, mais souvent « plus tard » :

Si les hommes en font moins, ils ne sont pas forcément de mauvaise volonté : selon une étude d’Ipsos pour Sarenza de mars 2014, 52% d’entre eux expliquent en effet être prêts à en faire davantage.

Dans le détail, 55 %  seraient prêts à faire plus d’efforts pour sortir les poubelles, 49 % pour faire les courses et passer l’aspirateur, 42 % pour cuisiner, 41 % pour faire la vaisselle. Mais seuls 13 % seraient prêts à davantage rester à la maison lorsqu’un enfant est malade, 10 % à davantage laver ou changer les enfants et 8 % à les amener chez le médecin.

La seule tâche largement assumée par les hommes consiste à sortir les poubelles : 54 % des femmes reconnaissent que leur conjoint le fait plus souvent qu’elles.

Les excuses les plus souvent utilisées par les hommes pour éviter une tâche domestique sont, selon les femmes : « je le ferai, mais plus tard », « je fais d’autres choses dans la maison », « je n’ai pas le temps » ou encore « je le fais moins bien que toi ».

Les femmes ont du mal à se défaire de leur conditionnement social :

Selon la même étude, 55 % des femmes ne pensent pas qu’elles seraient plus épanouies dans leur vie professionnelle si les tâches domestiques étaient réparties plus équitablement et près d’une sur deux (48 %) estime qu’il est normal d’en faire plus que son conjoint.

Comme le mentionne Christine Castellain-Meunier, sociologue au CNRS : « Certes, ces inégalités reflètent les inégalités sociales qui perdurent entre hommes et femmes (en matière de salaires, carrières etc. ) » mais la sociologue constate : « Il y a chez elles une sorte d’ambivalence, elles aimeraient que leur conjoint en fasse plus, et en même temps, elles les empêchent d’en faire davantage ». « Elles aimeraient qu’ils fassent un peu plus souvent le ménage ou la cuisine, mais quand ils s’y mettent, elles trouvent qu’ils ne font pas aussi bien, ou pas comme elles le souhaiteraient : l’aspirateur n’est pas bien passé dans les coins, la salade mal lavée… »

Elles sont aussi plus soucieuses d’être de « bonnes mères » et de créer un espace « harmonieux » pour leurs enfants. L’« empreinte historique » est elle aussi importante : les femmes ont « intériorisé », explique la sociologue, leur rôle de « maîtresse de maison », qui s’est transmis, plus ou moins consciemment, d’une génération à l’autre.

Le rôle de l’éducation

Dans les familles aussi, on a tendance à solliciter davantage les filles pour les tâches domestiques que les garçons. On incite davantage ces derniers à se défouler dans des activités physiques, à faire du sport… On demande leur contribution pour laver la voiture, plus que pour faire du repassage. « Mais les parents n’en ont pas toujours conscience », souligne Christine Catellain-Meunier. « L’idée est encore ancrée dans les mentalités que les tâches ménagères se conjuguent mal avec la virilité ».

Les parents par ailleurs ne demandent pas toujours à leurs enfants de participer au ménage (on leur demande tout juste de ranger leur chambre), car ils donnent priorité à la réussite scolaire, et à l’épanouissement de leurs enfants par d’autres activités.

Les femmes peuvent -elles néanmoins compter sur leur conjoint ?

Une gestion quotidienne accessible avec leur conjoint mais une difficulté à gérer l’imprévu

Si on voit que la gestion du quotidien est globalement sous contrôle et que la répartition tend à s’équilibrer, les situations de crise font ressortir les réflexes intériorisés et renforcent les écarts.

Selon l’enquête réalisée par Ipsos pour le Forum ELLE Active en février et mars 2015, près d’une femme active sur deux, mère d’un enfant de moins de 15 ans, se déclare angoissée en cas de  situations imprévues, amenées à perturber leur organisation quotidienne (problèmes de garde ou d’enfant malade). Cette angoisse n’est partagée que par… 32% des hommes.

La question de la confiance vis-à-vis de son conjoint

Dans ces cas de figure, une large majorité des femmes affirment ne pas compter sur leur conjoint pour trouver une solution. Elles assument donc directement cette charge. C’est le cas de 64% d’entre elles lorsque leur enfant est malade,  62% pour organiser la prise en charge des vacances, la même proportion pour l’aide au travail scolaire et 60% pour assurer la garde en cas de maladie de l’enfant.

Constat marquant d’une absence de réciprocité ressentie : quand 71% des hommes estiment pouvoir compter sur leur femme, seules 55% d’entre elles jugent la réciproque avérée.

La structuration des perceptions : le rôle de l’éducation, toujours l’éducation…

Près d’une femme sur deux demandant de l’aide à son conjoint avoue ressentir une forme de culpabilité et en conclure qu’elle n’est pas une très bonne mère (48%). Seuls 39% des hommes s’appliquent à eux-mêmes ce schéma de pensée.

Les hommes ont d’ailleurs beaucoup moins de mal à demander de l’aide à leur entourage, lorsqu’ils en ont besoin : 92% le font auprès de leur conjointe et même 71% à leur belle-mère et 57% à leur beau-père.

La conséquence directe de ces tendances convergentes est de voir une proportion de femme poser beaucoup plus fréquemment des journées de congés ou de trouver des aménagements dans leur temps de travail : 62% notamment déclarent que c’est elles qui le font pour le soutien scolaire, 16% un proche … à égalité avec le conjoint !

Parallèlement, notons que ces éléments reposent sur un substrat culturel fort : pour 44% des femmes, il n’est pas possible d’être une bonne mère sans remettre en cause sa carrière professionnelle, il faut faire des sacrifices. De manière plus générale, 32% des Français estiment qu’une femme s’épanouira toujours plus dans son rôle de mère que dans sa carrière professionnelle.

Les conséquences de ces répartitions

Des conséquences pour les femmes sur :

– le stress : dans cette même étude, 61% des femmes estiment importants les impacts de ces imprévus sur leur niveau de stress. La proportion chute à 46% du côté des hommes. Une proportion importante de femmes estime également que la gestion de ces problèmes ont de réels impacts sur leur niveau de bien-être professionnel (49%, +11 points par rapport aux hommes), leur efficacité dans le travail (41%, +5 points par rapport aux hommes), leur ambition professionnelle (41%, +8 points), leur progression (40%, +9 points) et dans une moindre mesure leurs relations avec leurs supérieurs hiérarchiques (34%, +7 points).

Les conclusions de l’étude sont d’ailleurs assez tranchées : « certains phénomènes comme l’éducation reçue par leurs parents, les injonctions contradictoires qu’elles reçoivent ou encore leur moindre capacité à demander ce qui leur est dû, jouent contre elles. Il semble aujourd’hui évident que la maternité engendre une très forte solitude dans l’organisation de la vie des enfants qui a elle-même un très fort impact sur leur carrière professionnelle. Les femmes n’osent pas demander de l’aide parce qu’elles craignent pour leur image. »

– La vie professionnelle : un tiers des femmes affirme que des horaires de modes de garde inadaptés à leurs contraintes de travail ont eu des conséquences négatives sur leur carrière et leur évolution professionnelle, contre 19% des hommes. 27% des femmes ont d’ailleurs été amenées à mettre leur carrière entre parenthèses durant une ou plusieurs années, au moment d’avoir un enfant, contre 12% des hommes.

Que se passent-ils quand les hommes s’investissent plus ?

Une étude réalisée par l’Université de Cambridge durant cinq années aboutit à la conclusion que les couples ayant promu une plus grande égalité dans la répartition des tâches sont plus harmonieux. On constate ainsi moins de disputes et un sentiment de bien-être plus élevé. La corrélation est difficile à cerner en l’absence de données qualitatives et discours subjectifs mais une des hypothèses avancées par les chercheurs serait que du côté des hommes, dans la mesure où une part croissante d’entre eux pousse ce modèle plus égalitaire, ils se sentiraient mal à l’aise si leur conjointe accomplissait la majeur partie des tâches ménagères. Du côté des femmes, celles-ci seraient de plus en plus « pushy »  et exprimeraient de plus en plus leur insatisfaction avec un mari fainéant.

+ de ménage pour les hommes => + de divorce ?

Retour sur cette étude largement relayée dans les réseaux sociaux menée par l’institut de recherche en sciences sociales Nova, intitulée « L’égalité à la maison » qui montrait que la proportion de divorces parmi les ménages qui partagent les tâches domestiques de manière équitable est environ 50% plus élevée que chez ceux où l’essentiel du travail est accompli par la femme. En tirer une conclusion directe pouvait sembler limpide et amusante mais l’institut précisait bien qu’aucune corrélation directe n’existait.

Tout au plus, pouvait-on présumer que : « Dans ces couples modernes, les femmes ont aussi souvent un niveau d’éducation élevé et un emploi bien rémunéré, ce qui les rend moins dépendantes économiquement de leur mari. Elles peuvent donc s’en sortir plus facilement en cas de divorce« 

Conclusion :

Si les emplois du temps se sont profondément modifiés au cours des dernières décennies, avec comme causes principales l’augmentation du taux d’activité des femmes, le niveau d’instruction et la taille de la famille,  les femmes continuent à effectuer la majeure partie des tâches ménagères. Durant cette période, les hommes ont plutôt accentué leur implication dans l’éducation des enfants.

On pourrait également évoquer la transformation forte de la structure familiale : le recul de l’âge de la première union a allongé la durée de vie sans enfant, les séparations sont plus fréquentes et les familles monoparentales se sont multipliées avec leurs organisations domestiques subséquentes. Cette transformation des modèles familiaux traduit tout aussi bien la nouvelle répartition des places dans la société entre les hommes et les femmes.

Il est cependant frappant de noter que dans la plupart des analyses afférentes à ces thématiques est souvent sous-entendue que la répartition inégalitaire des tâches ménagères constituerait un symptôme objectif d’une forme de domination des femmes par les hommes. Cette vision renverrait à une norme plaçant l’épanouissement professionnel comme plus légitime que l’épanouissement au travers d’activités familiales. Si cette vision est généralement admise et représente le plus souvent un substrat théorique sous-entendu au sein de nombreux sociologues, la question de la légitimité de cette vision aliénante, au sens marxiste du terme, peut se poser. Un article de Délits d’Opinion montrait déjà que le travail générait un profond stress, pour 82% des femmes il contribuait même « beaucoup » à la dégradation de leur santé (http://delitsdopinion.com/rediffusions/rediffusion-stress-au-travail-aime-ta-boite-et-puis-quoi-encore-3488/). Certes, le sentiment décri infra de devoir tout gérer ne peut qu’exacerber ces conséquences mais il paraît néanmoins délicat de lui imputer l’entière responsabilité.

 

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