QUI SONT LES « PRIMARISTES » ?

QUI SONT LES « PRIMARISTES » ?

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Justine Ducroz

Analyste Délits d'Opinion

Biographie

Après des études au Master PROGIS à l'IEP de Grenoble, Justine Ducroz travaille au sein d'un institut de sondage, sur des problématiques Corporate et d'opinion afin de mieux comprendre les évolutions et changements de la société.

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Près de 10% des électeurs de Gauche seraient prêts à aller voter à la Primaire de la Droite et du Centre. Au cœur du débat entre les candidats à la primaire ces dernières semaines, la question de la participation de ces électeurs de Gauche divise : Nicolas Sarkozy déclare que les sympathisants de Gauche n’ont pas à participer à la Primaire, alors qu’Alain Juppé, au contraire, invite toute personne inscrite sur les listes électorales à venir participer aux scrutins les 20 et 27 novembre prochains.

            Cependant, le principe d’une primaire ouverte est bien de dire que chacun peut prendre part au scrutin, tout en respectant les principes établis par les organisateurs. Le cas échéant, lorsqu’il acquitte la somme de 2€ et signe la charte déclarant « Je partage les valeurs républicaines de la droite et du centre et je m’engage pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France ». A priori, en dehors d’une question de principe et d’opinion, tout le monde pourrait voter et faire valoir sa voix. Pourtant, une question n’est que peu abordée, celle du profil votants,des « primaristes », ces personnes qui déclarent actuellement être certaines d’aller voter. Quelles sont leurs caractéristiques sociodémographiques ? Sont-ils différents des votants de l’élection présidentielle ? Et les votants de primaires, que ce soit à Droite ou à Gauche, ont-ils des ressemblances ?

            PRIMAIRE DE LA DROITE ET DU CENTRE : QUEL POTENTIEL DE PARTICIPATION ?

            Combien d’électeurs seraient prêts à faire le déplacement pour aller voter les 20 et 27 novembre prochains ? Les instituts de sondages n’apportent pas tous la même réponse, puisque que ce potentiel de participation n’est pas calculé de la même manière. Pendant la période estivale, le taux de participation oscillerait entre 6 et 7% d’après des intentions de vote Kantar TNS de juin et août. Cela représenterait respectivement 2,6 millions d’électeurs et 2,9 millions. A l’automne, selon Harris Interactive, au 14 septembre, 9% des Français inscrits sur les listes électorales déclarent être prêts à voter à la Primaire de la Droite et du Centre. Ce taux de participation, toujours selon Harris Interactive, aurait augmenté de 3 points (12%) au 5 octobre. D’un point de vue de la proximité partisane, le potentiel de participation doit être détaillé pour comprendre les enjeux actuels : 7% des sympathisants de Gauche seraient prêts à aller voter à la Primaire de la Droite et du Centre (+1 point par rapport au 14 septembre), 17% des sympathisants du Modem et de l’UDI (+5 points), 9% des sympathisants FN et enfin, 30% des sympathisants LR (+6 points). La base de votants à la Primaire n’est donc pas seulement composée de Français se sentant proches des valeurs des Républicains. Cette observation se confirme au regard de l’Enquête électorale française menée par le CEVIPOF et Ipsos. Contrairement aux autres instituts, ici l’indice de participation à la Primaire est moins élevé : en juin il était de 6% tout comme en septembre, et de même en janvier dernier. Si l’on s’intéresse à la structure partisane de ces 6% de « primaristes », on observe que parmi les Français inscrits sur les listes électorales et ayant déclarés être « certainement » sûrs d’aller voter à la Primaire, 10% sont des sympathisants de Gauche, 12% des sympathisants du Centre (Modem et UDI) et les sympathisants Les Républicains constituent un peu moins de 6 votants sur 10 (58%). Au-delà des intentions de votes, si on se prête au jeu de la comparaison avec la Primaire Socialiste en 2011, il est probable que le taux de participation réel soit compris entre 6% et 8% : en effet, en 2011, ce sont 2,7 millions d’électeurs qui s’étaient déplacés pour le 1er tour (environ 6% du corps électoral) et 2,9 millions pour le 2nd tour (environ 7% des inscrits sur les listes électorales). Aussi, il ne faut pas négliger le poids des personnes qui déclarent être « plutôt certains » d’aller voter, ils seraient près de 10% et pourraient venir grossir les rangs des « primaristes ». En effet, le taux de participation actuellement mesuré par les instituts de sondage est basé sur une échelle de 0 à 10, et seules les personnes ayant répondu « 10, tout à fait certain d’aller voter » sont prises en compte pour le potentiel de participation et les intentions de vote, alors que les personnes se positionnant sur les modalités 8 et 9, où le vote n’est pas certain mais probable, ne sont pas prises en compte. Or ils pourraient constituer une partie des votants, tout en sachant que la décision d’aller voter se fait sur les derniers jours avant le scrutin.

Mais est-ce si troublant que des électeurs de Gauche ou du FN viennent voter à la Primaire de la Droite et du Centre ? Depuis l’instauration du suffrage universel direct pour l’élection présidentielle, la vie politique s’oriente vers une présidentialisation et une personnalisation de la politique. Les primaires ne sont que l’aboutissement de cette tendance puisqu’elles concentrent le débat autour de personnalités et non des idées d’un parti. Bien entendu, l’issue du scrutin pourrait être différente en fonction de l’importance de ces électeurs, dans la mesure où les uns seraient plutôt favorables à Alain Juppé et les autres à Nicolas Sarkozy, mais au regard du potentiel de participation, le nombre de votants par rapport à une élection présidentielle reste dérisoire. A priori « seulement » 2,6 millions d’électeurs. Mais qui sont les « primaristes » ? A qui les candidats de la Primaire s’adressent-ils ?

            PORTRAIT D’UN « PRIMARISTE »

            Les votants à la Primaire de la Droite et du Centre auraient bien un profil très particulier. Cela serait également le cas pour les « primaristes » de la Belle Alliance, qui se tiendra en janvier prochain.

            Tout d’abord, comparons le « primariste » de la Primaire de la Droite et du Centre aux votants de l’élection présidentielle de 2012, en s’appuyant sur l’Enquête électorale française du CEVIPOF publiée en septembre. Le « primariste » est plus âgé, puisque 43% sont âgés de plus de 65 ans contre seulement 25% des électeurs en 2012. De manière assez logique, on observe également une surreprésentation des retraités (50% pour la Primaire de Droite contre 36% en 2012) ainsi qu’une surreprésentation des catégories socioprofessionnelles supérieures. Ce profil est pour ainsi dire très différent de celui des votants aux précédentes élections présidentielles, mais finalement, assez proche de la sociologie des sympathisants de Droite. Fort heureusement, étant donné qu’il s’agit de la Primaire de la Droite et du Centre ! Mais en réalité, si les différences sont fortes entre les votants de 2012 et ceux de la Primaire de la Droite et du Centre, elles le sont tout autant entre les « primaristes » de Droite et les Français qui se déclarent proches de la Droite et de ses valeurs. Là encore, on observe une surreprésentation des individus âgés de 65 ans et plus, des cadres supérieurs, des hommes… Les candidats à la Primaire s’adresseraient donc à une part de la population française la plus aisée et la moins « connectée » à la réalité des actifs ou des jeunes, malgré que cette catégorie de la population ait un fort attachement à l’intérêt général.

            Or ce profil de « primariste » n’est pas seulement le fait de la Droite. Toujours dans l’Enquête électorale française, le CEVIPOF a procédé aux mêmes mesures de la Primaire de la Droite et du Centre à celle de du PS et ses alliés, moins médiatique pour l’instant. Actuellement, seuls 4% des inscrits sur les listes électorales se disent certains d’aller voter à la Primaire de la Belle Alliance, ce qui est peu dès lors que l’on rapproche ces chiffres de ceux de la Primaire socialiste en 2011. Mais lorsque l’on compare le profil des votants à la primaire organisée par Les Républicains à celle de la Belle Alliance, on observe des points de convergence, plus ou moins prononcés. Du point de vue de l’âge, les votants à la Primaire de la Belle Alliance seraient moins âgés (34% de 65 ans et plus contre 44% à Droite), sans être pour autant plus jeunes : seuls 16% des votants seraient âgés de moins de 35 ans, contre 14% parmi les votants à la Primaire de la Droite. En termes de catégorie sociale, les deux corps électoraux se ressemblent avec notamment une surreprésentation des retraités et des cadres supérieurs, à quoi est corrélée une surreprésentation des personnes disposants de revenus importants (37% des votants à la Primaire de Gauche et 41% à Droite). En somme, si l’on porte un regard sociologique à cela, ces différentes caractéristiques dessinent un profil d’individus plus intéressés par la politique.

            Les votants aux primaires, de Gauche et plus encore de Droite ne sont donc pas le reflet de la population française, alors que la promesse des primaires ouvertes est de s’adresser à l’ensemble des Français. La primaire serait devenue un passage obligé pour chaque parti, à l’exception du Front National où les dissonances et courants divergents ne peuvent s’exprimer. Différentes idées, courants, peuvent être soutenus et portés par des personnalités présidentiables, alors qu’auparavant, cela se faisait en interne. Seuls les adhérents pouvaient participer aux primaires, ou encore il n’y avait même pas de primaire interne, le candidat était désigné par les instances dirigeantes. Les primaires ouvertes sont ainsi une continuité de la personnalisation de la politique, au détriment d’un réel ralliement, d’un consensus partisan, dans la mesure où l’on demande à des électeurs de choisir une personnalité au sein de leur parti, puis de soutenir son adversaire lors de l’échéance finale… Alors que leur « champion » n’a pu accéder au second tour de la primaire ou a échoué face à son adversaire. Ne serait-ce pas révélateur d’une crise profonde des partis politiques, qui même au travers de primaires ouvertes n’arrivent pas à se raccrocher à leur base partisane ?

            Le fait de donner la possibilité aux citoyens de choisir leur candidat n’est en réalité pas l’affaire de tous. Sommes-nous face à une nouvelle instauration du suffrage censitaire déguisée ? En tout cas, il semble que cela offre aux retraités et aux catégories les plus aisées le choix du prochain Président de la République, au détriment des actifs et des jeunes générations.

 

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