Qui sont les favoris des primaires américaines ?

Qui sont les favoris des primaires américaines ?

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Mathieu

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à l’IEP de Grenoble et un master en sociologie politique à Sciences Po Paris, Mathieu a travaillé dans un institut de sondages. Il est aujourd’hui chargé d’études au sein d’une administration publique.

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Le long processus qui aboutira, le 8 novembre 2016 à l’élection du 45ème président des États-Unis, débutera le 1er février prochain par le caucus de l’Iowa, une forme spécifique de primaires. Pour les médias américains comme français, la campagne se résume trop souvent soit à la mise en avant des excentricités de la plupart des candidats républicains, soit à la mise en avant du candidat socialiste Bernie Sanders, dont la percée menacerait Hillary Clinton. Un prisme qui ne permet pas de mettre en avant les vainqueurs probables de cette série de scrutins.

La « primaire invisible », ou quand les élites du parti choisissent un candidat

Le processus des primaires a pour objectif de donner aux citoyens la possibilité de désigner le candidat d’un des deux grands partis américains pour les élections présidentielles. Or, ce processus est largement vidé de son sens par ce qu’on appelle la « primaire invisible ». Dans The Party Decides, plusieurs historiens et politologues américains ont en effet montré que la campagne décisive a lieu bien en amont des premières primaires, loin du regard du grand public et des médias. Pour les candidats, il s’agit d’être choisi par les « élites » du parti : élus et dirigeants locaux, riches donateurs, lobbyistes, médias proches de leurs idées, consultants politiques éminents, groupes de pression, etc. Ce petit milieu, qui compte au plus quelques milliers de personnes, interagit et échange au cours de la campagne. Peu à peu, un certain consensus, pas forcément explicite, émerge autour d’un candidat, choisi en fonction de critères liés à sa proximité idéologique, sa capacité à gagner l’élection et sa fiabilité à mettre en place les idées de son parti. Ainsi, parallèlement à la campagne des primaires, une « primaire dans la primaire » se déroule dans l’ombre pour obtenir le soutien de l’establishment.

Une fois le choix fait, le résultat des élections primaires est quasiment acquis. Ces élites disposent en effet d’un tel poids que leur soutien est décisif pour réunir les éléments humains, financiers, logistiques et intellectuels nécessaires pour bâtir une campagne de longue haleine et exigeante. De plus, le choix des élites influence les électeurs des primaires, plus partisans que la moyenne et donc plus enclins à suivre les recommandations des personnalités influentes de leur camp.

On peut vérifier l’importance de cette primaire invisible en revenant sur le soutien des élus aux candidats aux primaires du passé, grâce aux infographies du site fivethirtyeight.com. Ainsi, lors de huit des douze campagnes compétitives (sans Président sortant se représentant) qui se sont tenues depuis 1980, les élites du parti avaient fait un choix clair avant la première primaire : Mitt Romney disposait de nettement plus de soutiens que ses adversaires dès l’automne 2011, Al Gore et George W. Bush avaient un avantage insurmontable dès le printemps 1999, le républicain Bob Dole dominait largement la campagne un an avant l’échéance de l’Iowa, etc.

Dans trois autres cas, les élites du parti, hésitantes sur leur choix jusqu’à la première primaire, ont attendu le début du processus pour mieux jauger les capacités des candidats en lice et faire un choix. En 2008, John McCain a dû attendre sa victoire lors de la deuxième primaire dans le New Hampshire, en janvier 2008, avant que le parti, jusqu’ici hésitant avec Rudy Giuliani, ne se rallie à lui. Quant à John Kerry en 2004, c’est sa victoire dans l’Iowa en janvier 2004 qui lui a permis d’obtenir le soutien des élites démocrates face à d’autres candidats au profil similaire. Dans ces trois cas, quelques victoires permettent à l’establishment de faire le choix entre les candidats susceptibles de recevoir leur soutien.

Il n’y a qu’un seul exemple de primaire où les électeurs ont voté contre un candidat bénéficiant d’un solide soutien de la « machine » du parti : la victoire de Barack Obama sur Hillary Clinton en 2008. Une situation exceptionnelle, mais qui peut s’expliquer par le fait que l’impopularité de George W. Bush et la situation économique rendait l’élection d’un démocrate très probable, permettant aux élites du parti de changer d’avis pendant la campagne des primaires pour faire un choix plus risqué.

Le processus de primaire invisible est donc extrêmement important, et permet d’expliquer les résultats de l’ensemble des élections primaires, même ceux particulièrement inattendus en début de campagne. En tout état de cause, jamais un candidat véritablement rejeté par les élites d’un des deux partis n’a remporté l’investiture. Le processus de la primaire invisible est à l’œuvre cette année dans les deux camps, avec des temporalités très différentes.

Hillary Clinton, gagnante sans contexte de la primaire invisible

Chez les démocrates, la primaire invisible a été facilement et largement remportée par Hillary Clinton. Dès sa défaite lors des primaires de 2008, elle a été perçue par les élites politiques démocrates comme la successeur naturelle de Barack Obama. Son expérience, un positionnement idéologique central au sein du camp démocrate et les sondages la donnant gagnante face à l’ensemble des candidats républicains expliquent ce choix fait il y a plusieurs mois, voire plusieurs années. De plus, la possibilité de sa candidature, rendue seulement publique au printemps 2015, a gelé les ambitions de nombreux élus démocrates : les meilleurs conseillers, les donateurs les plus fortunés et les élus influents ont affiché leur soutien avant même son entrée en campagne. Face à cette avance vécue comme insurmontables, des élus aussi ambitieux que les gouverneurs Andrew Cuomo, Brian Schweitzer ou Deval Patrick et les sénatrices Elizabeth Warren et Kirsten Gillibrand ont préféré passer leur tour.

Ainsi, selon fivethirtyight.com, qui compile les soutiens des élus (députés à la Chambre des représentants, sénateurs et gouverneurs) en faveur des candidats aux primaires, l’ancienne First Lady dispose aujourd’hui d’une avance écrasante sur ses adversaires : 121 représentants la soutiennent (sur 188 élus démocrates), 14 sénateurs (sur 44) et 10 gouverneurs (sur 18). Bernie Sanders est soutenu en tout et pour tout par deux représentants, et Martin O’Malley par un seul. Ce niveau de soutien est inédit : même Al Gore, vice-président sortant, ne disposait pas d’une telle popularité parmi les élus de son camp à l’automne 1999 (cf. graphique 4).

Graphique 4 – Le soutien des élus démocrates aux vainqueurs des primaires depuis 1984, et aux trois candidats cette année (en gras)

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Source : fivethirtyeight.com

On retrouve cette avance de Hillary Clinton dans d’autres domaines : elle a récolté nettement plus de fonds depuis son entrée en campagne que les autres candidats démocrates ($97,7 millions, contre $41,5 millions pour Bernie Sanders et $3,6 millions pour Martin O’Malley) ; elle a recruté les meilleurs consultants du camp démocrate en matière de communication, de sondages, de big data, de stratégie digitale ou de gestion logistique ; enfin, elle dispose d’une organisation sur le terrain plus aboutie, avec 17 sièges locaux dans l’Iowa.

Dans ce contexte, l’annonce par Joe Biden de sa non-candidature n’est pas une surprise, même si la vice-président a préféré mette l’accent sur des considérations personnelles : il disposait de soutiens très limités parmi les élus démocrates, les sources de financement de sa campagne étaient largement monopolisées par Hillary Clinton, et les meilleurs consultants et organisateurs de campagne avaient rejoint la campagne de sa concurrente. En résumé, le parti démocrate avait décidé depuis longtemps qui serait son candidat, en l’occurrence sa candidate, pour le scrutin de 2016. Une entrée en campagne aussi tardive se serait presque inéluctablement soldée par une défaite, synonyme de fin de carrière humiliante pour Joe Biden.

Largement soutenue par les élites démocrates longtemps avant son entrée en campagne, Hillary Clinton est donc archi-favorite dans son camp. Hormis un accident de santé ou des ennuis judiciaires sérieux mais peu probables liés à l’emailgate, il est difficile de concevoir un scénario où elle ne gagnerait pas les primaires. Le plus gros restera toutefois à faire pour accéder à la Maison Blanche : battre le candidat républicain.

Des élites républicaines contestées par leur base et incapables de choisir leur candidat

La situation est passablement plus embrouillée dans le camp républicain. Parmi les quinze candidats encore en lice, Jeb Bush est a priori le plus acceptable pour les élites du parti. Fils et frère d’anciens présidents, il est particulièrement bien introduit au sein de la « machine » républicaine. Son positionnement relativement modéré, son passé de gouverneur d’un swing state (la Floride) et sa capacité à toucher l’électorat latino (sa femme est née au Mexique) le rendent a priori attractif dans la perspective de l’élection présidentielle. Cependant, sa campagne mal organisée et son incapacité à susciter le moindre enthousiasme dans la base font douter les élites du parti républicain de sa capacité à remporter le scrutin. Les sondages nationaux le donnent d’ailleurs battu par Hillary Clinton avec environ 5 points de retard. Dans ces conditions, Jeb Bush ne suscite aucun engouement dans l’establishment républicain : seuls 22 représentants (sur 247 républicains), 3 sénateurs (sur 54) et aucun gouverneur lui ont apporté leur soutien. De même, s’il est le candidat à avoir récolté le plus de financements ($133,3 millions), ses sources de fonds se sont taries dans les derniers mois.

Des électeurs républicains peu enthousiasmés par la candidature de Jeb Bush

Source : Focus Group Bloomberg/Purple Strategies

Le sénateur de Floride Marco Rubio est l’autre candidat potentiel des élites du parti. Jeune, hispanique et donc potentiellement capable de conquérir cet électorat décisif, il est de plus lui aussi élu depuis 2000 d’un swing state très important. Bénéficiant à ses débuts de forts soutiens au sein du Tea Party, il s’est recentré en proposant en 2012 un plan visant à régulariser plus de 10 millions de clandestins. Autant de qualités qui répondent aux qualités recherchées par l’establishment : compétence, capacité à être élu, fiabilité pour mettre en place un programme répondant à leurs attentes.

Jeb Bush et Marco Rudio sont les seuls à bénéficier de l’expérience, de l’envergure politique et des connexions nécessaires pour remporter l’adhésion des élites du parti, tout en se situant au centre de gravité idéologique de la galaxie républicaine. Face à eux, peu de candidats peuvent prétendre au soutien de l’establishment :

Le gouverneur du New Jersey Chris Christie, initialement favori, a été handicapé par son implication dans une affaire impliquant son entourage qui l’a fait plonger dans les sondages fin 2013. Son image s’est nettement dégradée auprès du grand public et son positionnement très centriste le rend suspect aux yeux de la base républicaine, à tel point que ses chances de remporter les élections primaires et présidentielles sont désormais quasiment nulles. Seules des performances exceptionnelles pendant les prochains débats pourraient pousser les dirigeants républicains à reconsidérer leur opinion à son propos.

L’ancienne dirigeante de Hewlett-Packard Carly Fiorina dispose d’atouts évidents aux yeux des élites républicaines : désigner une femme permettrait de cibler un électorat très défavorable au GOP et de rajeunir l’image du parti ; son passé de femme d’affaire à la tête d’une grande multinationale est bien vu par les élites économiques et rassurerait les électeurs, sceptiques face aux débordements des élus républicains au Congrès ; et son positionnement idéologique relativement central pourrait lui permettre de remporter les primaires sans se mettre à dos l’électorat centriste. Toutefois, elle n’a pas su profiter de sa bonne performance lors du débat du 17 septembre pour s’attirer des soutiens politiques et financiers suffisants. Surtout, son absence d’expérience politique et son échec lors de sa précédente tentative électorale pour le poste de sénatrice de Californie en 2010, année pourtant très favorable aux républicains, ne jouent pas en sa faveur. Son heure de gloire semble donc aussi passée.

Les galaxies idéologiques au sein du parti républicain

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Source : fivethiertyeight.com

En revanche, les dix autres candidats aux primaires sont des choix totalement inacceptables pour l’establishment républicain, pour des raisons différentes. En tête des sondages, Donald Trump est perçu comme un homme incontrôlable, sans expérience politique, dont certaines positions sont incompatibles avec le bréviaire républicain traditionnel et qui, malgré plusieurs sondages flatteurs, risque de subir une déroute aux élections présidentielles, entraînant dans sa chute les candidats républicains au Congrès. A tel point qu’à ce jour, le richissime homme d’affaires ne dispose du soutien d’aucun élu national. Le second des sondages, l’ancien neurochirurgien Ben Carson, est lui aussi handicapé par son inexpérience, mais surtout par son positionnement extrémiste qui font de lui un candidat irrecevable aux yeux des élites républicaines, à la fois d’un point de vue idéologique et stratégique. Aucun élu républicain ne soutient non plus à ce stade Ben Carson. Quant au sénateur Rand Paul, son appartenance à l’aile libertarienne du GOP, aux antipodes des positions des républicains traditionnels sur plusieurs sujets centraux (politique étrangère, libertés individuelles) le rend inacceptable pour l’immense majorité des élus, donateurs et lobbyistes conservateurs. Les autres candidats, les ultraconservateurs Mike Huckabee, Ted Cruz et Rick Santorum, le modéré John Kasich ou le sénateur Lindsay Graham, sont très minoritaires et ne semblent concourir que pour des segments précis de l’électorat républicain. Ils ne bénéficient que d’un soutien très marginal au sein des élites, ce qui se reflète dans les sondages.

Issus de la société civile, les candidats antisystèmes Donald Trump et Ben Carson sont en pleine ascension, totalisant environ 50% dans les sondages. Face à eux, Jeb Bush et Marco Rubio, les deux hommes politiques favoris des élites républicaines stagnent autour de 10%. Dès lors, deux scénarios sont envisageables, qui aboutissent à un résultat similaire :

Suite aux événements de la campagne, les élites du parti pourraient peu à peu se rassembler derrière un candidat avant les premières primaires. C’est d’ailleurs peut-être ce qui est en train de se passer en faveur de Marco Rubio. Sa très bonne performance lors du débat du 28 octobre lui a permis de recueillir le soutien de trois sénateurs, d’un riche donateur conservateur, et du principal collecteur de fond de Floride. Il est possible que cette dynamique se poursuive face à un Jeb Bush qui semble de plus en plus en difficultés, au point de devoir justifier la poursuite de sa campagne devant les médias. Pour certains analystes, on assiste actuellement ce début de ralliement de l’élite républicaine autour de Marco Rubio.

On peut toutefois imaginer que Jeb Bush, qui est encore à ce stade en tête en terme de soutiens par les élus républicains et en terme de récolte de fonds, reste compétitif face au sénateur Rubio. Les dernières primaires étant prévues pour juin, et la convention républicaine pour juillet, le temps n’est pas encore compté pour l’establishment du GOP. Les élites du parti pourraient donc attendre les résultats des premières primaires avant de faire leur choix. C’est après les primaires de l’Iowa ou du New Hampshire que ce choix s’était cristallisé lors des primaires républicaines de 2008 (John McCain ou Rudy Giuliani ?) ou démocrates de 2004 (John Kerry, Howard Dean ou Richard Gephardt ?).

Dans tous les cas, l’organisation des élites républicaines contre Donald Trump et Ben Carson est déjà en cours. Quel que soit leur choix dans cette « primaire dans la primaire », il poussera tôt ou tard les autres candidats modérés à se retirer, faute de soutiens et d’argent. Dès lors, le candidat du parti, avec toute la machine du parti derrière lui, fera face à des candidats anti-système divisés : ni Donald Trump, ni Ben Carson n’ont en effet d’intérêt à se retirer pour se soutenir l’un l’autre. Dans tous les cas de figure, le candidat favori des élites républicaines aura toutes les chances d’affronter la candidate préférée de l’establishment démocrate. Une situation qui pose question, alors que le système des primaires a précisément été mis en place au début du XXème siècle pour permettre au choix démocratique de s’exprimer en dehors de l’influence de la « machine » des partis.

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