Primaires américaines : quand les électeurs se tournent vers les candidats antisystème

Primaires américaines : quand les électeurs se tournent vers les candidats antisystème

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Mathieu

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à l’IEP de Grenoble et un master en sociologie politique à Sciences Po Paris, Mathieu a travaillé dans un institut de sondages. Il est aujourd’hui chargé d’études au sein d’une administration publique.

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A quelques jours de la première étape sur la longue route de la campagne présidentielle américaine, les candidats antisystème ont le vent en poupe. Chez les républicains, Donald Trump reste le candidat le mieux positionné. Il est au coude-à-coude avec le sénateur Ted Cruz dans l’Iowa, premier État à voter le 1er février, domine les sondages dans le New Hampshire, dont la primaire se tient le 9 février, et est largement en tête au niveau national. Dans le camp démocrate, le représentant de l’aile gauche du parti Bernie Sanders connait une nette ascension ces derniers jours : il progresse dans l’Iowa et est désormais nettement en tête dans le New Hampshire, même si Hillary Clinton reste la candidate favorite des électeurs démocrates au niveau national. Faisant écho à la percée de partis de gauche ou de droite radicale en Europe, cette importance des candidats antisystème repose sur plusieurs facteurs.

La grande majorité des Américains est mécontente de la situation actuelle du pays

Les indicateurs économiques sont au vert aux Etats-Unis : la croissance a atteint 2,7% en 2015, son plus haut niveau depuis 2006. Conséquence, l’économie américaine a créé 2,7 millions d’emplois l’an passé, et le taux de chômage, qui avait atteint un maximum de 10% à l’automne 2010, s’établit désormais à 5%. Cette reprise est clairement perçue par les Américains : au plus fort de la crise fin 2008, seuls 11% d’entre eux jugeaient que la situation économique du pays était « bonne », alors que ce chiffre était de 42% en décembre 2015. A titre de comparaison, seuls 13% des Français ont une perception positive de l’économie du pays. Reste que plus de la moitié des Américains ne se satisfont pas de la situation économique actuelle, et que la courbe stagne depuis plus d’un an.

Le pourcentage d’Américains jugeant que la situation économique du pays est bonne

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Au-delà de la seule situation économique, le mécontentement de l’opinion américaine est important : seuls 29% pensent que le pays « va dans la bonne direction », contre 63% qui jugent qu’il « va dans la mauvaise direction ». Et le principal problème du pays reste encore l’économie pour 27% des sondés, loin devant des sujets comme le terrorisme (9%) ou l’immigration (8%), pourtant largement mis en avant pendant la campagne des primaires.

Le rejet de la classe politique traditionnelle et des institutions progresse fortement

 Cette incapacité des démocrates aussi bien que des républicains à remettre les États-Unis sur les rails finit par peser sur les Américains. Le rejet des partis progresse continuellement : pour 16% des sondés, le mécontentement envers le Congrès et les responsables politiques en général est le principal problème du pays, en seconde position derrière la situation économique. Une situation qui s’explique par le blocage entre Barack Obama et un Congrès dominé par les républicains, aboutissant à une paralysie institutionnelle à Washington depuis les élections de mi-mandat de 2010. La part des Américains qui approuvent le travail du Congrès atteint des profondeurs abyssales, à peine au-dessus de 10% depuis plusieurs années. Au-delà de son inefficacité, le Congrès est affublé de tous les maux : 52% des Américains pensent que « la plupart des membres du Congrès sont corrompus », 69% qu’ils « ne se préoccupent pas des intérêts des habitants de leurs circonscriptions » et 79% qu’ils sont « déconnectés des Américains moyens ». Plus largement, toutes les institutions sont touchées par ce discrédit. Ainsi, la Cour Suprême, qui a longtemps fait consensus au sein de l’opinion publique américaine, n’est bien considérée que par 45% des sondés, contre 61% en 2009.

Dans ce contexte de rejet des institutions politiques traditionnelles, l’insatisfaction envers les deux principaux partis atteint elle aussi des niveaux record : seuls 40% des Américains ont une bonne opinion du parti démocrate et 32% du parti républicain, des chiffres parmi les plus bas jamais enregistrés. Et plus largement, le pourcentage de sondés que se reconnaissent comme « indépendants » (42%) et non plus comme démocrates (29%) ou républicains (26%) est le plus élevé depuis que des sondages mesurent l’identification partisane de l’électorat américain.

Rejet du système chez les républicains

Toutefois, le rejet des candidats traditionnels prend des formes différentes chez les démocrates et chez les républicains. Les deux partis politiques américains ont connu une évolution divergente ces dernières années. Le parti républicain, depuis les années 1960, connait un lent processus de droitisation, lié à sa progression dans le sud conservateur et, au contraire, à sa perte d’influence progressive dans les parties libérales du pays (nord-est et côte ouest). Ainsi, Ronald Reagan, même s’il est sans cesse invoqué par les candidats républicains, serait très à la gauche du parti républicain actuel, et même George W. Bush se sent certainement mal à l’aise avec le projet de la grande majorité des candidats aux primaires, bien plus conservateurs que lui.

Mais cette droitisation est un processus lent, qui a caractérisé chaque nouvelle génération de leaders républicains depuis 50 ans. Les outrances réactionnaires d’un Marco Rubio, opposé à l’avortement même en cas de viol ou d’inceste, ou d’un Ted Cruz, qui compare l’engagement militaire américain contre Daech en Syrie et en Irak à du « travail social » ne convainquent plus guère l’électorat conservateur, qui a fini par s’habituer à cette surenchère.

Cette année, le candidat qui a le vent en poupe n’est donc pas le plus radical. Donald Trump, malgré ses prises de positions controversées sur l’immigration des latinos ou des musulmans, s’est largement écarté de l’orthodoxie conservatrice sur des sujets essentiels pour la droite du parti républicain comme l’avortement, le mariage gayla protection sociale ou la politique étrangère. A tel point qu’un groupe de pression proche de Mitt Romney a lancé une campagne de publicité télévisée visant à rappeler aux électeurs républicains combien Donald Trump s’éloigne des canons du conservatisme.

De fait, les républicains apprécient Donald Trump pour son discours autant que pour son parcours en rupture avec les autres candidats : les traits d’image les plus volontiers attribués à l’homme d’affaire concernent son « audace » (75%), le fait d’être « un outsider » de l’arène politique traditionnelle (64%), « sa solidité » (62%) et « son efficacité » (45%). En revanche, le sénateur Ted Cruz bénéficie de l’image traditionnelle des membres de l’aile conservatrice et religieuse du parti : il est le candidat le plus souvent perçu comme « un vrai conservateur » (54%), « honnête » (42%) et « religieux » (35%). Enfin, le sénateur Marco Rubio est considéré par l’électorat républicain comme le candidat modéré (malgré des positions souvent très conservatrices) et bien intégré au système par excellence : il est le candidat qui personnifie le mieux « le politicien classique » (35%) et « le candidat de l’establishment » (32%).

Les traits d’image des trois principaux candidats aux primaires républicaines

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Les sondages préélectoraux confirment cette impression d’un Donald Trump bénéficiant du soutien des électeurs désabusés voire en colère contre le système plutôt que des électeurs les plus conservateurs. Ses s sont en effet avant tout des électeurs « indépendants » plutôt que des électeurs s’identifiant au parti républicain. D’autre part, ils sont moins enclins à se définir comme « très conservateurs ». Enfin, les chrétiens évangéliques, qui lors du scrutin présidentiel de 2012 représentaient 43% de l’électorat de Mitt Romney, sont nettement moins enclins à voter en faveur de Donald Trump. Dans le camp républicain, la prime va donc à ce stade au candidat qui incarne le mieux la rupture avec le système politique traditionnel plutôt qu’aux tenants de l’aile la plus conservatrice du parti.

La composition de l’électorat de Donald Trump

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Radicalisation à gauche chez les démocrates

Chez les démocrates, la radicalisation n’est pas aussi prononcée qu’en ce qui concerne les républicains. Certes, l’abandon progressif des blancs du sud à partir des années 1960 et, au contraire, l’ancrage du parti dans le nord-est et sur la côte ouest des Etats-Unis ont contribué à arrimer les démocrates à gauche. Mais Jimmy Carter, Bill Clinton et Barack Obama ont gouverné de manière prudente, et les primaires démocrates sont rarement remportées par les candidats les plus libéraux du parti, comme le montrent les échecs de Bill Bradley en 2000, Howard Dean en 2004 ou John Edwards en 2008 et 2012.

Cette année, Hillary Clinton bénéficiait en début de campagne d’un tel statut de favorite qu’elle a gelé la candidature de plusieurs poids lourds du parti, comme la sénatrice du Massachussetts Elizabeth Warren ou le gouverneur de New York Mario Cuomo. Le sénateur du Vermont Bernie Sanders et le gouverneur du Maryland Martin O’Mally, les deux seuls candidats crédibles qui se sont lancés face à l’ancienne First Lady dans la course des primaires, disposaient d’une très faible notoriété au niveau national.

Pourtant, le positionnement très à gauche de Bernie Sanders, qui se qualifie de « démocrate socialiste », propose un système de santé public à la scandinave et veut plus que doubler le salaire minimum fédéral, lui a permis de décoller dans les sondages, passant au niveau national de moins de 5% au début de l’année 2015 à environ 35% aujourd’hui. Surtout, dans les deux premiers Etats qui voteront, essentiels par la dynamique qu’ils impriment à la campagne des primaires, Bernie Sanders est très bien positionné : il est au coude-à-coude avec Hillary Clinton dans l’Iowa, et la devance nettement dans le New Hampshire.

Pour les électeurs démocrates, le choix réside donc entre le positionnement très à gauche de Bernie Sanders et celui plus modéré de Hillary Clinton. Le sénateur du Vermont bénéficie d’ailleurs de l’appui des électeurs qui se définissent le plus volontiers comme « libéraux », alors que l’électorat plus modéré penche largement en faveur de sa rivale. En revanche, et comme Donald Trump, les électeurs indépendants le soutiennent davantage que les personnes qui s’identifient comme démocrates. En terme d’image, les  électeurs de gauche sont partagés entre une Hillary Clinton qu’ils perçoivent comme « expérimentée » (76%), « intelligente » (72%), « solide » (65%) et « efficace » (51%), et un Bernie Sanders vu comme « honnête » (54%), « sympathique » (52%), « un vrai progressiste » (44%) et « constant dans ses positions » (42%).

La composition de l’électorat de Bernie Sanders

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Rien ne dit que Bernie Sanders et Donald Trump seront sélectionnés par leur parti pour l’élection présidentielle. A gauche, Hillary Clinton peut compter sur le soutien de l’immense majorité des élus du parti, et dispose de moyens financiers, humains et logistiques bien supérieurs à son adversaire, des éléments essentiels si la campagne des primaires devaient s’éterniser. Surtout, l’ancienne First Lady conserve le soutien des catégories populaires et des minorités afro-américaines et hispaniques, le vote des électeurs blancs diplômés en faveur de Bernie Sanders ne pouvant à lui seul lui permettre de s’assurer une majorité au sein du parti démocrate. A droite, Donald Trump reste profondément détesté par les élites du parti, et leur choix est extrêmement influent dans le long processus des primaires. De plus, sa capacité à capter dans les sondages un électorat désengagé pourrait ne pas se matérialiser dans les urnes.

Reste que comme en Europe, cette radicalisation de l’électorat risque d’avoir une profonde influence sur les débats politiques américains. Pour les démocrates comme pour les républicains, reconquérir cet électorat déçu voire en colère est à la fois un enjeu majeur, et un défi difficile.

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