Peut-on gouverner en France à l’encontre de l’opinion publique ?

Peut-on gouverner en France à l’encontre de l’opinion publique ?

Photo du profil de Frédéric Pennel

Frédéric Pennel

Analyste Délits d’Opinion

Réseaux sociaux

twitterlinkedin

Biographie

Journaliste de formation, Frédéric Pennel est spécialiste en sciences politiques et en questions internationales. Après une expérience en institut de sondage, il a piloté les études d’opinion au sein du ministère de la défense. Il est actuellement consultant éditorial en agence de communication.

Tous les articles de cet expert

opinion publiqueDans l’inconscient collectif règne parfois l’image de sondeurs omniprésents auprès des hommes politiques. Dans les antichambres ministérielles, ils liraient dans l’opinion comme Nostradamus lisait dans le mouvement des astres pour Catherine. Les sondages constituent en effet le seul moyen « scientifique » pour mesurer l’état de l’opinion publique, en dehors des consultations électorales. Les gouvernants suivent-ils ces données issues des sondages comme une boussole ou bien savent-ils passer outre, exerçant leur fonction sans se soucier de la pression populaire ?

Une opinion publique mouvante

L’opinion publique a pour première caractéristique de n’être jamais stable, d’évoluer constamment. Son évolution peut d’ailleurs être « favorisée », par le biais de campagnes de communication, à l’instar de celle en faveur du pouvoir d’achat ou de celle sur les mesures prises dans le cadre du plan de relance.

Des personnalités d’envergure peuvent également exercer un tel ascendant sur leurs concitoyens qu’elles peuvent rallier des franges entières de la population à leur position, à l’exemple de Barack Obama aux Etats-Unis. Le discours de Nicolas Sarkozy entre 2002 et 2007, dont les apparitions dans les médias battaient des records d’audience, a influencé les Français – et pas seulement les électeurs de droite. Cela est sûrement moins vrai aujourd’hui, le charme s’étant depuis en grande partie dissipé.

Plus profondément, les valeurs peuvent se renverser. L’exemple des 35 heures est, à ce titre, assez éloquent. En octobre 1997, alors que le projet de loi sur les 35 heures venait d’être annoncé, près des deux tiers (63%) des Français approuvaient cette décision. La détermination des Français à tout essayer pour lutter contre le fléau du chômage, la popularité du gouvernement Jospin fraîchement sorti des urnes et le triomphe de la « société des loisirs » contribuaient à cette position. Une décennie plus tard, l’opinion s’est complètement retournée : les 35 heures sont au contraire devenues la cause du nouveau mal, la crise du pouvoir d’achat :

– en 2008, 63% des Français préfèrent gagner plus d’argent mais avoir moins de temps libre ;

– 74% des salariés pensaient que les 35h avaient eu un impact négatif sur les salaires.

Parallèlement, comme l’a démontré l’étude de Jean-Pierre Tchernia sur la société française, les valeurs traditionnelles se sont renversées : la proportion de personnes estimant que « travailler est un devoir vis-à-vis de la société » est passée de 56% à 73% entre 1999 et 2008. C’est sur cette lame de fond du renouveau de la valeur travail que Nicolas Sarkozy, mais aussi Ségolène Royal, ont capitalisé pendant la campagne présidentielle. C’est donc sans opposition populaire que les gouvernements ont ainsi pu, depuis 2002, détricoter progressivement les lois Aubry.

Néanmoins, on ne peut jamais être certain de l’effet d’une décision sur l’opinion publique. Il faut donc parfois la tester.

« Tester » les idées dans l’opinion

On assiste régulièrement au lancement de nouvelles idées avant de les lancer. Courant mai, il en a été ainsi de la rumeur, transformée en vrai buzz, sur l’entrée de Claude Allègre dans le gouvernement remanié. Mais cette information n’a ainsi pas entraîné d’enthousiasme dans l’opinion. Seuls 27% des Français déclaraient souhaiter que l’ancien ministre socialiste faire son come-back politique dans un gouvernement de droite. Cela n’a pas plaidé pour son entrée…

L’opinion publique peut également constituer une arme politique pour ceux qui en ont reçu les faveurs.

La popularité comme bouclier

Dans la rivalité entre le Président Chirac et son ministre Sarkozy, le drame pour le premier résidait dans l’insolente popularité du second. Le ministère de l’Intérieur fournissait une formidable vitrine sur la scène médiatique, au détriment du chef de l’Etat. Chirac aurait pu juridiquement se débarrasser d’un ministre-ennemi mais Sarkozy était politiquement protégé par l’extraordinaire soutien de l’opinion, notamment à droite. Il en va de même, actuellement, pour François Fillon, qui peut faire peser sa popularité, plus importante que celle de Nicolas Sarkozy, dans la balance politique.

Mais, parfois, le gouvernement n’arrive plus à faire adhérer l’opinion publique à sa politique : il doit alors se replier sur son électorat.

Le soutien de son électorat : un soutien a minima mais nécessaire

Rares sont les cas où les politiques ont réformé au détriment de leur base électorale. L’éviction du gouvernement Jospin de Claude Allègre, qui choquait le corps professoral traditionnellement de gauche, le démontre bien.

Au-delà de l’opinion des Français, l’essentiel pour un gouvernement est de conserver le soutien de son camp : finalement, c’est la mobilisation de celui-ci qui sera susceptible de le reconduire lors des élections suivantes. En décidant d’ouvrir les négociations d’adhésion à l’Union Européenne pour la Turquie, Jacques Chirac a pris en 2004 une décision remarquablement courageuse. Non seulement l’opinion publique y était opposé, mais surtout elle heurtait directement son électorat. Pour rassurer les franges de l’opinion situées à droite et, en quelque sorte, lui faire avaler la couleuvre, le président Chirac avait dû entourer cette décision d’un garde-fou. La constitution a en effet été révisée dans ce sens : toute nouvelle adhésion à l’Union Européenne devait se faire avec l’accord des Français, par référendum. L’éventuelle entrée de la Turquie ne pouvait donc plus se faire dans le dos des citoyens (mais la dernière révision constitutionnelle a retiré cette disposition).

Actuellement, Nicolas Sarkozy s’appuie essentiellement sur la base UMP, qui lui est restée très fidèle, pour gouverner.

Un électorat UMP soudé derrière son président assez impopulaire dans l’opinion

L’exemple de l’Afghanistan

En mars 2008, Nicolas Sarkozy a pris la décision d’accroître la participation de la France dans la coalition internationale en Afghanistan. 3300 militaires sont ainsi en permanence présents dans ce pays. Or, à la suite à la mort de 10 soldats français en août 2008 dans la vallée d’Ouzbin, cette opération extérieure a perdu le soutien des Français : la majorité d’entre eux (62%) souhaitait désormais le retrait des troupes d’Afghanistan. Ce retournement est notamment dû à la réticence croissante des sympathisants de gauche sur la question. Néanmoins, le gouvernement peut toujours compter sur l’électorat UMP qui lui apporte encore leur soutien sur cette question.

Ce schéma constitue d’ailleurs la principale force du pouvoir exécutif actuel. Autant sa popularité est assez faiblarde dans l’opinion (41% de confiance en juin 2009), autant les sympathisants de l’UMP font bloc derrière « leur » Président. Une majorité écrasante (89%) d’entre eux soutient actuellement Nicolas Sarkozy, ce qui contraste fortement avec son impopularité auprès des sympathisants des autres formations politiques (34% d’opinions positives pour ceux du Modem, 25% du FN et 13% du PS). La base UMP constitue un socle particulièrement solide pour affronter les échéances électorales futures, comme leur mobilisation aux élections européennes a pu le démontrer. Fort de ce soutien pour l’instant quasi-indéfectible, le gouvernement compte poursuivre des réformes impopulaires dans l’opinion mais populaire auprès de son électorat.

L’exemple des retraites

Juin 2009 : on annonce la France écrasée comme jamais par un déficit public abyssal, excellent prétexte pour relancer le débat sur le financement des retraites. Le gouvernement teste une idée : la remise en cause de la retraite à 60 ans est avancée… Les sondages expriment alors la réaction de nos concitoyens : la majorité ne valide pas cette solution. Seuls 29% optent pour le recul de l’âge de la retraite quant un Français sur deux privilégie le maintien de l’âge légal de la retraite tout en payant davantage au cours de la vie active. Dans un premier temps, le gouvernement fait marche arrière, expliquant que toutes les solutions seraient mises sur la table, et que rien n’était encore décidé. Néanmoins, là encore, le gouvernement peut compter sur un soutien-certes, encore relatif- des sympathisants UMP puisque 48% d’entre eux préfèrent comme moindre mal la formule « travailler plus longtemps en reculant l’âge de la retraite ». L’électorat UMP a par ailleurs fortement mûri sur la question puisqu’il était plus réticent à cette solution en 2002 qu’aujourd’hui (30% contre 48% aujourd’hui). Le gouvernement peut donc espérer qu’en faisant preuve de pédagogie, son électorat devrait poursuivre son évolution sur ce thème.

Dans un tout autre registre, l’opinion peut voir son rôle renforcé en cas de crise social.

L’opinion arbitre les crises sociales

En période de bras de fer entre le gouvernement et une frange de la population, le positionnement de l’opinion s’est souvent révélé décisif quant à l’issue de la crise. Le mouvement de contestation du contrat première embauche a ainsi été en grande partie arbitré par l’opinion. La détermination de Dominique de Villepin, qui avait effectué un parcours à Matignon presque sans faute depuis 9 mois-notamment pendant les émeutes dans les banlieues-, a été vaine face à la défaillance de l’opinion qui ne l’a plus suivi sur le CPE. Dès la mi-mars 2006, 66% des Français souhaitaient que le Premier ministre retire le texte. Il sera contraint de le faire quelques semaines plus tard.

La grandeur tirée de l’indépendance des convictions

Exceptionnellement, en contradiction avec tout ce qui a été dit précédemment, affirmer et appliquer ses convictions sans tenir compte des sondages peuvent parfois conférer une attitude olympienne pour l’homme politique. Il affirme l’indépendance de ses opinions et se place alors au-dessus de ce que Platon désignait la « doxa ». François Mitterrand, en déclarant, avant l’élection de 1981, que ses convictions spirituelles le conduisaient à se prononcer contre la peine de mort, dans un pays encore largement acquis à celle-ci, a pu ainsi donner de la consistance à son personnage. La solitude et le courage de défendre une position marginale sur une question aussi chargée symboliquement, l’a fait quitter son costume d’homme politique pour celui de chef d’Etat.

L’opinion est donc incontestablement une variable que les gouvernements ne peuvent pas ignorer, sous peine de suicide politique. Le court-termisme règne en maître dans nos démocraties modernes, et l’intérêt général est souvent sacrifié au détriment d’intérêts électoralistes.

Les gouvernements courageux payent souvent les réformes au prix de l’impopularité. Ils doivent également faire face à une opinion publique davantage informée et donc plus critique qu’auparavant. Moins silencieux, le mécontentement tend également à devenir participatif : les citoyens expriment leur opinion sur le web 2.0 ou sont prêts à participer à des actions de protestation (manifestation, pétition, sit-in, boycottage…).

 

Partager ce contenu :

Laisser un commentaire