Pauvreté, à qui la faute ?

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Camiel Estany

Analyste Délits d'Opinion

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Biographie

Diplômé du CELSA et d'un master de Sciences Politiques à Paris-Dauphine, Camiel Estany est consultant au sein du cabinet et institut de sondage ELABE.

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« En finir avec l’assistanat », « responsabiliser les demandeurs d’emploi », « valoriser la reprise d’activité », voilà un florilège d’expressions que la classe politique met en avant pour résoudre le problème social majeur depuis de nombreuses années : le chômage. Ces expressions présupposent toutes la responsabilité des chômeurs, et des pauvres en général, dans leur trajectoire de vie et dans leurs difficultés à sortir de leur situation. Dans la fameuse vidéo du « pognon de dingue », le président de la République, Emmanuel Macron, partageait cette vision en affirmant qu’il « faut prévenir la pauvreté et responsabiliser les gens pour qu’ils sortent de la pauvreté ».

Si certains de ces termes se sont durablement inscrits dans le débat public, ils ne divisent pas moins l’opinion française. D’ailleurs, selon Jérôme Fourquet de l’IFOP, « la thématique de l’aide sociale contre celle de l’assistanat constitue encore un excellent curseur, un très bon indicateur de la permanence d’un clivage entre gauche et droite, dont on entend pourtant qu’il a disparu. ». Il s’agit donc d’explorer, de manière synthétique, ce que nous disent les études d’opinion sur la perception de la responsabilité des individus face à la pauvreté et à la précarité par les Français.

 

La responsabilité individuelle s’ancre dans le rapport à la pauvreté

La « responsabilisation » individuelle des classes populaires envers leur situation s’ancre en effet dans la perception des Français. Une étude IFOP pour Atlantico, interroge les Français sur la responsabilité, de l’État ou des individus, quant à leur bien-être (« les individus sont responsables de leur propre bien-être et ils doivent eux-mêmes se prendre en charge » ou « le gouvernement est responsable du bien-être de tous les citoyens et il a l’obligation de s’occuper d’eux ») et le résultat est édifiant. En 2018, 61 % (+ 13 points par rapport à 2016) des Français penchent en faveur de l’individu contre seulement 29 % (- 11 points) du côté du gouvernement. Il faut noter que les citoyens s’estimant proches politiquement d’Emmanuel Macron sont, eux, à 78 % dans une logique de responsabilité individuelle.

La même étude nous apprend que pour 26 % des Français, ce sont les pauvres eux-mêmes qui sont mieux placés pour se sortir de la pauvreté, à égalité avec les associations… Cette « responsabilisation » des pauvres augmente de 6 points entre 2016 et 2018. L’État, lui, n’est qu’à la troisième position recueillant la confiance de seulement 16 % de la population pour répondre à la pauvreté.

Enfin, le Crédoc a dévoilé au mois de juin 2019 une note d’analyse traitant très exactement de notre sujet : « Gilets Jaunes : le refus de la responsabilité individuelle de la pauvreté ». Cette étude montre comment le mouvement des « Gilets Jaunes » cristallise le rapport à la pauvreté et révèle une ligne de tension intéressante. Plus une personne sera opposée voire hostile au mouvement, plus elle aura tendance à estimer que la pauvreté est avant tout une question d’effort. Le phénomène contraire s’exprime pour les Gilets Jaunes qui attribuent la pauvreté au manque de chance. La perception individuelle de la pauvreté est donc une réalité et des mouvements comme celui des Gilets Jaunes permettent de mettre en évidence un rapport complexe à des valeurs telles que le travail ou le mérite.

 

Mais l’assistanat est une notion à fortement relativiser

Toutefois, la réponse (majoritaire) des Français n’est en aucun cas le miroir du discours des dirigeants politiques. En d’autres termes, la « lutte contre l’assistanat » est loin d’être la priorité des Français.

Le baromètre de la Drees et du ministère des Solidarités et de la Santé est particulièrement représentatif de ce constat : 54 % des Français estiment que les pouvoirs publics ne font pas assez envers les démunis. Nous sommes donc loin d’une majorité qui estimerait que l’État en fait trop pour les plus pauvres…

Source : Drees, 2018

Même lorsque la question est posée de manière plus binaire, la perception évolue peu. Ainsi, l’édition 2018 de l’enquête du Crédoc « Conditions de vie et aspirations » interroge les Français sur les raisons de la pauvreté : « pas de chance » ou « pas assez d’effort » (comme dans le cas des Gilets Jaunes). Les Français estiment là aussi à 59 % que la pauvreté a pour première raison l’absence de chance.

D’autant que la mauvaise perception des aides sociales et de la pauvreté est, dans bien des cas, due à une mauvaise connaissance de leur réalité. L’étude Ipsos pour le Secours Populaire cherchait à définir le seuil de pauvreté subjectif moyen des Français (question ouverte). Il est de 1 118 euros par mois, avec tout de même 22 % de la population estimant que le seuil de pauvreté était de 1 400 euros ou plus par mois. Pour rappel, le SMIC mensuel net est de 1 173 euros par mois et le seuil de pauvreté de l’INSEE (60 % du revenu médian) est de 1 015 euros – correspondant à 8,8 millions de Français en 2018. Une étude ViaVoice pour le Secours Catholique fait un exercice semblable sur le RSA et obtient un RSA moyen de 542 euros – avec 26 % des Français estimant qu’il est au-delà de 600 euros. Lorsqu’on indique aux interrogés que le RSA est de 535 euros par mois pour une personne sans logement et de 455 euros avec les aides aux logements, 50 % affirment qu’il n’est pas assez élevé…

 

Les Français face à la pauvreté : le pessimisme prévaut 

Si le rapport à la pauvreté est si complexe et empreint de préjugés, c’est que les Français la craignent particulièrement : plus de la moitié de la population a peur d’y tomber. Selon le même sondage IFOP-Atlantico, 55 % des Français se sentent davantage menacés par le fait de devenir pauvre qu’auparavant. Ce nombre monte à 62 % pour la catégorie des ouvriers, dont 32 % se sentant « tout à fait » menacés.

Par ailleurs, les études réalisées par le ministère des Solidarités et de la Santé et par la DREES sont édifiantes quant au pessimisme des Français vis-à-vis de l’évolution de la pauvreté. En 2018, 88 % des Français estimaient que la pauvreté et l’exclusion ont augmenté les cinq dernières années et l’avenir n’est pas plus lumineux puisque la même proportion affirme qu’elles vont augmenter dans le futur. De la même manière, 81 % des Français sont convaincus que leurs enfants seront plus vulnérables face à la pauvreté qu’eux, selon une étude Ipsos pour le Secours Populaire.

La précarisation de la société est donc un constat partagé par beaucoup de Français et c’était d’ailleurs un des enseignements du « Baromètre des territoires » réalisé par Elabe au début de l’année 2019 (dont nous avions parlé ici). L’étude montrait que la crise du pouvoir d’achat était une réalité tangible pour les Français : 48 % estimaient vivre des fins de mois difficiles, dont 35 % parviennent difficilement à finir le mois en se restreignant. Plus encore, 37 % affirmaient avoir été à découvert au moins à plusieurs reprises les douze derniers mois, le 18 du mois en moyenne.

 

Pour résumer : la moitié des Français a peur de devenir pauvre, neuf Français sur dix estiment que la situation se dégrade et quatre personnes sur dix vivent à découvert. Une question se pose donc : un tel phénomène de masse, peut-il seulement relever de la responsabilité individuelle ?

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