Nicolas Sarkozy : mouvement populaire ou réactionnaire ?

Nicolas Sarkozy : mouvement populaire ou réactionnaire ?

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Frédéric Pennel

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Journaliste de formation, Frédéric Pennel est spécialiste en sciences politiques et en questions internationales. Après une expérience en institut de sondage, il a piloté les études d’opinion au sein du ministère de la défense. Il est actuellement consultant éditorial en agence de communication.

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Il s’agit d’une guerre de mouvement. Forcer Christine Boutin à faire battre la chamade, contenir Marine Le Pen sur le flanc droit, enfoncer les lignes de François Hollande. Nicolas Sarkozy trace, l’épée bien en main, les limites de son territoire. Il sera à droite du panorama politique. L’audace de ses prises de position économiques, plus pragmatiques qu’idéologiques, n’a d’égal que son conservatisme affiché sur les questions sociétales.

Les maux ont profondément changé les remèdes depuis 2007. Accroître le pouvoir d’achat et éviter la fuite des capitaux sont des objectifs désormais périmés. Place au retour de la compétitivité et à la lutte contre le « capitalisme fou ». Or, dans ce nouveau contexte, les libéraux de droite pourraient être chatouillés par les projets de taxation des revenus du patrimoine et des transactions financières, de la création d’une banque publique de l’industrie pour soutenir l’économie. Le pouvoir d’achat des retraités, dernier bastion de l’électorat sarkozyste, pourraient être menacé par la mise en place de la TVA sociale. Car si la hausse de la taxe sur la consommation devait souffler sur les prix, les retraités ne pourraient pas, eux, bénéficier d’une hausse de salaires découlant d’allégements de charges.

Ce changement de cap économique pouvant déboussoler, le candidat UMP doit donc diffuser des messages subliminaux pour reformer les bataillons d’électeurs de droite. D’où ses récentes prises de position conservatrices sur le mariage gay, l’euthanasie, l’immigration et sur le droit de vote des étrangers aux élections locales.

Famille (traditionnelle) je vous aime

L’interview qu’avait accordée le Président au Figaro magazine précédait de peu le retour au bercail de Christine Boutin. Il prenait soin de rappeler son attachement à la famille, en défendant le quotient familial, et vantait les bienfaits de l’institution du mariage. Il prenait certes acte de l’existence de familles « particulières », car fondées par un couple de même sexe. Mais il adresse une fin de non-recevoir pour reconnaître le droit au mariage à ces unions afin de ne pas leur ouvrir le droit d’adopter et ne pas brouiller les « repères » dont la société aurait selon lui besoin.

Cette position relève a priori d’un non-sens électoral, et ramène sur scène la droite des années 90. Le coup produit une double détonation : l’une ternit son image moderne – le Président n’étant jamais apparu comme un réac’-, l’autre fait vaciller ses sympathisants homosexuels. D’autant que l’électorat homosexuel et bisexuel est loin d’être négligeable avec respectivement 3 et 3,5%. A titre de comparaison, les catholiques fréquentant la messe avec assiduité, des ouailles si souvent draguées par le chef de l’Etat, constituent 4,5% de l’électorat. Cependant, une récente étude confirmait que les gays ne penchent pas à droite. 53% voteraient pour un candidat de gauche contre 20% pour un candidat de la droite parlementaire. Au second tour, le vote homosexuel en faveur de François Hollande monterait même à 67%… Ainsi, Nicolas Sarkozy ne tire pas contre son cœur électoral, ce qui réduit d’autant les risques.

Ensuite, en termes d’image dans l’ensemble de l’opinion, Nicolas Sarkozy se confronte à une majorité de Français (sauf les personnes âgées) désormais largement acquise à la cause gay : 63% pour le mariage, 58% pour l’adoption selon l’Ifop. Cette thématique étant périphérique aux préoccupations des Français, le risque électoral de cette prise de position impopulaire demeure limité. En revanche, dans une optique de se qualifier au second tour, le bénéfice est évident : Nicolas Sarkozy rassure par ces mesures un électorat traditionnel – qui a pu être ébranlé par son style de présidence – pour qui, contrairement aux autres Français, cette problématique importe beaucoup.

La reprise en main de la thématique immigration

Nicolas Sarkozy a parfois su décontenancer son électorat par son progressisme. Sa volte-face sur la double peine en témoigne. Sa volonté de substituer l’immigration choisie à l’immigration zéro l’a confirmée. En 2005, il avait même caressé l’idée d’accorder le droit de vote aux étrangers pour les élections locales alors qu’il s’agit d’un des marqueurs les plus symboliques du clivage gauche-droite depuis 1981. Les sympathisants de droite y sont très majoritairement opposés (à 69%), ceux de gauche largement acquis (à 75%). Cette parenthèse « d’ouverture idéologique » est bien refermée. On assiste désormais à un retour aux fondamentaux droitiers, sans que l’on puisse juger de la sincérité de ce néo-conservatisme affiché ; opportunisme électoral ou adaptation au contexte actuel, chacun fera sa religion sur le sujet. Les Français penchent plutôt en faveur du droit de vote des étrangers aux élections locales (55% contre 45% selon l’Ifop).

Nicolas Sarkozy propose également l’assouplissement des mesures d’expulsion d’étrangers en situation irrégulière. Le balancier de l’opinion est, cette fois-ci beaucoup moins équilibré, la majorité de Français (59 % contre 27% d’opposants selon la Sofres) se montrent favorables à cette accentuation de la sévérité face à l’immigration illégale. Les années 2000, avec le 11 septembre, les débats sur la place de l’islam en France, la crise économique et la mise en exergue des problèmes dans les banlieues, ont en effet largement facilité le raidissement des Français sur la question de l’immigration. Or, si cette thématique reste assez marginale dans l’ensemble des préoccupations de l’opinion, elle pèse de tout son poids pour beaucoup de sympathisants de droite. La mise en avant de ce thème permet de réactiver le classique clivage gauche-droite, limitant l’égarement des voix. Par ailleurs, la lutte contre l’immigration clandestine constitue un thème « tout à fait prioritaire » pour 49% des catégories socioprofessionnelles inférieures contre 26% des cadres (sondage Ifop).

Le candidat du peuple, pas le candidat du bobo

A la suite du tournant libéral de 1983, les socialistes ont été accusés de tourner le dos aux classes populaires, en se détournant de leurs préoccupations pour se consacrer aux thématiques sociétales en défendant les femmes, les immigrés, les minorités sexuelles, etc. Pour faire court, le FN a remplacé le grand patronat et SOS racisme les syndicats. C’est ainsi que les catégories populaires se sont massivement déportées vers la droite et l’extrême droite. En 2007, Sarkozy réalisait au premier tour de meilleurs scores auprès des employés et des ouvriers que n’importe quel autre candidat (28% selon LH2). Mais aujourd’hui, la désaffection envers Nicolas Sarkozy dans les milieux modestes se révèle complète, les ouvriers et les employés constituent en effet les catégories socioprofessionnelles les plus dures dans leur jugement sur le chef de l’Etat (environ 20-25% de bonne opinion seulement). Une rupture indéniable. Or, si la classe ouvrière ne représente que 13% du corps électoral, n’oublions pas que 55% de la population française a au moins une attache avec ce milieu si l’on tient compte des enfants ou des conjoints par exemple. Et, pour apparaître de nouveau attractif pour les ouvriers, Sarkozy choisit cette double posture : un guerrier sur les questions sociales, mais un gardien du temple sur les questions sociétales. Il refuse les avancées en matière de mères porteuses et d’euthanasie, contredisant François Hollande. Nicolas Sarkozy veut donner le sentiment qu’il est le candidat du peuple, des usines, de la réindustrialisation, de la France dans ses profondeurs face au candidat des bourgeois-bohêmes, des Parisiens et des élites. L’immeuble haussmannien dans le VIIème arrondissement, abritant le siège de campagne de François Hollande, contraste avec l’immeuble moderne de Nicolas Sarkozy dans le sud du XVème, au « milieu des classes moyennes ».

Hormis peut-être la question fiscale, et au-delà des slogans et des personnalités, Nicolas Sarkozy et François Hollande n’opposent pas deux visions d’avenir différentes pour la France. Les contraintes de la crise réduisent les marges de manœuvre et exacerbent les convergences de vues proposées par le PS et l’UMP. Restent le terrain des valeurs et des questions sociétales. L’inspiration de Nicolas Sarkozy plonge désormais ses racines dans un terroir traditionnel. Jamais l’arbre n’avait aussi bien incarné l’Union pour un Mouvement Populaire.

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