« Marcher sur ses deux jambes », le défi de Nicolas Sarkozy pour 2012

« Marcher sur ses deux jambes », le défi de Nicolas Sarkozy pour 2012

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Mathieu

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à l’IEP de Grenoble et un master en sociologie politique à Sciences Po Paris, Mathieu a travaillé dans un institut de sondages. Il est aujourd’hui chargé d’études au sein d’une administration publique.

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La défaite de la droite aux élections sénatoriales représente un bouleversement pour une institution ancrée à droite depuis de longues décennies ((http://www.ipolitique.fr/archive/2008/09/28/senat-gauche-droite.html)). Cet évènement vient toutefois s’inscrire dans la continuité d’une série de victoires électorales de la gauche : depuis l’élection présidentielle de 2007, tous les scrutins ont vu une victoire en voix de l’opposition (municipales de 2008, européennes de 2009, régionales de 2010, cantonales et sénatoriales de 2011).

Si les mécanismes politiques expliquant ces défaites du parti majoritaire lors des élections intermédiaires ont depuis longtemps été analysés ((Jean-Luc PARODI, « Dans la logique des élections intermédiaires », Revue politique et parlementaire, 1983, n° 903, p. 42-70, 1983 ; Karlheinz REIF et Hermann SCHMITT, « Nine Second-Order Elections. A Conceptual Framework for the Analysis of European Elections Results », European Journal of Political Research, vol. 8, n° 1, p. 3-44, 1980.)), c’est leur systématicité qui étonne. En effet, la gauche n’avait pas obtenu une majorité en voix lors du premier tour de scrutins nationaux depuis les élections législatives 1978. Même dans des contextes aussi favorables que le premier tour de la présidentielle de 1988, des législatives de 1997 ou des régionales de 2004, elle se situait plusieurs points en retrait derrière les forces de droite. Une configuration qui appartient désormais au passé, le bloc des partis de gauche ayant obtenu plus de trois points de plus que l’ensemble des forces de droite aux dernières élections européennes, et plus de treize points de plus aux régionales de 2010. Cette reconfiguration en cours depuis 2007 ne touche d’ailleurs pas que les résultats électoraux, mais aussi le système des partis ou les enjeux qui touchent les électeurs ((Pierre MARTIN, « Les scrutins de 2007 comme ‘moment de rupture’ dans la vie politique française », Revue politique et parlementaire, n° 1044, p. 167-175 ; Florent GOUGOU et Simon LABOURET, « The 2010 French Regional Elections: Transitional Elections in a Realignment Era », French Politics, vol. 8, n° 3, p. 321-341, 2010.)).

 

 

Le rapport droite-gauche au premier tour des élections nationales depuis 1978 ((Dans un souci de lisibilité, on n’a pas pris en compte dans ce graphique les élections législatives suivants immédiatement une élection présidentielle (1981, 1988, 2002, 2007). La droite resterait cependant majoritaire sur la période 1979-2007 en intégrant ces scrutins, hormis au premier tour des législatives de 1981. La prise en compte des élections cantonales (sur la moitié des cantons) ou municipales (sur les villes de plus de 9.000 ou 30.000 habitants) ne changerait pas non plus la perspective.))

La plupart des membres de la majorité disent ne pas voir dans cette succession de défaites un indicateur en vue de la séquence électorale à venir au printemps 2012. Pour autant, la situation est d’autant plus inquiétante que l’ascension électorale de la gauche s’ancre en partie dans un net rejet du Président de la République.

La cote de popularité de Nicolas Sarkozy reste en effet à des niveaux extrêmement bas : elle se situe entre 37% pour le baromètre IFOP/Journal du Dimanche et 24% pour l’enquête réalisée par TNS Sofres pour le Figaro Magazine. Entre un quart et un tiers des électeurs déclarent approuver le travail du chef de l’État, un niveau très bas pour un Président sortant à moins de huit mois du premier tour de l’élection présidentielle à laquelle tout indique qu’il devrait se représenter.

En effet, la comparaison avec le passé est là aussi cruelle. La cote des deux Présidents réélus au terme de leur premier mandat, François Mitterrand et Jacques Chirac, atteignait des niveaux nettement supérieurs à celle de l’actuel locataire de l’Elysée. En septembre 1987, dans un contexte de cohabitation tendue avec son futur successeur, François Mitterrand se situait entre 56% et 61%. En septembre 2001, la cote de Jacques Chirac s’établissait entre 47% et 74%, un niveau particulièrement élevé qui peut en partie s’expliquer par la réaction aux attentats survenus sur le sol américain, mais qui s’ancrait incontestablement dans un socle solide (entre 45% et 60% en août). Quant à Valery Giscard d’Estaing, seul Président de la République battu lors de sa tentative de réélection, sa popularité atteignait encore en septembre 1980 54%, la chute ne survenant qu’à partir de janvier 1981, et restant somme toute modérée (44% lors de la dernière mesure, en avril 1981).

 

L’évolution de la cote de popularité des Présidents de la République pendant leur premier mandat

 

Le redressement de leur popularité qu’ont connu François Mitterrand (dès l’automne 1985) et Jacques Chirac (à partir du printemps 1997) s’explique à la fois par une remobilisation de leurs électorats dans la perspective d’élections législatives et par leur moins grande exposition dans le contexte spécifique de la cohabitation. La logique instituée par le quinquennat, en limitant la possibilité que le Premier ministre et le Président de la République soient de sensibilités politiques différentes, rend la réélection du Chef de l’État sortant plus difficile.

Et si certains commentateurs ont pu relever un redressement de la popularité de Nicolas Sarkozy à partir du printemps 2011, cette remontée reste pour l’instant très timide, et probablement insuffisante pour assurer au Président sa réélection.

On note des spécificités propres à plusieurs segments de l’électorat qui restent des permanences tout au long du mandat du Président. Ainsi, les individus plus âgés et les catholiques pratiquants sont systématiquement plus enclins que la moyenne à accorder leur confiance à Nicolas Sarkozy, mais cette confiance connaît un déclin proportionnel à celui du reste de la population depuis 2007. A l’inverse, les plus jeunes rejettent plus fortement le Président que l’ensemble des Français. Quant au sexe et à la catégorie socio-professionnelle, ils ne semblent pas être des facteurs discriminants dans l’appréciation du bilan du Chef de l’État.

 

L’évolution de la cote de popularité de Nicolas Sarkozy selon la préférence partisane

 

 

In fine, seuls la préférence partisane des individus ou leur vote lors de l’élection présidentielle de 2007 sont des indicateurs qui témoignent d’évolutions marquées. Le comportement des sympathisants de l’UMP et du PS ne surprennent pas : les premiers, plébiscitant le Président dans les premiers mois suivants sa prise de fonction (entre 96% et 99% de satisfaction jusqu’en août 2007), voient leur contentement s’éroder au cours du mandat, mais celui-ci reste très nettement majoritaire (entre 78% et 87% dans les différents baromètres publiés au mois de septembre 2011) ; les seconds, s’ils peuvent dans certains cas accorder au Président le bénéfice du doute, le rejettent très majoritairement dès son investiture (entre 24% et 33% sont satisfaits en mai 2007), la tendance ne faisant que s’accentuer par la suite (entre 1% et 16% en septembre 2011).

Si ces deux groupes ont vu leur satisfaction à l’égard du Président diminuer d’une quinzaine de points en moyenne depuis 2007, la chute a été nettement plus marquée parmi deux autres électorats, situés aux extrémités de la coalition réunie par Nicolas Sarkozy le 6 mai 2007 :

    • Il s’agit tout d’abord des sympathisants du MoDem de François Bayrou, dont les électeurs s’étaient divisés à part égales entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy au deuxième tour de la présidentielle ((http://2007.tns-sofres.com/etude.php?id=394, http://www.ipsos.fr/presidentielle-2007/pdf/ssu-2eTour.pdf)). S’ils ont certes accueilli le nouveau Président avec bienveillance (entre 60% et 68% d’opinions positives en mai 2007), l’état de grâce a toutefois été de courte durée. Nicolas Sarkozy ne recueille désormais chez ces électeurs plus qu’entre 8% et 43% parmi les baromètres de septembre 2011.
    • Le deuxième groupe est composé des électeurs proches du Front National. Nicolas Sarkozy avait déjà ravi à Jean-Marie Le Pen près d’un tiers de son électorat de 2002 au premier tour de l’élection présidentielle de 2007 et bénéficié d’un bon report au second tour (63% selon IPSOS, 65% selon TNS Sofres) grâce à ses postures fermes sur l’insécurité et l’immigration. Cette dynamique s’est poursuivie un temps, les sympathisants du FN approuvant très majoritairement l’action du nouveau Président (entre 77% et 88%), avant de s’enrayer : en septembre 2011, ils ne sont plus qu’entre 17% et 34% à avoir une opinion favorable du Chef de l’État.

Nicolas Sarkozy a donc accusé parmi ces deux groupes d’électeurs une perte d’environ 30 points de popularité au cours de son mandat. Il s’agit pourtant de deux segments stratégiques, sans lesquels il n’aurait pu être élu en 2007 et qu’il lui faudra reconquérir pour emporter un second mandat.

Or, ces deux groupes sont aussi fondamentalement antinomiques. C’est vrai démographiquement (le premier est issu des classes moyennes et supérieures de la population, le second est majoritairement composé d’individus issus des catégories populaires), mais c’est surtout le cas au niveau politique, et ceci quels que soient les enjeux pris en compte. Ainsi, électeurs centristes et frontistes sont fondamentalement opposés sur les enjeux culturels, qui touchent à l’immigration, au rapport à l’autorité ou aux questions de mœurs : les premiers sont généralement sensiblement plus « ouverts » que la moyenne des Français et se rapprochent en cela de la gauche, là où les seconds se montrent très nettement plus « fermés » et conservateurs.

Plusieurs études récentes viennent illustrer cette observation et témoignent de la différence, parfois très large, entre l’opinion de ces deux segments de l’électorat : un sondage réalisé par l’IFOP pour France Soir ((http://www.ifop.com/media/poll/1626-1-study_file.pdf)) révèle ainsi une différence de 24 points dans la position des deux groupes sur la récente proposition de l’UMP d’établir un serment d’allégeance aux armes. On retrouve des écarts importants sur l’adoption par les couples homosexuels dans une étude IFOP/La Lettre de l’Opinion de mai dernier ((http://www.ifop.com/media/poll/1534-1-study_file.pdf)), ou sur la dépénalisation du cannabis grâce à  un sondage Harris Interactive/Le Parisien datant de juin ((http://www.harrisinteractive.fr/news/2011/results_HIFR_cannabis_23062011.pdf)).

Ces différences d’appréciations sont aussi visibles en ce qui concerne les sujets liés à l’intégration : ainsi, sur le droit de vote et d’éligibilité des étrangers non européens aux élections locales (proposition du PS testée par l’IFOP pour La Lettre de l’Opinion), le vote d’une loi triennale pour améliorer l’accueil et l’intégration des immigrés ou la réduction du nombre de titres de séjours accordés aux étrangers, les anciens soutiens de François Bayrou se montrent plus « ouverts » que la moyenne, les électeurs lepénistes soutenant des positions exactement inverses.

 

 

L’opinion des anciens électeurs de François Bayrou et Jean-Marie Le Pen

 

 

Sur le plan économique, la demande de protection et de redistribution de la part des sympathisants du FN entre en contradiction avec leur refus de l’assistanat. A l’inverse, la fibre sociale des centristes les conduit à soutenir certaines dispositions favorables aux plus exclus, tout en étant plus réservés que la moyenne des Français en ce qui concerne certaines mesures sociales ambitieuses, et souvent coûteuses pour un État dont la situation financière les inquiète.

Ainsi, l’étude IFOP/La Lettre de l’Opinion montre que les anciens électeurs de Jean-Marie Le Pen se montrent particulièrement favorables au rétablissement de l’âge de la retraite à 60 ans alors que les soutiens de François Bayrou en 2007 sont plus mesurés. Cependant, ces derniers soutiennent largement le RSA, qui est au contraire largement rejeté par les sympathisants FN.  De même, la solidarité européenne est particulièrement faible à l’extrême-droite, seuls 12% de ses soutiens étant favorables à l’augmentation de l’aide de la France envers la Grèce selon une étude de l’Ifop ((http://www.ifop.com/media/poll/1622-1-study_file.pdf)), contre 37% des électeurs centristes de 2007 (32% pour l’ensemble de la population).

Dans une situation où le désarroi à l’égard de son bilan semble profond, c’est cette tension entre deux électorats profondément divergents et pourtant indispensables que Nicolas Sarkozy devra résoudre s’il souhaite effectuer un second mandat. Alors qu’en 2007, il avait pu bénéficier de son image en rupture avec celle de la majorité sortante incarnée par Jacques Chirac, il devra l’an prochain en faire de même tout en étant dans la situation du sortant. Un défi qui sera d’autant plus difficile à relever.

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