Mal-aimés les policiers ?

Mal-aimés les policiers ?

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Nicolas Fert

Biographie

Diplômé de l'IEP de Grenoble en études d'opinion et de marché (PROGIS) après une hypohâgne/khâgne à Reims, Nicolas Fert travaille aujourd'hui au sein du département Opinion d'un institut de sondage.

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Réveillé par les diatribes de Jean-Luc Mélenchon contre les policiers briseurs de grève, le spectre d’une France anti-flics a repris ces dernières semaines un peu de poids dans l’opinion publique. L’idée d’une fracture entre les citoyens français et leur police ne date pas d’hier, le mal-être des policiers étant régulièrement évoqué par les syndicats des forces de l’ordre. Inquiets de leur image auprès de Français qui ne les respecteraient pas ou plus, les policiers ont d’ailleurs, ironie du sort, devancé dans les rues les manifestants des semaines dernières pour défendre leur retraite et demander une revalorisation de leur métier dès février 2010.

Le respect dû à l’uniforme, même à gauche

Qu’en est-il alors vraiment de l’image des policiers en France ? Y-a-t-il oui ou non un tropisme anti-autorité qui serait un long héritage de la France révolutionnaire coupeuse de têtes et de rois ? Existe-t-il un clivage gauche / droite influençant l’attitude face à la police ? Les sondages semblent plutôt infirmer ces deux hypothèses, tout du moins si l’on s’intéresse à la police en tant qu’institution et non aux politiques menées ponctuellement.

62% des Français déclaraient ainsi avoir une bonne opinion générale de l’action de l’Etat dans le domaine de la police et la gendarmerie (BVA, novembre 2009), soit le meilleur score devant la santé publique (56%) ou l’éducation nationale (45%). Les policiers inspirent également confiance à une large majorité de leurs concitoyens, 74% d’entre eux exprimant de la confiance dans un sondage CSA pour Ça m’intéresse en novembre 2009. Plus intéressant encore, cette confiance exprimée est moins marquée politiquement qu’on pourrait le croire.

Même si les sympathisants de l’UMP ou du FN sont au-dessus de la moyenne avec 84% de confiance affichée, toutes les familles politiques expriment majoritairement le même sentiment : les sympathisants Verts (72%), du PS (68%) et même de l’extrême-gauche (59%). Même phénomène pour l’âge : si les plus âgés semblent les plus enclins à faire confiance à la police (83% chez les 65-74, 78% chez les 75 ans et +), on ne retrouve pas pour autant de véritable clivage. Les plus jeunes sont en effet eux aussi majoritairement bien disposés envers la police : 69% des 18-24 ans et 72% des 25-34 ans déclarent leur faire confiance. Ces chiffres peuvent étonner quand on sait que 59% des Français considéraient en juillet dernier selon l’IFOP que la délinquance avait augmenté ces derniers mois, soit 16 points de plus qu’en février 2007.

Insécurité, la faute à qui ?

Ce phénomène, en apparence contradictoire, prouve tout simplement que les Français ne font pas un lien direct entre le jugement de leurs policiers et la situation actuelle de la délinquance. Un sondage réalisé par CSA pour Siné Hebdo en décembre 2009 montrait même qu’une majorité de Français (57%) jugeait la police efficace dans le cadre de ses missions, contre 38% affirmant l’inverse.  Cette proportion est d’ailleurs majoritaire autant chez les sympathisants UMP (67%) que Modem (67%), Verts (55%) ou PS (56%). Cet apparent compromis républicain autour de ses forces de l’ordre n’est partiellement rompu que par les sympathisants de l’extrême-gauche et du FN : 60% estiment que la police n’est pas efficace dans ses missions.

Les policiers ne sont donc pas rendus responsables par la plupart des Français de la situation en matière de délinquance. Il seraient au contraire victimes de politiques menées par d’autres. Un sondage CSA paru dans Marianne en août 2010 montrait ainsi qu’au rang des éléments contribuant à faire augmenter la délinquance figuraient en bonne place la réduction du nombre de policiers (66% pensent qu’elle y a contribué) et la suppression de la police de la proximité (68%). C’est donc dans une logique de service public que les Français perçoivent l’action de la police. Tout comme les infirmières ou les médecins ne sont généralement pas jugés responsables de la supposée dégradation des services hospitaliers, la police nationale est toujours relativement épargnée par les jugements pourtant très durs qui égratignent régulièrement ceux qui sont chargés de la diriger.

Les politiques en première ligne

Car il ne faut pas aller chercher très loin pour trouver les vrais responsables de la prétendue faillite de la lutte contre la délinquance. La cote de confiance des hommes politiques n’est ainsi que de 16% dans le sondage CSA – Ça m’intéresse déjà cité plus haut, 82% des Français déclarant ne pas leur faire confiance. Or le maintien de l’ordre est bien le pouvoir régalien par excellence et c’est sur la question de l’orientation à lui donner que les désaccords et les clivages se font les plus vifs. Quand le consensus est à peu près général sur le rôle bénéfique de la police, il n’y en a par contre plus aucun sur le traitement de cette problématique par les gouvernements en place et ses opposants successifs.

Plus des deux tiers des Français (69%) estimaient ainsi dans le sondage CSA – Marianne d’août 2010 que la politique menée en matière de sécurité intérieure depuis 2002 avait été plutôt inefficace. Un jugement variant de plus beaucoup selon la sympathie politique : les sympathisants UMP, on ne peut plus divisés (49% la jugent efficace, 49% inefficace), se distinguent en effet du reste des Français, bien plus catégorique. 72% des sympathisants PS jugent la politique inefficace, tout comme 69% de ceux des Verts, 71% de ceux du FN et 79% à l’extrême-gauche.

Relativement inopérant sur l’image des policiers, le clivage gauche / droite joue lui très fortement dès que l’on politise la question de l’insécurité. Un sondage Opinionway de février 2008 le montrait particulièrement bien au sujet de l’opération policière qui venait d’avoir lieu à Villiers-le-Bel. L’opinion était à l’époque totalement clivée au sujet des déclarations que venait de faire Ségolène Royal pour mettre en cause l’action de Nicolas Sarkozy*. 49% des Français pensaient qu’elle avait eu raison de prendre la parole contre le chef de l’Etat contre 47% lui donnant tort. Le clivage gauche / droite était alors à son paroxysme : 88% des électeurs de Ségolène Royal au second tour de la présidentielle de 2007 lui donnaient raison alors que 76% des électeurs de Nicolas Sarkozy pensaient qu’elle avait tort.

Tout ceci prouve en définitive que si la police reste une institution relativement apolitique pour les Français, son utilisation à des fins politiques déchaîne elle toujours les passions. Et c’est probablement dans cette instrumentalisation constante que se cache le malaise des policiers, sans cesse contraints de faire la une de l’actualité sans l’avoir demandé.

* « Quand des caméras accompagnent des opérations policières massives en période municipale, je pense, en effet, que c’est une façon d’influencer l’opinion, de vouloir faire peur. Le Président de la République en revient aux vieux réflexes de politique spectacle sécuritaire, parce que là ou il échoue sur le plan économique et social, il veut faire croire qu’il continue à maîtriser les choses sur la question de la sécurité, ce qui n’est pas le cas. », le lundi 18 novembre 2008 sur Europe 1

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