Les sondages et l’élection présidentielle : 1981, un premier tour inattendu qui permet l’élection de F. Mitterrand

Les sondages et l’élection présidentielle : 1981, un premier tour inattendu qui permet l’élection de F. Mitterrand

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Mathieu

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à l’IEP de Grenoble et un master en sociologie politique à Sciences Po Paris, Mathieu a travaillé dans un institut de sondages. Il est aujourd’hui chargé d’études au sein d’une administration publique.

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Janvier 1981. Alors que le septennat de Valéry Giscard d’Estaing touche à sa fin, la perspective de l’élection présidentielle semble plutôt favorable au Président sortant. Certes, le second choc pétrolier de 1979 a frappé de plein fouet l’économie française, contribuant à une nouvelle progression du chômage qui touche désormais 1 500 000 Français (7,9% de la population active), contre à peine 400 000 lors de l’entrée en fonction de Valéry Giscard d’Estaing. Parallèlement, le pouvoir d’achat des Français entre en stagnation après le boom des années 1960 et 1970. Enfin, sur le plan politique, les tensions internes à la majorité entre l’UDF et le RPR de Jacques Chirac pèsent sur l’Exécutif, et l’affaire des Diamants affaiblit l’image publique du Président.

Pour autant, après des élections cantonales puis municipales désastreuses en 1976-1977, les législatives de 1978 et les européennes de 1979 ont indiqué un redressement de la majorité présidentielle. Avec 27,6% des suffrages à ce dernier scrutin, l’UDF arrive en tête, loin devant le PS (23,5%), le PCF (20,5%) et ses turbulents alliés du RPR (16,3%). L’opposition semble d’ailleurs désemparée, à la fois par des tensions entre socialistes et communistes (la rupture du Programme commun), mais aussi, à l’intérieur du PS, par la rivalité entre François Mitterrand et Michel Rocard. Dans ce contexte, la popularité de Valéry Giscard d’Estaing est certes en baisse depuis le début de l’année 1980, mais elle reste, avant le début de l’année électorale, nettement supérieure à 40% dans les baromètres de l’Ifop et de la Sofres.

Evolution de la popularité de V. Giscard d’Estaing pendant son septennat

Le premier tour : le net avantage de F. Mitterrand sur G. Marchais

Ainsi, au début de l’année 1981, les sondages donnent le Président sortant nettement en tête, aussi bien au premier tour (environ 35% des suffrages) qu’au second (environ 54%). Pour autant, la situation de Valéry Giscard d’Estaing se dégrade rapidement sous l’effet de la campagne très critique de Jacques Chirac. Après avoir rapidement marginalisé l’ancien Premier ministre gaulliste Michel Debré, le président du RPR s’en prend violemment au bilan du sortant (un « collectivisme rampant », un « processus de dégradation de la France ») en s’appuyant sur des méthodes de campagne inspirées de celle de Ronald Reagan, élu quelques mois plus tôt. Conséquence, les intentions de vote en faveur de Jacques Chirac progressent tout au long de la campagne, passant de moins de 10% début janvier à près de 20% juste avant le premier tour. Quant au Président sortant, attaqué aussi bien sur sa gauche que sur sa droite, il a du mal à défendre un bilan économique et social qui devient central dans la campagne, alors qu’il aurait préféré insister sur ses réussites en politique étrangère. Les sondages se dégradent donc pour Valéry Giscard d’Estaing, dont la popularité s’effondre et qui passe de près de 35% des intentions de vote au début de l’année à moins de 30% à la mi-avril.

L’évolution des sondages pour le premier tour

A gauche, François Mitterrand mène une campagne minutieusement préparée par ses conseillers (Paul Quilès, Jacques Attali, Pierre Joxe) et par ses communicants (Jacques Séguéla, Jacques Pilhan). Au-delà de la célèbre affiche et du slogan « La force tranquille », le candidat socialiste enchaîne un nombre impressionnant de meetings rigoureusement planifiés au point que la presse régionale les qualifie souvent de « shows à l’américaine ». Ignorant aussi bien Georges Marchais que Jacques Chirac, François Mitterrand concentre ses attaques contre le Président sortant, évoquant un président « en fin de course » et résumant son bilan en « quatre D : déclin, décadence, destruction, désarroi ». Toutefois, le socialiste est parfois mis sur la défensive par la campagne vigoureuse de Georges Marchais. Le secrétaire général du PCF, tout en exigeant d’obtenir des postes ministériels malgré la rupture du Programme commun, critique violemment les 110 propositions socialistes et va jusqu’à dénoncer un éventuel rapprochement entre le PS et l’UDF après le scrutin. Si François Mitterrand devance systématiquement le communiste tout au long de la campagne, les derniers sondages relèvent un léger infléchissement des positions de François Mitterrand et, parallèlement, une progression de Georges Marchais.

Au soir du premier tour, une surprise attend toutefois les électeurs aussi bien que les commentateurs : alors que les derniers sondages donnaient 2 à 4 points d’écart entre François Mitterrand et Georges Marchais, le candidat socialiste (25,9%) devance son adversaire (15,4%) de plus de 10 points. Le phénomène de « vote utile » de la part de certains électeurs communistes irrités par la campagne vindicative de leur parti semble expliquer ce phénomène. Conséquence, pour une partie de l’électorat centriste qui craignait, dans un contexte de guerre froide, l’arrivée au pouvoir d’un PCF puissant, un verrou a sauté avec ces résultats qui confirment la domination des socialistes sur la gauche. Après 23 ans de domination de la droite, l’alternance est enfin possible.

Le second tour : une dynamique favorable à François Mitterrand

Devançant son adversaire dans la plupart des sondages pour le second tour jusqu’à la mi-avril, Valéry Giscard d’Estaing voit ses positions s’affaiblir pendant la dernière phase de la campagne. Arrivé en tête du premier tour, mais avec seulement 2,4 points d’avance sur François Mitterrand, le Président sortant est en position de faiblesse suite au ralliement de nombreux petits candidats de gauche au leader socialiste et au soutien extrêmement prudent de Jacques Chirac. Le débat de l’entre deux tour, rétrospectivement perçu comme une victoire du socialiste (« l’homme du passif »), est sur le coup vécu comme un match nul par l’opinion et ne permet donc pas de modifier la donne.

L’évolution des sondages pour le second tour

Si une grande majorité de l’opinion s’attend à une victoire de Valéry Giscard d’Estaing (57% contre 21% selon un sondage de la Sofres réalisé juste après le premier tour), les sondages d’intention de vote aussi bien que ceux portant sur le climat politique (popularité des dirigeants et des partis, perception de l’état du pays) pointent tous en direction d’une victoire du candidat socialiste, nettement acquise le 10 mai avec 51,8% des suffrages.

Cette élection solide de François Mitterrand s’appuie sur des tendances de long terme favorables à la gauche (urbanisation, déchristianisation, développement des classes moyennes salariées, etc.), sur la persistance d’une crise économique défavorable au Président sortant, sur une campagne menée de manière professionnelle, mais aussi et surtout sur l’affaiblissement du danger communiste suite aux résultats du premier tour, permettant à de nombreux électeurs désireux de changement de voter à gauche sans crainte pour la démocratie ou la propriété privée.

Bilan des sondages : un constat globalement positif

Quatre instituts ont, tout au long de la campagne, publié des enquêtes d’intentions de vote : l’Ifop, la Sofres, Louis Harris et Public SA. Au premier tour, l’erreur de mesure déjà évoquée à propos des candidats socialiste et communiste est réelle, mais l’ensemble des autres candidats a bien été évalué. Pour le second tour, les derniers sondages publics donnent 51,5% à 49,5% des voix à François Mitterrand, contre 50,5% à 48,5% à Valéry Giscard d’Estaing. La surprise qui saisit la France le soir du second tour est donc plus liée, comme lors du Brexit tout récemment, à une lecture erronée des sondages plutôt qu’à une erreur de mesure. De surcroît, un sondage de la Sofres réalisé à trois jours du scrutin accordait 52% des voix à François Mitterrand, soit son score exact. La fiabilité des sondages, si elle n’est donc pas aussi totale en 1981 que sept ans auparavant, reste donc globalement très satisfaisante.

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