Les sondages et l’élection présidentielle : 1974, un duel incertain jusqu’au bout

Les sondages et l’élection présidentielle : 1974, un duel incertain jusqu’au bout

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Mathieu

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à l’IEP de Grenoble et un master en sociologie politique à Sciences Po Paris, Mathieu a travaillé dans un institut de sondages. Il est aujourd’hui chargé d’études au sein d’une administration publique.

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Si les sondages d’intentions de vote se multiplient à l’approche de l’élection présidentielle, ils sont aussi de plus en plus critiqués. Le référendum sur le Brexit au Royaume-Uni, l’élection de Donald Trump aux États-Unis ou encore les primaires à droite comme à gauche en France ont en effet jeté le doute sur la capacité des enquêtes d’opinion à bien mesurer les dynamiques à l’œuvre et à évaluer correctement le niveau des candidats.

A cette occasion, Délits d’Opinion propose de revenir sur les précédentes élections présidentielles à travers les sondages. En débutant avec le scrutin de 1974, nous verrons dans quelle mesure les sondages ont bien perçu les dynamiques de la campagne, en quoi les évènements ont eu un impact sur l’opinion et surtout, si ces instruments de mesure ont bien été à même d’évaluer le niveau des candidats avant le premier puis le second tour. Au terme de cette analyse, nous pourrons donc mesurer si les critiques adressées aux études d’opinion sont fondées et s’ils sont réellement moins fiables que dans le passé.

 

Le premier tour : à droite, un duel Giscard-Chaban qui tourne à l’avantage du premier

Si la maladie du Président George Pompidou était bien connue des milieux politiques, son décès, le 2 avril 1974, n’en prend pas moins les états-majors de surprise. La gauche, écartée du pouvoir depuis 1974, se rassemble rapidement autour de François Mitterrand, candidat unique des trois partis formant l’Union de la Gauche depuis la signature d’un programme commun de Gouvernement en 1972 : le Parti Socialiste, le Parti Communiste Français et le Parti des Radicaux de Gauche.

A droite, la situation est nettement plus confuse. Premier ministre de George Pompidou de 1969 à 1972, Jacques Chaban-Delmas se porte candidat à sa succession dès le 4 avril. Cette précipitation de l’homme de la « Nouvelle Société », contesté par les gaullistes historiques,  conduit ces derniers à réclamer la candidature de Pierre Messmer, Premier ministre plus orthodoxe de 1972 à 1974. Ayant lancé sa candidature le 9 avril au matin, il se retire en fin de journée, les autres candidats de la majorité ayant refusé de se désister en sa faveur. En effet, la veille, Valéry Giscard d’Estaing, leader des Républicains Indépendants, force d’appoint centriste et pro-européenne de la majorité gaulliste, se porte lui aussi candidat.

Les premiers sondages indiquent une nette avance de François Mitterrand avec près de 40% des intentions de vote, loin devant Jacques Chaban-Delmas et Valéry Giscard d’Estaing, crédités de 25% à 30% des voix. Toutefois, la publication le 13 avril du « Manifeste des 43 » parlementaires gaullistes (dont Jacques Chirac) désavouant l’ancien Premier ministre change la donne : les sondages montrent que dès lors, l’écart entre les deux candidats de la majorité se creuse en faveur du centriste.

Jacques Chaban-Delmas, qui mène une campagne très axée sur les thèmes sociaux, ne parvient pas à mordre sur l’électorat de gauche et perd les électeurs centristes et libéraux de la majorité. De plus, la candidature de Jean Royer, maire de Tours et partisan du conservatisme moral le plus strict lui coûte des voix sur sa droite. Les autres candidats, de l’extrême-gauche (Arlette Laguiller, Alain Krivine) à l’extrême-droite (Jean-Marie Le Pen) en passant par l’écologie (René Dumont) et quelques inclassables font de la figuration dans la campagne.

Alors que François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing mettent en scène une communication bien rodée (mise en avant de la famille des candidats ou du soutien de people, utilisation d’affiches, de slogans et de « petites phrases » bien calibrées, distribution de goodies, etc.), le gaulliste mène une campagne à l’ancienne et appuyée sur des personnalités vieillissantes (André Malraux). Dès le 25 avril, la configuration qui sera celle du premier tour est bien mesurée par les sondages, avec un François Mitterrand devançant nettement Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chaban-Delmas étant relégué en une lointaine troisième place.

 

Le second tour : une totale incertitude jusqu’à l’annonce des résultats

A la suite du premier tour, la très légère avance de Valéry Giscard d’Estaing dans les sondages s’effrite. Le candidat centriste est crédité de 49% à 51,5% des suffrages selon les enquêtes de l’entre-deux tours, quand François Mitterrand recueillerait 48,5% à 51% des voix. Les péripéties de la campagne ne changent en rien la donne, pas plus que le débat du 10 mai. Le fameux « vous n’avez pas le monopole du cœur » lancé par Valéry Giscard d’Estaing à son adversaire n’a aucun impact sur les sondages, lesquels restent tout aussi serrés jusqu’au 19 mai, jour du second tour.

Élu avec 50,8% des suffrages (425 000 voix d’avance sur 26,7 millions de suffrages exprimés), soit l’élection la plus serrée de la Vème République, Valéry Giscard d’Estaing doit notamment sa victoire à la mobilisation de près d’un million d’abstentionnistes entre les deux tours. Une mobilisation sans doute liée à l’inquiétude suscitée, en pleine guerre froide, par l’accession au pouvoir de François Mitterrand appuyé par un Parti Communiste encore majoritaire à gauche : lors du scrutin législatif de 1973, le PCF avait en effet obtenu 21,3% des suffrages, contre seulement 18,9% pour les candidats socialistes.

 

Bilan des sondages : un succès complet

Au final, le scrutin de 1974, le premier pour lequel ont été publiés un grand nombre d’enquêtes provenant de différents instituts, représente un véritable succès pour les sondages. Durant la campagne électorale, trois instituts ont publié des sondages : l’Ifop, le plus ancien institut français, fondé en 1938 ; la Sofres, qu’on connaît aujourd’hui sous le nom de Kantar ; et le défunt institut Publimétrie.

Les trois instituts ont très bien mesuré le décrochage de Jacques Chaban-Delmas par rapport à Valéry Giscard d’Estaing pendant la campagne du premier tour, de même que la nette avance de François Mitterrand. A la veille du premier tour, ils accordaient 43% à 45% des suffrages au candidat de l’Union de la gauche (pour un résultat de 43,3%), 30% à 31% à Valéry Giscard d’Estaing (32,6% au final), et 15% à 17% pour Jacques Chaban-Delmas (15,1%). Les scores des petits candidats étaient aussi bien estimés, de même que, plus globalement, le rapport de force droite-gauche.

Même succès au second tour, où l’incertitude finale était bien appréhendée : les derniers sondages des trois instituts donnaient 50% à 51% des voix à Valéry Giscard d’Estaing, finalement élu avec 50,8% des suffrages.

L’élection présidentielle de 1974 représente donc un grand succès pour les instituts de sondage français, confirmant leur capacité à mesurer les évolutions de l’opinion déjà démontrée à l’occasion de la mise en ballottage du général de Gaulle en 1965. Comme on le verra, l’élection présidentielle de 1981 montrera en revanche certaines limites de l’outil.

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