Les Pays-Bas ouvrent le bal d’une année électorale cruciale en Europe

Les Pays-Bas ouvrent le bal d’une année électorale cruciale en Europe

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Mathieu

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à l’IEP de Grenoble et un master en sociologie politique à Sciences Po Paris, Mathieu a travaillé dans un institut de sondages. Il est aujourd’hui chargé d’études au sein d’une administration publique.

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Après une année 2016 marquée par la victoire du Brexit lors du référendum au Royaume-Uni puis par l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, la plupart des observateurs s’attendent à ce qu’une vague populiste frappe l’Europe à l’occasion des scrutins importants qui vont s’y dérouler cette année. Avant les élections présidentielles puis législatives du printemps en France, lors desquelles le FN devrait obtenir des résultats historiques, et le scrutin législatif de l’automne en Allemagne qui devrait voir l’AfD entrer au Bundestag, les élections législatives du 15 mars aux Pays-Bas marquent le coup d’envoi de cette saison électorale décisive. L’occasion de rappeler les singularités du système politique néerlandais, de faire le point sur le rapport de force à quelques jours du scrutin et d’analyser les chances du flamboyant leader de la droite radicale néerlandaise, Geert Wilders.

Un système politique longtemps unique au monde

Aux yeux des Français, le système politique des Pays-Bas semble extrêmement baroque, avec son mode de scrutin à la proportionnelle intégrale, sa culture du compromis et sa multiplicité de partis. Toutefois la spécificité la plus marquante est aussi souvent la moins connue. En effet, jusqu’aux années 1960-1970, le système politique néerlandais, et plus largement toute la vie sociale du pays était régie par un système particulier, celui de la « pilarisation » (verzuiling). Les trois principales communautés du pays (les catholiques, les protestants, la classe ouvrière) vivaient séparées les unes des autres, chacune ayant son parti, son syndicat, ses médias (journaux, puis radio, puis chaînes de télévision publique et privée), son système scolaire et universitaire, son système de sécurité sociale, ses organisations de jeunesse, ses clubs de sport, etc. A ces trois piliers s’ajoutaient un quatrième, moins spécifique, dédié aux classes moyennes et supérieures protestantes ou athées et représenté politiquement par les libéraux.

Le système en piliers s’est effondré à partir des années 1960, avec la montée des valeurs individualistes et libérales au sein de la société néerlandaise. Au niveau politique, les grands partis protestants et catholiques se sont regroupés au cours des années 1970 en une seule formation, l’Appel Chrétien-Démocrate (CDA). D’autre part, les piliers travaillistes (le Parti du Travail, PvDA) et libéraux (le Parti Populaire pour la Démocratie et la Liberté, VVD) ont explosé sous la pression de nombreux nouveaux partis de gauche ou du centre (notamment le parti Démocrates 66, D66), qui cherchaient à unir les nérlandais s’opposant à l’emprise de la religion. Si ces piliers ont aujourd’hui en grande partie disparu de la vie politique et sociale des Pays-Bas, leur empreinte a toutefois profondément marqué le pays.

Une proportionnelle intégrale qui favorise les coalitions et les compromis

En effet, la pilarisation imposait plusieurs des caractéristiques encore actuelles du système : la représentation politique des quatre piliers à leur exacte mesure au sein de la société, et une culture du compromis entre ces piliers.

Le mode de scrutin à la proportionnelle intégrale, encore en vigueur aujourd’hui, est donc un héritage de cette société en pilier. Les partis concourent dans le cadre d’une circonscription nationale unique, et aucun seuil minimal de voix n’existe pour obtenir un siège à la Seconde Chambre, la principale assemblée du Parlement des Pays-Bas. Dans les faits, il suffit donc de recueillir 0,67% des voix pour obtenir un siège, soit environ 60 000 à 90 000 voix selon le niveau de la participation.

Conséquence directe de ce mode de scrutin, les forces politiques les plus marginales sont incitées à se présenter aux élections, et les courants de pensée les plus divers, plutôt que de se coaliser en grands partis représentants des intérêts assez divergents, préfèrent concourir séparément aux élections. Ainsi, la diversité idéologique des partis politique qui se présentent aux élection est très grande, avec trois grands partis de gauche (les travaillistes du PvDA, les écologistes de GL, la gauche radicale du SP), trois grands partis de droite (les libéraux du VVD, les chrétiens-démocrates du CDA, les populistes de droite du PVV) et un grand parti progressiste (D66). A ces partis qui obtiennent généralement un nombre significatif de sièges, s’ajoutent des petites formations s’adressant à des catégories précises de la population (un parti en faveur des retraités, 50+; en faveur des immigrés, DENK; en faveur des animaux, le PvdD) ou représentant un segment idéologique restreint (les chrétiens centristes de CU, les protestants fondamentalistes du SGP).

Le positionnement idéologique des principaux partis néerlandais (source : KiesKompas)

De cette multiplicité de partis découle la dernière particularité du système politique néerlandais, à savoir la culture du compromis. Aucun parti n’ayant obtenu une majorité absolue depuis 1894, les gouvernements successifs reposent donc sur des coalitions, lesquelles associent souvent des partis de droite et de gauche. Ainsi, le gouvernement sortant du Premier ministre Mark Rutte, issu du scrutin de 2012, s’appuie sur une coalition entre son parti libéral et le parti travailliste.

La Seconde Chambre à l’issue des précédentes élections de 2012

Cette culture du compromis entre les partis ne se traduit toutefois pas par une vie politique consensuelle, un adjectif qui est trop souvent utilisé pour caractériser la société néerlandaise. Les clivages entre les formations politiques sont profonds et les coalitions sont parfois soumises à des tiraillements qui aboutissent régulièrement à leur chute. Ainsi, le chrétien-démocrate Jan Peter Balkenende, prédécesseur de Mark Rutte, a-t-il du s’appuyer sur cinq coalitions successives très différentes lorsqu’il était Premier ministre de 2002 à 2010.

Un champ politique éclaté après 5 années de grande coalition

Depuis 2012, les cinq années de grande coalition entre les libéraux et les travaillistes ont considérablement usé ces deux partis. L’austérité mise en place par Mark Rutte, même s’il elle s’est traduite par une reprise économique notable, a conduit à une progression du travail précaire et des inégalités sociales. Conséquence directe d’une politique aux antipodes des souhaits de leur électorat, les travaillistes du PvDA se sont effondrés dans les sondages, passant de 24,8% des voix et 38 sièges en 2012 à 7% à 9% des voix et environ 12 sièges dans les dernières enquêtes. Le nouveau leader travailliste Lodewijk Asscher n’a pu freiner cette hémorragie qui a profité à l’opposition aussi bien de droite que de gauche : la multiplicité des partis politiques est un handicap terrible pour les partis qui souffrent de l’impopularité du pouvoir, leur électorat ayant de nombreuses portes de sorties. Les libéraux du Premier ministre Mark Rutte ont aussi souffert des cinq dernières années, mais leur socle électoral, idéologiquement plus favorable aux politiques d’austérité que les travaillistes, reste un peu plus solide : les derniers sondages donnent au VVD environ 16% des suffrages et autour de 23 sièges, contre 26,6% des voix et 41 sièges en 2012. Malgré ce recul, le parti libéral est en tête dans les dernières enquêtes d’opinion, légèrement devant le PVV de Geert Wilders.

La quasi-totalité des partis d’opposition ont bénéficié du recul des travaillistes et des libéraux. Les deux grands gagnants sont le PVV de Geert Wilders, qui pourrait passer de 10,1% des voix et 15 sièges en 2012 à environ 15% des voix et autour de 20 sièges, et les écologistes de gauche qui, de 2,3% des suffrages et 4 sièges en 2012, pourraient devenir la première force politique à gauche, les sondages leur promettant plus de 10% des voix et plus de 15 sièges. Plus au centre, les sociaux-libéraux de D66 devraient aussi tirer leur épingle du jeu en captant les électeurs travaillistes et libéraux modérés, passant de 8% à 12% des voix et de 12 sièges à près de 20. Enfin, les chrétiens-démocrates du CDA devraient retrouver une partie de leur lustre d’antan, même si le score que leur promettent les enquêtes d’opinion (environ 12% des voix et 18 sièges) reste bien loin de leurs résultats d’avant la « dépilarisation ».

La carte des résultats du CDA depuis 1946 (avant 1980, total des partis qui se sont regroupés pour former la CDA)

Enfin, les petits partis espèrent aussi profiter de cet éclatement du paysage politique néerlandais, au premier rang desquels 50+, un parti qui milite en faveur de la condition de vie des retraités, le PvdD, qui se concentre sur les droits des animaux, et une nouvelle formation, DENK, dont le programme vise à améliorer le sort des immigrés. Les deux petits partis chrétiens (CU au centre et le SGP pour les protestants les plus rigoristes) devraient maintenir leurs positions, et deux partis de droite eurosceptique, le VNL et le FvD, pourraient faire leur entrer à la Chambre. Au final, seul le SP, formation de gauche radicale issue du maoïsme, semble ne pas bénéficier de la situation actuelle, les sondages lui accordant le même nombre de sièges (environ 15) que lors du dernier scrutin. Une situation qui s’explique par le dynamisme des écologistes, qui ont attiré l’essentiel des électeurs travaillistes souhaitant une politique plus à gauche, et par l’usure du leader du SP Emile Roemer.

Ces mouvements complexes sont résumés dans cette infographie qui illustre pour chaque parti les transferts  électoraux entre le scrutin de 2012 et celui qui s’annonce.

Les transferts électoraux entre 2012 et 2017 (source : Ipsos Nederland)

Le PVV de Geert Wilders, une force impuissante ?

Avant tout intéressés par la vague populiste qui frappe depuis quelques années de nombreux pays, la plupart des observateurs mettent en avant la dynamique dont bénéficie le PVV de Geert Wilders. Celle-ci, si elle est réelle, doit toutefois être en partie relativisée. Tout d’abord, crédité d’environ 15% des voix et 20 sièges, la formation politique de droite radicale ne devrait pas nettement dépasser son plus haut niveau historique obtenu en 2010 (15,5% des suffrages, 24 élus), et pourrait même se situer sensiblement sous cette barre. De surcroît, alors que les sondages ont longtemps placé le PVV en tête des intentions de vote, il est depuis quelques semaines en recul et se situe désormais derrière les libéraux du VVD. La mauvaise campagne de Geert Wilders, qui n’a pas tenté d’apaiser les craintes sur l’inexpérience des élus de son parti, s’est enferré dans des polémiques stériles et n’a pas souhaité participer aux débats, explique en grande partie ce recul récent.

L’évolution des sondages depuis un an (source : Peilingwijzer)

Mais même si le PVV de Geert Wilders parvenait à déjouer les pronostics des sondages et à arriver en tête du scrutin, ses chances de participer au prochain gouvernement, et plus encore de le diriger, semblent quasi-nulles. En effet, l’ensemble des leaders des autres partis ont annoncé qu’ils refuseraient toute collaboration gouvernementale avec le PVV. Echaudés par le souvenir difficile de la coalition de 2010 à 2012 entre libéraux et chrétiens-démocrates avec un soutien extérieur du PVV, les partis de droite ne sont pas prêts à renouveler l’expérience, qui avait valu au CDA son plus mauvais résultat de l’histoire.

De plus, au-delà des dirigeants des partis, les électeurs eux-mêmes rejettent très largement Geert Wilders et son parti. Le baromètre Ipsos indique que, semaine après semaine, le PVV est, parmi les grands partis, celui pour lequel le plus grand nombre de Néerlandais n’éprouvent « aucune sympathie ». De plus, une enquête Peil.nl réalisée en février montrait que toute coalition incluant le PVV serait massivement impopulaire dès son entrée en fonction, même auprès de l’électorat des partis de droite.

Une coalition hétérogène pour faire barrage au PVV

Reste que bâtir une coalition majoritaire et cohérente s’annonce difficile au regard des derniers sondages. Mercredi, pas moins de 14 partis pourraient entrer à la Seconde Chambre, un niveau jamais atteint depuis 1972, quand le processus de « dépilarisation » entraînait la naissance de nombreux partis progressistes. Et pour la première fois depuis 1933, aucun parti ne devrait obtenir plus de 30 sièges, voire même plus de 25 sièges.

La composition à venir de la Seconde Chambre selon l’agrégateur de sondages Peilingwijzer

Pas moins de cinq, voire six partis pourraient donc être nécessaires pour former une majorité : les libéraux du VVD, les chrétiens-démocrates du CDA et les sociaux-libéraux de D66 semblent incontournables, mais ils ne totaliseraient que 60 à 65 sièges sur les 76 nécessaires. Il serait alors nécessaire de leur adjoindre soit le parti travailliste, soit les écologistes. Il semble toutefois peu probable qu’un de ces partis accepte d’entrer isolément dans une coalition aussi orientée à droite. Une grande coalition réunissant ces cinq partis semble donc, à ce stade, l’hypothèse la plus probable, si ce n’est la plus fonctionnelle.

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