Les migrants. L’incertitude des mots, reflet de l’ambiguïté des réactions

Les migrants. L’incertitude des mots, reflet de l’ambiguïté des réactions

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Marion Desreumaux

Analyste Délits d'Opinion

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Biographie

Après un cursus universitaire en sciences sociales et un Master Recherche à Sciences-Po Paris, Marion Desreumaux travaille aujourd'hui en qualité de directrice d'études au sein du pôle Opinion & Corporate de Harris Interactive

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Au sujet des migrants, ce sont d’abord les chiffres qui frappent les esprits : aux 22 500 migrants arrivés par la mer la même semaine sur l’île grecque de Lesbos à l’estimation de 2 600 morts au cours de périlleuses traversées en passant par les 10 milliards que coûtera l’accueil des réfugiés en Allemagne et les 120 000 réfugiés que la Commission Européenne propose de répartir dans les pays membres au cours des deux prochaines années.

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Mais au-delà des chiffres plus ou moins « parlants », les observateurs sont confrontés à la difficulté de mettre des mots sur cette situation, ainsi que des images. Doit-on parler de migrants ou de réfugiés ? Faut-il montrer la photo du petit garçon syrien retrouvé mort sur une plage ? Quels effets peut-elle avoir sur « l’Opinion » ? Si ces interrogations peuvent paraître bien futiles au regard de l’ampleur des mouvements de population, de la multiplicité de leurs causes et des drames humains qu’ils recouvrent, elles démontrent pourtant la difficulté des responsables politiques, des journalistes mais aussi des citoyens à appréhender une situation dès lors  qualifiée majoritairement de « complexe », et par conséquent à déterminer les critères d’une action juste.

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L’institut Harris Interactive recueille régulièrement les réactions spontanées des Français à l’actualité par le biais de questions ouvertes : la lecture des propos tenus ces dernières semaines nous permet d’analyser, à travers le vocable que les Français emploient, la manière dont ils conçoivent le sujet des « migrants ». Elle dévoile d’abord la place croissante pris par ce sujet dans l’esprit des Français (de moins de 1% de citations spontanées en janvier jusqu’à 45% aujourd’hui) et reflète ensuite les opinions partagées au sujet de l’attitude à adopter face aux migrants. Selon un récent sondage Ifop pour Atlantico, 51% des Français se déclarent en effet opposés à l’accueil de migrants sur notre territoire tandis que 49% y sont favorables. Relevons que la proportion de Français se déclarant favorables à ce que la France accueille une partie des migrants est en hausse depuis avril dernier (+17 points), un assouplissement des positions également pour partie perceptible dans les prises de position spontanées. Dans un autre sondage Elabe pour BFMTV, ce sont même 53% des Français qui se déclarent désormais favorables au fait d’accueillir une partie de ces migrants et de ces réfugiés.

Migrants août 2015

Evocations spontanées des Français Août 2015

migrants septembre 2015

Evocations spontanées des Français Septembre 2015

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De l’immigration aux réfugiés, de la vague aux naufragés

Première dimension permettant de distinguer les points de vue exprimés : la manière de désigner les personnes arrivant en Europe. On différencie, à travers les termes employés, plusieurs positions caractéristiques, du rejet à la compassion en passant par la plus ou moins grande mise à distance :

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En premier lieu, on relève l’emploi des mots «immigration », « invasion » ou « vague migratoire ». Ces dernières sont souvent alors qualifiées de « destructrice », «sauvage », « non-canalisée », « envahissante ». Ces termes nominatifs et les adjectifs associés ont pour effet de déshumaniser les personnes arrivant en Europe, de gommer leurs particularités, en les regroupant sous un vocable unique, générique. Ce « flux », « afflux » ou « déferlement » est perçu comme menaçant « les Français ». Ces mots se retrouvent particulièrement dans les propos tenus par les sympathisants du Front National, qui figurent d’ailleurs parmi les premiers à avoir réagi au sujet des migrants dans les questions d’actualité avec, souvent, une grande virulence.

« Il faut la fermeté la plus totale pour endiguer cette vague destructrice. »

« C’est un scandale que nous ne pouvons pas les renvoyer chez eux et que nous devons dépenser des millions pour subvenir à cette populace. »

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La seconde attitude, parfois plus neutre ou mesurée, consiste à reprendre le terme le plus souvent usité jusqu’à aujourd’hui dans le traitement médiatique et de parler de « migrants » (ou dans une moindre mesure d’« immigrés clandestins »). La présence de ces termes peut s’accompagner d’une prise de position assez distanciée, d’une restitution des faits sans un trop grand investissement émotionnel face à une situation sur laquelle les personnes interrogées auraient peu de prise. Ainsi ces dernières évoquent souvent l’idée que « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Cette position est le plus souvent le fait de sympathisants des partis majoritaires, de Droite mais aussi de Gauche.

« Les migrants à Calais, on n’est pas là pour accueillir toute la misère du monde ».

« Les migrants quittent la guerre pour la misère. Nous n’avons pas de solution pour eux, en ces temps de crise. »

« Les migrants qui débarquent n’importe où. De pauvres gens avec leurs enfants qui fuient leur pays en pensant que c’est mieux ailleurs, il y a assez de chômeurs dans notre pays. »

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Enfin, on observe l’emploi d’autres termes qui démontrent une attitude plus compassionnelle : les migrants se transforment en « réfugiés », en « malheureux », en « hommes, femmes et enfants », en « naufragés », en « êtres humains ». Loin de la vague indistincte, les répondants évoquent ici des victimes plurielles ballotées par les vagues de la vie et de la Méditerranée. Certains répondants vont même jusqu’à théoriser la nécessité d’humaniser les personnes regroupées indistinctement derrière le terme de migrants. Les femmes et les sympathisants de Gauche sont plus susceptibles d’utiliser ce vocable.

« Pour moi, c’est un problème humanitaire urgent, important, et ce qui me sidère, c’est que les gouvernements français et anglais, la communauté Européenne n’arrivent pas à trouver de solutions pour ces migrants réfugiés politiques. »

  « J’ai pensé à toute cette désinformation sur ce sujet, j’ai pensé que derrières le mot facile de « migrants », il y avait des hommes, des femmes et des enfants et souvent des personnes très qualifiées et diplômées. »

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Ces trois registres cohabitent dans toutes les vagues d’enquête et parfois au sein des propos de mêmes individus. Notons cependant qu’un comptage montre que les derniers termes, et notamment celui de « réfugiés », sont plus utilisés dans la dernière vague d’enquête, après la diffusion de la photo d’Aylan. Ainsi, dans la vague d’enquête la plus récente, 9% des Français parlent spontanément de réfugiés alors qu’en août, cette proportion était de moins de 2%, l’évolution linguistique pouvant sans doute être rapprochée de l’évolution de l’attitude en faveur de l’accueil de ces personnes en France.

« La photo du petit Aylan. C’est horrible, il faut que ça cesse ! Il serait temps que chacun prenne ses responsabilités, aujourd’hui ce sont des réfugiés de guerre, demain viendront s’y ajouter tous les réfugiés climatiques, il faudra bien que l’on apprenne à partager nos terres à un moment. »

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De la peur à la tristesse, de la compassion à l’indignation

Autres éléments de langage qui permettent de constater la diversité des réactions : la restitution des sentiments provoqués chez les Français par l’arrivée des migrants. Là encore, les mots employés font état de réactions des plus violentes aux plus charitables, en passant par une large palette d’émotions entre lesquelles les Français oscillent. Parmi celles observées, on peut notamment lister :

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La peur, l’inquiétude : chez certains, le sentiment dominant face aux images d’arrivées de migrants est la peur, exprimée à travers l’usage des termes « inquiétant », « alarmant ». Ces répondants mettent en avant un risque de déstabilisation de la France ou de l’Europe, la crainte de coûts importants engendrés par l’accueil des migrants et l’absence de moyens permettant de gérer cet afflux alors même que l’Europe est en crise, ou encore la présence présumée de terroristes parmi les arrivants. La métaphore de la « vague » ou du « flot » de migrants passant à travers « les mailles du filet » traduit bien cette angoisse de l’engloutissement.

« Cela va déstabiliser la France dans son ensemble. »

« L’afflux des migrants en Europe et la présence des migrants dans Paris   : il est temps que les gouvernements européens prennent des décisions. C’est inquiétant,  probablement beaucoup de terroristes en devenir passent entre les mailles du filet. »

« J’ai peur que cela nous cause des problèmes économiques; mais je plains ces familles obligées de fuir leur pays en guerre; je ne sais pas comment les aider, parce que nous devons faire face à une crise économique du pays qui ne nous incite pas à aider ces gens. »

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La tristesse et la compassion : autre sentiment assez largement exprimé, et ce de manière croissante, la « tristesse », la « peine » ou la « désolation » ressentie face à cette situation jugée souvent « insoluble », « inextricable ». Parmi ceux qui mettent en avant les personnes derrière le terme « migrants », nombreux sont ceux qui usent d’un registre émotionnel articulé autour de « l’empathie » ressentie face à une situation que l’on imagine très dure à vivre. Mais ces ressentis se conjuguent souvent avec le sentiment d’impuissance.

« Désolation pour ces gens qui affluent en masse pour fuir leur pays. »

« Triste de voir autant de précarité et de désespoir. »

« Empathie par rapport à ces familles qui embarquent pour le meilleur et se retrouvent en enfer. »

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La colère : certains vont plus loin en faisant part de leur « malaise », de leur « écœurement » ou de leur « dégoût » face à une situation qu’on laisserait volontairement pourrir. Devant les drames qui se multiplient, face à l’horreur des images, on voit également émerger une « colère », une « indignation » envers ce qu’on qualifie « d’inertie » ou « d’incurie » politique, voire un sentiment de « honte ». Les répondants qui mettent en avant ces sentiments utilisent également souvent des mots forts face à la situation qu’ils qualifient de « drame », de « crise », de « catastrophe ».

« Migrants de Calais, c’est indigne de pays développés. »

« Afflux d’immigrants en Europe et échauffourées sur une île en Grèce suite à l’afflux d’immigrants : impuissance de l’Europe à régler ce problème, résultat de l’incurie de l’Europe à mettre en place une politique d’accueil des migrants ».

«       Honte de mon pays, honte des journalistes qui persistent à appeler les réfugiés des migrants, honte de la classe politique, honte de l’ONU. »     

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La lassitude : relevons qu’on observe également la montée en puissance d’un sentiment de lassitude qui s’exprime à travers les expressions « y en a marre », « y en a ras-le-bol » ou le simple usage du mot « encore », ces expressions s’adressant autant aux migrants qui continuent de traverser les frontières qu’aux responsables politiques, jugés incapables de juguler la situation.

« C’est un désastre, et cela va durer encore un moment. »

« Battage sur migrants, ras-le-bol. »

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Là encore plusieurs sentiments peuvent cohabiter chez un même individu, la compassion pouvant être teintée de rejet et vice-versa. Toutefois, on constate qu’au départ les personnes, peu nombreuses, qui parlaient des migrants étaient le plus souvent dans une posture de rejet assez marqué alors qu’aujourd’hui le nombre de personnes qui se saisissent du sujet est beaucoup plus élevé et qu’émergent des prises de positions plus diverses. Dans ce cadre, notons que la parution de la photo de l’enfant mort sur la plage a suscité des réactions variées, certains dénonçant sa publication tandis que d’autres ont souligné le rôle d’électrochoc (souvent jugé tardif mais nécessaire) joué par cette image.

« La découverte du petit syrien mort sur une plage en Turquie.  Tout le monde est au courant de la situation en Syrie, mais il aura fallu une photo choc dérangeante pour faire bouger l’opinion publique et les grands de ce monde. »

« Je trouve honteux d’exploiter ce genre de photo. »

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De l’injonction au questionnement, en l’absence de responsabilités identifiées

Enfin, il est intéressant de noter le caractère affirmatif ou interrogatif des réactions. La peur est souvent à l’origine d’injonctions fortes (« il faut, on doit, il est temps que »…) concernant la fermeture des frontières, le renvoi des migrants ayant réussi à rejoindre le sol européen dans leur pays d’origine, la lutte contre les passeurs, etc. De nombreux répondants usent alors des points d’exclamation, traduisant leur perception de l’urgence de la situation et la vigueur de leurs convictions. L’indignation peut également être à l’origine de prises de positions inverses mais tout aussi appuyées, sur la nécessité de promouvoir une solidarité européenne et internationale plus importante. Enfin, beaucoup soulignent la nécessité d’agir « à la base », « à l’origine », « chez eux » pour éviter les départs.

« Il faut prendre des mesures fortes pour arrêter cela ! Nous ne voulons pas d’immigrés ! »

« Evacuer les migrants de Calais, surveiller les frontières de l’Europe ou de la France ».

« S’ils veulent à tout prix y aller même au péril de leur vie, qu’on les laisse passer ! »

« Le problème de Calais, la mortalité en Méditerranée : il faut trouver une solution, ce n’est plus possible ! »

« Il faut trouver une solution humaine, c’est une situation dramatique. Les Anglais doivent laisser passer les migrants au moins anglophones, honteux. Il faut enrayer les départs enfin! »

« L’Europe doit aider les pays d’origine des migrants de sorte que les personnes ne soient pas obligées de quitter leurs pays. »

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Par contre, la tristesse et la compassion engendrent plutôt des questionnements, signe d’une impuissance à imaginer des solutions durables et satisfaisantes. De nombreux répondants utilisent en effet des tournures de phrases interrogatives en s’interrogeant sur ce que pourraient faire la France, l’Europe ou sur ce qu’ils pourraient faire eux-mêmes.

« Comment accueillir ces malheureux qui fuient leur propre pays dans la souffrance ? »

« Les naufragés en Méditerranée. Terrible : que peut faire l’Europe pour accueillir au mieux ces réfugiés et résoudre ce problème ? »

« Les migrants et l’incapacité des Etats français et anglais à régler cette question. Pour moi, c’est un problème humanitaire urgent, important, et ce qui sidère, c’est que les gouvernements français et anglais, la communauté européenne n’arrivent pas à trouver de solutions pour ces migrants réfugiés politiques. On a l’impression d’une incapacité à gérer ces flux migratoires, à apporter des solutions et à faire respecter les droits de l’homme. C’est pour moi très préoccupant et assez désespérant. Est-ce qu’on ne peut pas créer des chaînes de solidarité? Personne n’a une idée généreuse et hospitalière? »

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Dans tous les cas, que l’on soit dans l’injonction ou dans l’interrogation, on perçoit bien la difficulté à identifier des responsables, des acteurs, comme le prouve le recours massif aux pronoms « il », « on »… Les responsables politiques, souvent interpellés, sont perçus comme impuissants, tout  comme les citoyens : comme si aucune solidarité collective ou individuelle ne pouvait vraiment émerger ou suffire.

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Alors que les ministres de l’Intérieur des pays de l’Union européenne vont tenir une réunion d’urgence le 14 septembre à Bruxelles pour tenter de trouver des solutions communes face à la crise migratoire, on observe que les Français dans leur ensemble peinent à appréhender, à travers leurs propos, ces événements et leurs répercussions. Tout se passe comme si, au-delà de l’aspect immédiat sécuritaire, identitaire ou humanitaire, il était aujourd’hui difficile de penser ces mouvements dans leur globalité et leur complexité et d’imaginer des solutions durables et l’intégration de ces populations sur le long terme. Dans ce contexte, les prémices des réflexions allemandes et européennes sur l’intégration des migrants dans un contexte de vieillissement de la population et de ralentissement économique ne trouvent pour le moment que peu d’échos dans le Grand Public français.

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2 Comments

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