Les Français secoués par le « printemps arabe »

Les Français secoués par le « printemps arabe »

Photo du profil de Frédéric Pennel

Frédéric Pennel

Analyste Délits d’Opinion

Réseaux sociaux

twitterlinkedin

Biographie

Journaliste de formation, Frédéric Pennel est spécialiste en sciences politiques et en questions internationales. Après une expérience en institut de sondage, il a piloté les études d’opinion au sein du ministère de la défense. Il est actuellement consultant éditorial en agence de communication.

Tous les articles de cet expert

Alors que les bruits de bottes se font entendre, la fièvre insurrectionnelle qui s’est saisie du monde arabe est loin d’être retombée. L’avenir nous enseignera les conséquences géopolitiques des soulèvements au Maghreb et au Moyen-Orient. Il y a quelques semaines, des conseillers politiques du chef de l’État les comparaient à celles de la chute du Mur de Berlin. Le ton devait alors être empreint de gravité pour justifier un remaniement évinçant Michèle Alliot-Marie du gouvernement pour la remplacer par Alain Juppé. Mais, dès à présent, il est possible d’analyser les conséquences dans l’opinion française de ces événements. Leur ampleur est potentiellement considérable.

Les Français ôtent leurs œillères nationales

On disait les Français repliés sur eux depuis la crise économique, obnubilés par des préoccupations strictement nationales (retraites, chômage, sécurité, pouvoir d’achat), se désintéressant des questions internationales. Les révoltes au sud de la Méditerranée ont ébranlé ces schémas franco-français. Depuis deux mois, non seulement les médias ont délivré une part considérable d’information commentant ces événements, mais ceux-ci ont suscité un vif intérêt de la part de l’opinion. Selon l’Ifop, la révolution de Jasmin tunisienne et le renversement de Moubarak en Égypte ont constitué, après l’enlèvement de Lætitia à Pornic, les principaux sujets de discussions des Français en janvier ; en février, les révoltes en Libye sont arrivées en tête (72% en avaient parlé). A titre de comparaison, les événements en Côte d’Ivoire, pourtant eux-également très relayés n’arrivaient en janvier qu’en 4ème position (55% en avaient parlé) parmi les différents sujets de discussion.

Un président cherche à rencontrer l’Histoire

La carte internationale constitue en quelque sorte le joker de Nicolas Sarkozy. Il l’a habilement jouée à diverses occasions : en Géorgie, lors de sa présidence de l’Union européenne ou lors de la libération des infirmières bulgares en Libye. Tous les conseillers à l’Élysée préparaient soigneusement la présidence du G8 et du G20 pour en faire un « revival » de celle de l’Union européenne en 2008, avec une embellie sondagière à la clé. Pourtant, le choc géopolitique déterminant du quinquennat allait émerger au Maghreb. En le sous-estimant, la diplomatie française s’est retrouvée épinglée par la presse. Plus grave, l’opinion partageait également ce sentiment : les Français ont jugé très sévèrement l’attitude de la diplomatie française, 61% estimant qu’elle n’avait pas adopté la bonne attitude. Ils se montraient beaucoup plus indulgents à l’égard des autres diplomaties, notamment américaine : 41% seulement (Harris Interactive). En tenant compte de l’instinct peu pro-américain des Français, ces résultats peuvent sembler, pour le moins, éclairants.

Ce premier acte diplomatique n’a pas, loin de là, contrecarré le déclinisme ambiant. Ainsi, le sentiment que le rôle de la France dans le monde s’affaiblit est consensuellement partagé (81%). Seuls 7% des Français pensent au contraire qu’il se renforce, soit le 2ème résultat le plus médiocre depuis la mise en place de l’outil de mesure par TNS Sofres, en 1981. 2011  devait donc s’apparenter à un anti-2003. Il y a 8 ans, les Français ressentaient une immense fierté que leur pays tienne l’étendard de l’opposition à l’aventure irakienne et, indirectement, à la politique des faucons de Washington : 53% d’entre eux estimaient alors que le rôle de la France se renforçait dans le monde, soit le niveau le plus élevé depuis 1981. Une politique internationale audacieuse peut s’avérer rentable politiquement : rappelons-nous que Jacques Chirac avait alors atteint des sommets de popularité (69% de bonne opinion selon BVA), transcendant le clivage droite-gauche. Il a tiré de ce « non » une aura, et la popularité dont il jouit aujourd’hui en découle au moins partiellement. Jacques Chirac a eu son geste symbolique, tandis que Nicolas Sarkozy s’épuise à trouver le sien, comme le démontre le volontarisme qu’il a déployé en faveur des insurgés en Libye. Les frappes destinées à leur porter secours pourront-elles redonner de l’éclat à la tête de l’État et à la fierté nationale ? Ça n’est pas impossible.

Une montée en puissance d’Alain Juppé

L’intensité des événements dans les pays arabes creuse également un sillon pour Alain Juppé, dont la popularité progresse. C’est lui qui a arraché à ses partenaires du Conseil de sécurité le vote de la résolution sur la Libye. Incarnant le sauveur d’une diplomatie à la dérive, il pourrait également faire figure d’homme providentiel pour son camp, la droite. La richesse de l’actualité internationale et l’intérêt que les Français portent désormais à celle-ci lui permet d’assurer un rôle de premier plan en tant que ministre d’État. Le net affaiblissement de Michèle Alliot-Marie lui permet d’occuper le créneau gaulliste qu’elle souhaitait incarner au travers de son club, le Chêne. Enfin, l’assise toujours plus maigre de Nicolas Sarkozy dans l’opinion menace de plus en plus sa candidature, sa courbe de popularité trouvant toujours le moyen de s’éroder. Aussi, la question d’un sauveur de la droite se posera inévitablement. François Fillon pourrait légitimement revendiquer cette place. Mais le scandale de ses vacances en Égypte a ébranlé, à l’instar de MAM, le fondement de sa crédibilité : son intégrité. Ce qui rend la carte Juppé d’autant moins hypothétique.

Une crispation sur la question migratoire

A la suite des difficultés pour le pays de retrouver le chemin de la reprise et d’une impatience grandissante de la société face aux inégalités, les thématiques sociales semblaient bénéficier d’un boulevard pour la campagne de 2012. Pourtant, ces problématiques pourraient se voir court-circuiter par un autre thème, l’identité et l’immigration, boosté par ce printemps arabe. En effet, de prime abord, ces révolutions envoient un signal positif : l’aspiration démocratique n’épargne pas les peuples arabes, qui pouvaient y apparaître plus hermétiques. Selon un sondage LH2, les Français reconnaissent que, dans l’absolu, ces mouvements de contestation représentent d’abord une chance, un progrès pour la démocratie (63%), plutôt qu’une menace, un facteur de déstabilisation (30%) d’après l’Ifop. Pour autant, sur une perception plus personnelle, la teneur des propos est bien différente : davantage ressentent de la crainte (53%) que de la joie (39%). Comment justifier ce décalage ? Il provient en grande partie de la peur de vagues incontrôlables d’immigrés provenant de ces régions. En effet, 83% estiment que ces événements généreront une augmentation du nombre d’immigrés originaires de ces pays en direction de l’Europe. Or, face à cette situation, les Français ne semblent pas prêts à céder à un quelconque élan de grandeur d’âme en les accueillant en France (10%) :  selon Harris Interractive, ils privilégient le déblocage d’une aide d’urgence pour aider ces économie et  éviter ces afflux (50%) voire le renvoi de ces immigrants dans leurs pays (35%), à l’instar de ce que suggérait la députée Chantal Brunel. Marine Le Pen a eu du flair en se rendant à Lampedusa, propageant le phantasme d’un Empire romain faisant face à des hordes de barbares près à franchir le Rhin.

Partager ce contenu :

Laisser un commentaire