Les fractures sociales : les vraies causes du mal-être français

Les fractures sociales : les vraies causes du mal-être français

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Camiel Estany

Analyste Délits d'Opinion

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Biographie

Diplômé du CELSA et d'un master de Sciences Politiques à Paris-Dauphine, Camiel Estany est consultant au sein du cabinet et institut de sondage ELABE.

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De la « diagonale du vide » du XIXème à La France Périphérique de Christophe Guilluy en 2014, la question des fractures et inégalités territoriales anime depuis longtemps la politique française. Si bien que c’est cette clef de lecture qui est désormais utilisée par les dirigeants politiques et les journalistes pour analyser a posteriori les phénomènes politiques récents, comme le « Non » au référendum de 2005 ou l’émergence durable du Front National. Plus récemment, les manifestations des « Gilets jaunes » ont remis sur le devant de la scène l’inquiétude français des fractures territoriales.

Si l’importance de ces inégalités d’accès à l’emploi, aux services publics ou à la mobilité ne sont pas à minimiser, elles ne sont pas une explication universelle. Derrière ces inégalités territoriales se cachent souvent des inégalités sociales plus déterminantes. C’est ce que démontre une étude d’ampleur réalisée par l’institut ELABE avec son « Baromètre des Territoires » qui a interrogé plus de 10 000 individus divisés en 12 sous-échantillons régionaux, permettant une analyse détaillée des spécificités territoriales.

 

Accès aux services : des inégalités territoriales indéniables

Si l’on écoute la tendance médiatique et politique de ces dernières années, il y aurait schématiquement d’un côté les territoires gagnants de la mondialisation, les métropoles, et de l’autres les régions rurales ou périurbaines laissées pour compte.

Cette grille d’analyse correspond à la réalité perçue par les Français, mais seulement sur une catégorie : l’accès aux services. Ainsi, sans surprise, l’étude constate que les personnes vivant au sein de territoires éloignés de tous les services, estiment que l’accès y est difficile. Cela est vrai quel que soit le revenu des habitants : dans les communes rurales, 85 % des habitants gagnant moins de 1 000 euros par mois estiment que l’accès aux services est difficile et de même pour 75 % des habitants gagnant plus de 2 000 euros. Comparativement, dans les agglomérations de plus de 100 000 habitants, les personnes à revenu modeste estiment que l’accès aux services est facile à 42 % et même à 56 % pour les revenus les plus élevés.

Il y a donc une inégalité de fait entre les territoires en France quant à l’accès aux services. Cette inégalité ne se trouve pas compensée par le capital économique des individus et structure donc profondément le quotidien des Français. En revanche, cette inégalité n’influence pas le regard que portent les Français sur leur vie personnelle et sur la société française.

 

Choisir ou pas sa vie, un déterminant essentiel du quotidien et de la vision de la société des Français

L’étude réalisée par Elabe montre que le rapport des Français à leur territoire, mais aussi à leur parcours personnel et à la société dans son ensemble, est principalement déterminé par la possibilité de choisir sa vie. En effet, il existe une différence majeure entre les Français qui estiment avoir eu des choix perçus comme libres ou peu soumis aux contraintes (61 % de la population) et ceux ayant souffert d’un choix restreint soumis à des nécessités extérieures (39 %).

Ainsi, parmi les Français exprimant le sentiment de ne pas avoir « choisi leur vie », 63 % affirment se sentir « coincés là où ils habitent » et 71 % estiment être « assignés à leur origine sociale ». Ces statistiques diminuent à respectivement 45 % et 57 % pour les Français ayant le sentiment d’avoir « choisi leur vie ». La vie sociale est elle aussi impactée : si 57 % des personnes estimant avoir été maîtres de leur destin sont membres d’une association, d’un club ou une organisation, seuls 40 % des Français n’ayant pas ce sentiment sont membres d’une structure de ce type.

Le niveau de vie est bien entendu un facteur déterminant. Celui-ci s’établit à moins de 1 500 euros en moyenne pour ceux estimant ne pas avoir « choisi leur vie » tandis que les autres disposent de 1 850 euros en moyenne. De la même manière, le niveau d’étude influence aussi de manière importante ce sentiment avec 71 % des Français diplômés du supérieur qui affirment avoir l’impression d’avoir « choisi leur vie », soit un différentiel de 10 points par rapport à la moyenne nationale.

En revanche, il est intéressant de constater qu’aucune différence significative n’existe entre hommes (62 % ayant « choisi leur vie ») et femmes (61 %) et surtout entre les territoires. Que les Français habitent dans une commune rurale, dans une grande ville de 20 000 à 100 000 habitants ou à Paris, la proportion de Français affirmant ne pas avoir « choisi leur vie » reste stable, autour de la moyenne nationale à 39 %.

C’est donc avant tout les moyens économiques et culturels qui vont leur permettre de développer et de réaliser leurs ambitions, en dehors de toute considération territoriale.

 

Distinguer mobilité choisie et subie pour mieux appréhender le rapport au territoire

C’est pour analyser plus finement le rapport des Français à leur territoire qu’Elabe a établi une typologie selon deux critères : la mobilité choisie ou non sur un territoire et le choix de vie contraint ou émancipé. En résulte quatre catégories de Français :

Les « Affranchis ». Ce sont des individus qui ont un rapport détaché à leur territoire, une mobilité choisie et qui font le récit d’une vie affranchie des contraintes économiques, sociales et territoriales. Ces Français qui représentent 21 % de la population française sont ceux qui se déclarent comme étant les plus heureux (92 %) et qui ont le plus le sentiment d’avoir choisi la vie qu’ils mènent (83 %). Plus de 6 « Français affranchis » sur 10 résident dans des agglomérations de plus de 100 000 habitants, dont l’agglomération parisienne, et ils vivent davantage en centre-ville que les Français des autres catégories.

Les « Enracinés ». Cette catégorie traduit un fort attachement des individus à leur localité et à leurs racines qui s’incarne dans une vie heureuse et choisie. Ces Français représentent 22 % de la population et sont 90 % à considérer qu’il fait « bon vivre» dans leur quartier ou commune. Pour 66 % d’entre eux, le territoire dans lequel ils habitent est le lieu où ils ont grandi ou l’endroit dans lequel ils avaient envie de vivre, sans que celui-ci soit lié à leur travail ou à leurs études. Pour moitié, ils vivent dans une commune rurale ou dans une agglomération de petite taille (moins de 20 000 habitants) et les seniors sont surreprésentés.

Les « Assignés ». 25 % de la population ressent son territoire comme un blocage et fait le récit d’un parcours personnel et social contraint par les impératifs économiques. Cette catégorie est majoritairement composée de quadragénaires et de quinquagénaires des classes populaires : 59 % d’entre eux ont entre 35 et 64 ans, et 57 % sont des employés, des ouvriers ou des retraités CSP-. De plus, 64 % ont le sentiment de ne pas avoir choisi leur vie et 60 % se sentent « coincés» dans des territoires économiquement fragiles qu’ils souhaiteraient quitter. Enfin, ces « Assignés » estiment à 97 % que la société est injuste et ils sont 92 % à être pessimistes envers l’avenir de la société française.

Les « Sur le fil ». Les Français « Sur le fil » sont la catégorie la plus importante, représentant 32 % de la population. Ils se décrivent comme pris entre une volonté de mobilité sociale et territoriale et les difficultés socioéconomiques pour y parvenir. Cette catégorie est la plus hétérogène, à l’image de la structure sociodémographique de la France en termes d’âge et de catégories socio-professionnelles Pour moitié, les Français « Sur le fil » déclarent avoir du mal à finir les fins de mois et pour 6 sur 10 avoir une activité sociale réduite ou nulle. Ce mélange dessine une classe d’individus à la trajectoire de vie positive, mais qui s’interroge aujourd’hui sur les inégalités qui pourraient provoquer une « chute sociale ». Le profil plus jeune et plus mobile que les « Enracinés » et les « Assignés » illustre une population à la croisée des chemins entre les trois autres catégories selon les opportunités et contraintes de leur parcours.

 

S’attaquer aux vraies causes du mal-être

Il ressort donc de cette étude une vision beaucoup moins binaire de la société. Alors que le discours politique dominant consiste à opposer deux France, une multitude de critères jouent dans la manière dont les Français conçoivent leur vie, leur territoire et leur quotidien.

En matière de politiques publiques, il s’agit alors de redonner aux Français une capacité de choix et d’emprise sur leur vie, mais aussi sur les infrastructures et les services qui font leur territoire. L’étude montre d’ailleurs qu’ils en sont largement conscients.

D’une part, 78 % des Français estiment que la société actuelle est injuste et 63 % affirment que la réussite sociale est jouée d’avance. C’est d’ailleurs en particulier l’inégalité entre les hauts et bas salaires qui cristallise l’opinion et pas les inégalités entre territoires.

Et d’autre part, 81 % des Français sont prêts à payer plus d’impôts si cela permet de réduire la pauvreté (1er choix à 36 %), d’avoir un meilleur système de santé (2nd à 31 %) ou encore de réduire les pollutions (3ème à 23 %).

Tout est donc loin d’être perdu pour la cohésion sociale et nationale, mais il est nécessaire de sortir de la vision binaire des métropoles contre la ruralité pour s’attaquer aux vrais enjeux qui suscitent une colère et un mal-être chez les Français.

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