Les cartes des primaires

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Mathieu

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à l’IEP de Grenoble et un master en sociologie politique à Sciences Po Paris, Mathieu a travaillé dans un institut de sondages. Il est aujourd’hui chargé d’études au sein d’une administration publique.

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La très nette victoire de François Hollande lors du second tour de la primaire socialiste du 16 octobre dernier n’a pas manqué d’avoir un impact sur les intentions de vote à la l’élection présidentielle. Ainsi, plusieurs enquêtes effectuées à la suite de sa désignation ont montré que le candidat socialiste dominait nettement la course avec entre 35% et 39% des intentions de vote au premier tour, et qu’il battrait facilement le Président sortant au second tour.

L’analyse des résultats de l’élection primaire ne peut guère nous renseigner sur la physionomie des scrutins présidentiels et législatifs de 2012 : que François Hollande ait obtenu de bons scores dans un département ou une région n’implique par qu’il y sera particulièrement performant l’an prochain, notamment si c’est région est traditionnellement ancrée à droite, et inversement. Toutefois, l’étude de la répartition géographique des votes permet de mieux comprendre les raisons qui ont permis d’aboutir aux résultats que l’on connaît. Il s’avère que les résultats du premier comme du second tour obéissent à trois logiques qui s’entrelacent étroitement : des logiques socio-politiques ; des logiques locales ; des logiques partisanes.

Des électorats sociologiques et politiques

Premier enseignement, la carte de la participation et du vote s’ancre dans des logiques anciennes, liées à la composition sociologique des différentes régions de la France et à leurs traditions politiques, deux aspects qui sont d’ailleurs très liés.

Ainsi, la carte de l’abstention s’apparente finalement peu à celle d’une élection nationale classique, mais répond à des logiques différentes (carte 1). Les zones urbaines, traditionnellement peu participationnistes du fait d’un lien social plus distendu qui rend l’abstention plus socialement acceptable, se sont caractérisées par une mobilisation élevée lors de la primaire : le plus haut taux de participation (13,64%) a été atteint à Paris, et il a été supérieur à la moyenne dans la proche banlieue parisienne ainsi que dans des départements urbains comme la Haute-Garonne (Toulouse), la Gironde (Bordeaux) ou l’Ille-et-Vilaine (Rennes), bien que le Rhône (Lyon) ou les Bouches-du-Rhône (Marseille) se situent à des niveaux proches de la moyenne. Quant aux zones rurales, elles ne semblent pas se caractériser par une faible abstention comme c’est habituellement le cas : la participation est forte dans les régions rurales de l’ouest et du sud-ouest, limitée dans les territoire ruraux du nord-est (certaines parties de la Bourgogne et de la Champagne-Ardenne notamment) et moyenne dans les régions montagneuses des Alpes.

Carte 1 : la participation au premier tour

 

Cette géographie de l’abstention se rapproche de fait plus de la géographie du socialisme, et plus précisément des zones dans lesquelles le PS est en progression depuis une trentaine d’années : ainsi, l’ouest, et notamment la Bretagne, semble s’être mobilisé pour ces primaires. Cette France parfois qualifiée de « tranquille » évolue depuis plusieurs décennies vers la gauche, de même que le quart sud-ouest du territoire et les centres villes, qui eux aussi ont plus participé que la moyenne. Inversement, dans le quart nord-est, auparavant bastion de la gauche (notamment dans les bassins miniers et dans les territoires industriels du Nord et de la Lorraine), la tendance est à une montée du vote de droite, et notamment d’extrême-droite. C’est aussi cette partie de la France qui a le moins voté les 9 et 16 octobre, mis à part certains DOM-TOM. Ainsi, la carte de la participation aux primaires peut-être mis en relation avec le dynamisme du Parti socialiste aux élections nationales, ce qui n’est sans doute pas très surprenant mais mérite d’être relevé.

Second enseignement général, les cartes présentant les résultats des différents candidats sont étonnamment uniformes. Les scores de François Hollande se répartissent presque partout entre la trentaine et la quarantaine de pourcents ; ceux de Martine Aubry entre la vingtaine et la trentaine ; ceux de Arnaud Montebourg dans la dizaine, alors que son score national de 17,2% aurait pu laisser penser qu’il passerait la barre des 20% dans plus de départements ; les autres candidats sont quasiment toujours sous la barre des 10%, Manuel Valls n’atteignant ainsi que 11,4% dans sa terre d’élection essonnienne. C’est une différence notable avec la carte des élections internes au Parti socialiste, qui montrent généralement des variations bien plus amples dans la répartition des scores par départements.

Une étude de la répartition géographique des votes pour François Hollande montre qu’elle s’articule sur des particularités régionales (carte 2). Ainsi, si son principal point d’appui se situe dans son bastion corrézien et se diffuse à l’ensemble du Massif central, on constate que l’ouest intérieur aussi l’a majoritairement choisi. Cette région farouchement conservatrice jusqu’à l’entre-deux-guerres, puis marqué par l’influence d’un centre démocrate-chrétien, a vu la gauche progresser depuis les années 1970, grâce à l’appui progressif des électeurs modérés. Or, les sondages nous ont montré que cet électorat de centre-gauche était le cœur de l’électorat de l’ancien premier secrétaire du PS. On peut faire le même constat en ce qui concerne l’évolution des comportements électoraux en Bretagne, qui reste ainsi fidèle à son héritage rocardien. Dans ces régions, la modération politique de l’électorat et leur alignement progressif vers un vote socialiste a favorisé François Hollande.

Carte 2 : le vote pour François Hollande au premier tour

 

On note par ailleurs la faiblesse de François Hollande dans les grandes villes. S’il a généralement obtenu de bons scores dans les zones péri-urbaines, les habitants des centres villes semblent l’avoir boudé. Il y a fait ses meilleures performances dans les quartiers les plus aisés et souvent acquis à la droite, ainsi que le montre la carte des résultats à Paris (Lyon ou Marseille offrent les mêmes caractéristiques). Une autre indication de la capacité de François Hollande à capter les électeurs plutôt modérés.

L’analyse du vote en faveur de la première secrétaire du PS (carte 3) vient confirmer le poids de ces logiques politiques et sociologiques. On constate que le soutien des sympathisants écologistes à la maire de Lille, décelé dans les sondages et affirmé par plusieurs poids lourds d’EE-LV, se trouve confirmé par la géographie du vote. Plusieurs de ses zones de forces sont aussi des bastions du vote écologiste depuis de longues années (Isère et Savoie, Alsace, électorat urbain, notamment à Paris et dans l’Ouest avec des villes comme Rennes, Nantes, Angers…).

Carte 3 : le vote pour Martine Aubry au premier tour

 

En revanche, l’influence de la « gauche de la gauche », dont les enquêtes d’opinion nous ont aussi montré que les électeurs favorisaient Martine Aubry, n’apparaît pas véritablement. Les régions traditionnellement favorables au PCF ont choisi aussi bien François Hollande (Midi et Centre) que Martine Aubry (Nord, bassins miniers lorrains, Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne, Trégorrois). En revanche, les zones de forces de l’extrême gauche (LO et NPA), qui se situe dans un arc de cercle qui court au nord de la France de la Bretagne intérieure au sillon mosellan, correspondent assez bien au vote pour Martine Aubry. Ici, c’est cependant plus la diffusion de son influence personnelle à partir du Nord que le poids de partis aux électorats somme toute limités qui jouent.

Arnaud Montebourg obtient ses meilleurs résultats en Saône-et-Loire et dans les départements adjacents (carte 4). On note par ailleurs que son électorat semble se concentrer dans les zones rurales ou dans les petites villes. Ainsi, il obtient de bons résultats dans des départements ruraux, isolés et frappés de plein fouet par la fermeture des services publics locaux : Alpes-de-Haute-Provence (24,3%), Ardèche (22,2%), Drôme (21,6%), Lot (20,6%), Lozère (19%)… Il réalise par ailleurs de bons scores dans certaines zones qui sont traditionnellement des bastions du Front National (vallée du Rhône, Provence-Alpes-Côte-d’Azur). S’agit-il là d’une volonté de lutte contre une certaine corruption (ainsi, dans les Bouches-du-Rhône où il obtient 20,6% des voix) ou d’un vote anti-mondialisation issu de couches populaires tentées par un vote frontiste dans les élections nationales ?

Carte 4 : le vote pour Arnaud Monteboug au premier tour

 

Les cartes du vote en faveur de Ségolène Royal (carte 8 ) ou de Manuel Valls ne permettent pas de tirer les mêmes enseignements, leurs électorats étant plus réduits et leur sociologie difficilement analysable, que ce soit par les sondages préélectoraux ou par des cartes au niveau départemental. On constate toutefois que la première semble obtenir des scores honorables dans certains départements populaires (8,3% en Seine-Saint-Denis) et que le second est plus performant dans les centres villes et les banlieues aisées. Dans les deux cas, ces observations confirment ce que les enquêtes d’opinion nous avaient appris sur leurs forces respectives.

Carte 5 : le vote pour Jean-Michel Baylet au premier tour

 

A l’inverse, la faiblesse du score de Jean-Michel Baylet au niveau national n’empêche pas d’y déceler l’influence traditionnelle du radicalisme, aussi limitée soit-elle désormais (carte 5) : Midi-Pyrénées des Hautes-Pyrénées au Lot ; Eure-et-Loir et Eure (département dont Pierre Mendès-France fut député dans les années 1930) ; Charente-Maritime (Michel Crépeau fut député-maire de La Rochelle des années 1970 à 1990) ; Ain… Toutefois, d’autres bastions radicaux sont absents de la carte du Président du PRG (Haute-Saône, Dordogne, Indre), sans doute parce que François Hollande y a fait de bons scores, s’adjugeant une partie de ses électeurs potentiels. La baisse de la participation dans le Tarn-et-Garonne, fief de Jean-Michel Baylet, entre les deux tours (-0,22%), indique toutefois la spécificité de l’électorat radical, dont une partie refuse de s’impliquer dans une primaire quand celle-ci n’est plus que socialiste.

L’effet « friends and neighbors »

Toutefois, le vote n’est pas que la résultante de la tradition politique des régions, elle-même en lien avec la sociologie des habitants. Il s’ancre aussi dans des logiques locales. C’est ce que le politologue américain V. O. Key avait noté dès 1949, dans son ouvrage Southern Politics in State and Nation, une étude majeure sur les mécanismes politiques du Sud des Etats-Unis, mettant en évidence l’effet « friends and neighbors », c’est-à-dire la tendance pour les électeurs à voter pour un candidat local, cette tendance diminuant progressivement avec l’éloignement géographique. Les primaires socialistes nous apportent encore une preuve de ce localisme électoral.

Ainsi, chacun des candidats réalise ses meilleurs scores dans son fief électoral : François Hollande en Corrèze (86,39%), Martine Aubry dans le Nord (54,43%), Arnaud Montebourg en Saône-et-Loire (56,21%) ou Manuel Valls en Essonne (11,41%). Ségolène obtient quant à elle 18,16% dans les Deux-Sèvres, mais ce score est dépassé en Nouvelle Calédonie (20,74%) et en Polynésie Française (24,11%). De même, Jean-Michel Baylet fait mieux en Haute-Corse (14,45%) et à Saint-Pierre-et-Miquelon (39,41%, sur 269 électeurs toutefois) que dans le Tarn-et-Garonne (14,42%).

Cette plus grande force ne s’arrête toutefois pas aux frontières des départements concernés et s’étend, plus ou moins selon la force des candidats, aux régions limitrophes. La carte 6 nous montre les vingt départements dans lesquels les trois premiers candidats ont obtenu leurs meilleurs résultats. Les zones de force des candidats correspondent bien à leur ancrage local (Massif Central pour François Hollande, Nord pour Martine Aubry, Saône-et-Loire pour Arnaud Montebourg), malgré certaines spécificités qui s’expliquent par une des deux autres logiques abordées.

Carte 6 : les vingt départements métropolitains dans lesquels François Hollande, Martine Aubry et Arnaud Montebourg réalisent leurs meilleurs scores

 

La carte nous montre une « zone de conflit » entre les influences respectives de François Hollande et Arnaud Montebourg dans la zone séparant le Massif Central de la vallée du Rhône : les départements d’origine des deux candidats étant relativement proches, leur influence n’a pas le temps de s’émousser jusqu’à ce qu’elles se rencontrent. En revanche, on note que dans une ligne allant de Brest à Strasbourg, les électeurs semblent plus partagés : ici, les influences de Martine Aubry au nord, de François Hollande au sud-ouest et de Arnaud Montebourg au sud-est sont assez lointaines et ne jouent plus qu’un rôle limité, au profit d’autres logiques.

Une primaire plus socialiste que citoyenne ?

La dernière des logiques que l’on peut déceler dans les cartes du vote est plus strictement liée au Parti socialiste, principal organisateur de la primaire. Même si la géographie de cette élection, ouverte à l’ensemble des citoyens et non plus aux seuls adhérents, présente une physionomie très différente des consultations internes au PS, le poids des fédérations et des notables reste très important.

La carte 7 nous permet de mieux saisir cet effet : elle indique en rouge les départements où l’écart entre François Hollande et Martine Aubry a été supérieur à la moyenne nationale de 8,75%, et en bleu ceux où elle a été inférieure.

Dans certains cas, le soutien de la fédération socialiste locale à un candidat a une influence certaine. C’est notamment le cas de la maire de Lille, dont la carte semble particulièrement liée à ses appuis locaux : ainsi, son score élevé en Seine-Maritime (37,6%), fief de Laurent Fabius ; son bon résultat dans les Landes (32,6%), sans doute obtenu grâce à l’appui de Henri Emmanuelli ; sa victoire à Paris (37,5%), qui doit en partie au soutien de Bertrand Delanoë ; ses performances honorables dans des départements de l’ouest comme l’Ille-et-Vilaine (33,6%) ou le Maine-et-Loire (32,3%), auxquelles ne doivent pas être étrangères l’influence des maires de Rennes et d’Angers, Daniel Delaveau et Jean-Claude Antonini ; et enfin, son bon score en Isère, (33,6%) où le PS local était divisé entre pro-Aubry (Michel Destot) et soutiens de Hollande (André Vallini).

Carte 7 : l’écart entre le vote pour François Hollande et le vote pour Martine Aubry par rapport à l’écart national au premier tour

 

En revanche, dans d’autres départements, le soutien des barons locaux n’a pas suffit à inverser la tendance : la performance de François Hollande dans le Rhône (35%) est décevante, malgré le soutien de Gérard Collomb ; Martine Aubry a obtenu un score inférieur à sa moyenne nationale dans les Bouches-du-Rhône (28,4%) malgré le soutien de Jean-Noël Guérini ; et le fait d’avoir rallié Christiane Taubira à sa candidature n’a pas assuré à A. Montebourg le vote de la Guyane (17,3%).

On retrouve cette influence des notables à un niveau géographique plus fin. Ainsi, à Dunkerque, pourtant situé dans le département du Nord fidèle à la première secrétaire du PS (54,4% au premier tour), le soutien du maire Michel Delebarre à François Hollande a été déterminant : il y a obtenu 42% au premier tour contre 35% à Martine Aubry, même s’il est distancé de quelques voix au second tour. Situation similaire à Liévin, au cœur du bassin minier du Pas-de-Calais : si le département a largement choisi Martine Aubry, l’appui du maire Jean-Pierre Kucheida a permis à François Hollande de distancer sa concurrente au premier tour (53% contre 28%) comme au second (58% contre 42%).

Les candidats moins importants ont aussi pu bénéficier de cette influence des barons locaux. Ainsi, si la carte du vote en faveur de Ségolène Royal (carte 8 ) s’appuie en grande partie sur la diffusion de son influence locale à partir des Deux-Sèvres, certains soutiens locaux ont joué un rôle déterminant. Son appui à certains des anciens soutiens de George Frêche explique sans doute les niveaux élevés qu’elle a obtenus dans la plupart des départements de Languedoc-Roussillon. Le bon score de Ségolène Royal en Mayenne (8,4%), s’explique en partie par le soutien du maire de Laval, Guillaume Garot, qui fut même porte-parole de la candidate. Même scénario dans les Alpes-de-Haute-Provence (9,75%), dont le Président du Conseil général, Jean-Louis Bianco, est un des plus anciens soutiens de S. Royal.

Carte 8 : le vote pour Ségolène Royal au premier tour

 

Pour l’anecdote, on peut aussi noter que Annick Girardin, députée de Saint-Pierre-et-Miquelon, a permis à Jean-Michel Baylet d’obtenir dans l’île son meilleur score national (de loin, avec 39,41% des voix), sur un nombre il est vrai limité d’électeurs (269 votants).

* * *

Ainsi, la logique du vote semble répondre à un entrelacs de logiques sociopolitiques, locales et partisanes, ces trois facteurs ayant un rôle plus ou moins important dans chacun des départements. Si le processus des primaires est bel et bien appelé à se répandre à d’autres partis ainsi qu’à d’autres types d’élections, nul doute qu’il conviendra de mieux en comprendre les tenants et les aboutissants, notamment grâce à des sondages sortis des urnes qui ont fait défaut le mois dernier.

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