L’entreprise restera-t-elle à l’abri de la contestation ?

L’entreprise restera-t-elle à l’abri de la contestation ?

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Gabriel Bacave

Biographie

Gabriel est consultant Nudge et communication au sein de l'unité de conseil de l'institut BVA, la BVA Nudge Unit. Ancien du CELSA, il s'intéresse aux liens entre opinion et technologie.

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« Sans les entreprises, on ne sauvera pas le monde » titrait Bernard Arnault dans sa tribune dans l’édition spéciale « La Relève » des Echos, parue ce 2 décembre 2019. Cette contribution incarne l’esprit général des discours résolument optimistes tenus par les dirigeants et personnalités ayant contribué à ce numéro spécial. Mais, alors que des Polytechniciens fondent des startups pour « changer le monde », l’opinion des salariés est plus nuancée : la dernière vague du baromètre du Cevipof sur la confiance des Français met en lumière que 72% d’entre eux pensent que l’économie actuelle « profite aux patrons aux dépens de ceux qui travaillent ». Dans le climat social actuel, les conditions d’une critique forte vis-à-vis des entreprises semblent réunies.

Pourtant, alors que le pouvoir d’achat est une revendication centrale des Français, qu’ils aient enfilé un gilet jaune ou non, on constate que ces derniers expriment avant tout leur colère vis-à-vis de l’État. Tropisme national ? Conséquence de la chute du syndicalisme ? Découragement ? Les causes restent floues, mais demeure le constat que le partage des richesses est davantage une question politique qu’économique pour les Français. Un an après le début des protestations Gilets Jaunes, la question se pose donc : les revendications soulevées par nombre de nos concitoyens s’arrêtent-elles aux portes de l’entreprise ?

Les Français veulent que leur travail paie

88% des Français ayant un emploi sont actuellement salariés selon les derniers chiffres de l’INSEE (« Portrait social », 2019). Il s’en déclarent d’ailleurs satisfaits à 78% (Ifop pour Siaci Saint Honoré, 2019), ils sont près de 9 sur 10 à considérer leur emploi utile ou encore 85% à en faire une partie importante de leur vie (BVA, 2019). Les revendications, telles qu’exprimées dans les médias, concernent essentiellement le bien-être au travail : davantage d’autonomie, respect des valeurs éthiques et morales ou encore meilleur équilibre vie professionnelle / vie personnelle.

Pourtant, la principale revendication est passée sous silence : les Français demandent avant tout des augmentations de salaire. On constate d’ailleurs que les études d’opinion concernant les Français et leur travail n’incluent que rarement la rémunération parmi les réponses possibles. Lorsque cet item y figure, il est systématiquement pointé comme le facteur de bien-être au travail le plus important.

A titre d’exemple, seuls 53% des répondants à l’étude Ifop pour Siaci Saint Honoré considèrent leur rémunération comme satisfaisante, soit le moins bon score avec à l’opposée liste « le niveau d’autonomie » accordé (88% sont satisfaits). Dans l’Observatoire des Perspectives Utopiques (Obsoco avec l’Ademe, BPI France, ESCP Europe et E. Leclerc, octobre 2019), ce sont 61% des Français interrogés qui attendent en 1er ou en 2e « une bonne rémunération » de leur travail. Ils sont également 34% à définir leur situation idéale comme étant le fait de pouvoir conserver son métier en bénéficiant d’une meilleure rémunération (n°1 , vs. par exemple « arrêter de travailler » à 11% ou « créer une entreprise » à 4%).

Les « gagnants » gagnent et les « perdants » perdent

Une autre enquête de l’Ifop, réalisée pour salaire-brut-en-net.com en 2019, permet d’aller plus loin, en soulignant les implications d’une bipolarisation du marché du travail. Ce phénomène, dont Patrick Artus s’est notamment fait le porte-parole (dans Le Monde ou lors du dernier petit-déjeuner organisé par Délits d’Opinion), traduit en termes économiques la division de plus en plus marquée entre une ou des catégories qui cumulent les avantages, tandis que les autres voient leurs opportunités se réduire. Sous les coups de la tertiairisation, le marché du travail voit donc la demande de professionnels hautement qualifiés augmenter de pair avec celle d’employés peu qualifiés, tandis que l’offre intermédiaire se tarit. La digitalisation renforce ce phénomène en séparant ceux qui conçoivent les outils de ceux qui les utilisent, tandis que ces mêmes outils internalisent, simplifient et automatisent de nombreux processus qui nécessitaient auparavant une intervention d’humains qualifiés (de la dactylographie à l’analyse de données).

Parmi les plus insatisfaits de leur salaire (55% des Français salariés) se trouvent ainsi surreprésentés les non-diplômés, les salariés n’étant pas en position d’encadrement, les salaires entre 1000 et 1499€ mensuels, les électeurs des extrêmes et bien sûr, les Gilets jaunes et leurs soutiens. Ces profils sont également les plus nombreux à déclarer ne pas avoir de perspectives d’augmentation et à ne pas en avoir reçu récemment. A contrario, les profils de cadres, les Parisiens, les revenus supérieurs à 3000€ et les personnes satisfaites de leurs salaires sont plus nombreux à déclarer avoir reçu des augmentations et en anticiper.

Un débat de société qui implique aussi le monde de l’entreprise

La majorité des Français, incluant Gilets jaunes et leurs soutiens, n’ont plus grande confiance dans les institutions y compris privées. Longtemps épargnées par l’opinion, les entreprises – particulièrement les plus grandes – voient leur légitimité décroitre alors que les citoyens exigent un meilleur partage de la valeur. Ils sont ainsi 43% à considérer que les entreprises la répartissent inéquitablement. Cette proportion tombe à 29% lorsqu’il s’agit de grandes entreprises françaises (Ifop pour Synopia, 2019), acteurs dans lesquels ils ne sont que 36% à avoir confiance (Cevipof).

De ce sentiment d’inégalité résulte un sentiment de découragement des Français. Ils n’ont plus l’impression de pouvoir maitriser leurs destins et font part d’une volonté profonde de changement de système. En témoignent les 90% des Français estimant nécessaire une réforme du capitalisme, dont 49% en profondeur selon le Cevipof. Des réformes qui ne viendront que de l’extérieur : pour 2/3 des Français un partage de la valeur plus égalitaire ne pourra venir que de la loi ou de la pression des consommateurs (Ifop pour Synopia). Si le passage de l’intention à l’action ne se matérialise pas, il n’en demeure pas moins que la cocotte est sur le feu.

Pouvoir d’achat, perspectives pour le futur, reconnaissance… De politique, la crise pourrait donc bien devenir économique laissant les entreprises en première ligne. Bien qu’essentiellement issus du service public, les grévistes reste soutenus par la majorité des Français, y compris ceux travaillant dans le secteur privé (Elabe pour BFM TV, 2019). Le risque d’une contagion est ainsi bien réel, alors que nous redécouvrons collectivement que l’économie n’a jamais cessé d’être politique.

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