Les Français sont à Bercy : Quel est leur programme pour 2012 ?

Les Français sont à Bercy : Quel est leur programme pour 2012 ?

Compte-rendu du premier Zinc de Délits d’Opinion, le 29 septembre 2011.

L’élection présidentielle de 2007 s’est jouée sur les valeurs et l’espoir d’un monde meilleur, celle de 2012 se jouera sur l’économie. La crise économique de 2008, puis celle de 2011 depuis le krach de cet été, ont redistribué les cartes : l’élection de 2012 se fera sur les capacités pragmatiques et la crédibilité du candidat à gérer la crise.

Le premier Zinc de Délits d’opinion, « Les Français sont à Bercy : quel est leur programme pour 2012? » pour décrypter les attentes de l’opinion à quelques mois de la Présidentielle, s’est tenu le 29 septembre dernier en partenariat avec Slate.Fr et CSC.

Réunissant une cinquantaine d’invités issus de la politique, des sondages et de la communication, autour de Jean-Marie COLOMBANI, Directeur de la rédaction de Slate.fr, d’Eric HEYER, Directeur adjoint au département analyse et prévision de l’OFCE et de Brice TEINTURIER, Directeur général d’Ipsos.

  • Délits d’Opinion

Quel est l’état de l’opinion des Français au cœur de la crise économique actuelle, et à 7 mois de l’élection présidentielle de 2012 ? Quel candidat peut gagner la bataille de la crédibilité ? Les Français sont-ils prêts à mettre de côté leurs revendications personnelles pour sauver le système ? Au final l’opinion est-elle aussi en crise ?

  • Brice TEINTURIER, Directeur général de l’institut IPSOS

Depuis une trentaine d’années, le moral des Français n’est pas bon. Tous les Français sentent cette crise économique. Lorsque l’on compare avec celle de 2008, on note qu’en septembre c’était une crise pour les autres. C’est en octobre-novembre, lorsque le chômage a augmenté que la population a pris conscience de la gravité de la situation. L’exécutif a alors mis en place des mécanismes volontaristes de régulation pour refonder le système. Dans nos études qualitatives, les Français indiquaient qu’ils avaient pris la mesure du danger et que selon eux le monde tel qu’il s’organisait allait à sa perte du fait de l’avidité des actionnaires, mais aussi des consommateurs. A cette époque, ils ont cru a un monde d’après où la régulation pourrait résoudre ces problèmes. La popularité de Nicolas Sarkozy a d’ailleurs était en hausse à ce moment-là. Le problème aujourd’hui, c’est que les Français se rendent compte que le monde de 2010 et de 2011 ressemblent étrangement au monde d’avant et que rien n’a changé. Si 2010 avait laissé espérer une situation meilleure, le krach d’aout 2011 fait repartir dans un cycle négatif qui impacte fortement leur moral. La hantise du déclassement réapparait avec force. Le plan d’austérité et d’économie marque l’entrée dans un cycle de difficultés, après avoir pensé que le cycle débuté en 2007 serait moins d’impôts et plus de croissance. Pour les Français le plan de rigueur est fait de rustines et va vers plus d’impôt pour résoudre une situation qui va empirer ; le tout sans pour autant être rassuré sur l’emploi et le pouvoir d’achat.

  • Eric HEYER, Directeur adjoint au Département Analyse et Prévision de l’OFCE

Je partage l’analyse de Brice Teinturier. En 2007 le chômage était à 7,2%, un record absolu plus constaté depuis 1983. Il y avait néanmoins déjà à cette époque-là une forte montée de la précarité : en 2000, un tiers des contrats d’embauche signés étaient des contrats courts, en 2007 66%. Les Français passaient donc de petits contrats en petits contrats mais en conservant un emploi. La réflexion de l’époque était sur la possibilité d’offrir un peu plus de pouvoir d’achat au Français.

Avec la crise, la préoccupation majeure est revenue sur le chômage. En 2008, le taux de chômage a gagné deux points et se situe à 9,2%. En 3 ans, il y a eu 800 000 chômeurs supplémentaires. Selon une étude de l’OFCE, pour 100 chômeurs en 2007 on aura 43 pauvres supplémentaires en 2012. Les stabilisateurs qui permettent de subvenir aux besoins des sans-emplois ne peuvent rien dans un contexte de crise qui dure : les filets lâchent un à un et font grandir la précarité. Le changement est donc fort pour ceux qui sombrent, mais aussi pour ceux qui ont un emploi car le risque de se retrouver au chômage est plus fort et en conséquent les négociations salariales plus tendues. Les ménages ont d’ailleurs le réflexe d’aller vers de l’épargne de précaution pour s’assurer contre des lendemains plus difficiles. Depuis 2007, le taux d’épargne augmente fortement. En 2011, on est revenu au taux de 2002, ce qui amène de la récession.

Pour ce qui est des perspectives, la France n’a pas récupéré son niveau de production de 2007. Elle est donc bien en récession. Elle a besoin de moins de personnes pour produire moins, d’autant que le progrès technique contribue à diminuer les besoins en hommes. Il n’y a pas de rotation du chômage : ce sont les mêmes qui y sont, qui y restent et qui y retombent.

La croissance dispose de moins d’armes pour se renforcer. La seule stratégie qui peut fonctionner c’est la réduction des déficits et la mise en place de plans volontaristes. Des taux de croissance très faibles sont à attendre dans l’ensemble des pays européens.

  • Jean-Marie Colombani, Directeur de la rédaction de Slate.fr

L’enjeu économique est totalement présent dans la campagne qui s’annonce en 2012, et cette fois-ci il manque la dimension d’espoir qui existait en 2007. Il y a 5 ans les Français étaient prêts à aller de l’avant, à accepter des reforme et à finalement accepter de changer de système. Les Français avaient donné les rennes à celui qui se présentait alors avec un maximum d’énergie.

En 2011, les Français sont sous l’empire de l’austérité et il faut désormais faire un distinguo entre ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. C’est une nouvelle dimension du choix que doivent présenter les candidats. Tous savent dans quel état ils trouveront le pays en mai prochain : plus au bord du gouffre mais ayant déjà entamé sa chute.

La référence à la Grèce est très prégnante. Nicolas Sarkozy la présente comme une menace qui serait l’avenir du pays si le PS accède aux responsabilités. De même, la gauche indique que la Grèce est l’exemple à ne pas suivre : il faut avant tout revenir à une petite croissance pour diminuer les contraintes existantes en faisant par exemple une réforme fiscale.

Tout le monde va devoir cotiser pour la dette extrêmement, trop, élevée au rang « 1 », dit primaire (ainsi l’éducation nationale est financée par de la dette). Ce poids croissant va se répercuter en impôts supplémentaires. Les riches basés en France ne pourront faire baisser la dette seuls.

Dans le même temps, faire payer les banques angoisse les Français pour qui cela constitue un risque majeur pour l’ensemble du système, l’épargne, les comptes courants, etc. …

Mais les solutions existent. L’Union Européenne est vue comme la seule qui puisse nous permettre de sortir la tète de l’eau. Plus globalement les Européens et les Français désirent des solutions acceptables pour tous

En France, malgré tous ces problèmes il y a des éléments d’optimisme comme ce qui existe dans les banlieues et cette énergie doit pouvoir se mobiliser et permettre de se redresser. Selon l’Inspection fiscale il y a 100 Milliards de niches en France dont 50 Milliards inefficaces et inutiles, c’est une grande marge de manœuvre. Si on considère qu’il faut 80 Milliards de contraction pour les 3 ans à venir, c’est un gisement fort.

Les candidats ont le désir d’aller vers un discours de vérité. Cependant en France, être franc et dire la vérité reste un idéal, l’exemple de Mendès France est à ce sujet criant. Lui a qui on n’a laissé que 7 mois pour tout changer. Les deux autres exemples du même type que sont Delors et Barre n’ont pas non plus réussi à faire le job et on échoué dans leur quête. Les Français veulent toujours plus de d’actes et sans doute moins de vérité.

  • Délits d’Opinion

Pourquoi parler de la dette maintenant ?

  • Eric HEYER

Parce qu’il y a élection et que la situation est devenue intenable pour tous les acteurs.

Hier c’était un endettement privé qui permettait d’alimenter la croissance. Puis le public a pris la relève : jusqu’à 10-12 points de PIB dans les pays qui s’en sortent et jusqu’à 80 points de PIB pour les autres.

La France n’est pas en faillite. Ses taux d’intérêt sont très bas et le pays arrive à emprunter dans d’excellente condition grâce au AAA. En comparaison avec 2007, elle paye en réalité moins d’intérêts car les taux ont fortement diminué. Il faut donc stabiliser cette dette car la France a de quoi remonter : le pays a aujourd’hui plus d’actifs que de passifs. Elle ne pourra pas revenir dans les clous de Maastricht d’ici 30 ans. Cela demanderait 4,5% de croissance par an. Mais il faut faire des reformes pour revenir à une dette plus raisonnable.

  • Délits d’Opinion

Brice Teinturier, quelle est la crédibilité des candidats sur ces questions ?

  • Brice TEINTURIER

Sur la question de la crédibilité pour lutter contre la dette, les Français disent que c’est le candidat PS qui serait le plus capable (20 points de plus). C’est quelque chose de nouveau. La crédibilité à changé de camp.

 Depuis 20 ans, l’emploi est la priorité numéro 1 des Français. Mais ce n’est pas sur cette question que les Français déterminent leur vote. L’inquiétude d’être au chômage n’explose pas car ce sont toujours les mêmes qui s’y retrouvent : à 10%, 90% n’y sont pas. En 2007, les Français qui ont élu le candidat de la valeur travail ce sont les retraités ; les actifs ont été plus nombreux à voter à gauche. La société demeure très individualiste : si elle peut dénoncer ses angoisses, elle préfère s’arranger avec.

La question de la dette n’est pas la première priorité pour les Français. La vraie question c’est : est ce que chacun peut et doit contribuer au rétablissement de la dette. La réponse est non.

La campagne de 2012 s’annonce très dynamique avec une meilleure crédibilité de la gauche, et toujours avec une envie forte de s’informer.

  • Jean-Marie COLOMBANI

Selon Nicolas Sarkozy, l’élection se jouera sur des tendances et des valeurs de fond qui ne sont pas celles de la gauche.

 L’élection se jouera dans un moment très court, sans doute au début de 2012. La maitrise du tempo au moment clef permet au candidat de s’imposer. En 1988, Raymond Barre va perdre sa primaire à droite en laissant Jacques Chirac prendre l’initiative. La même chose s’est produite le 14 janvier 2007 quand Nicolas Sarkozy a fait son grand meeting et que Ségolène Royal n’a pas bougé.

Dans le contexte actuel, la crise va être et doit être le cheval de bataille pour l’UMP. Le bilan du G20 de Sarkozy, les chantiers de l’UE et sa gestion de la crise seront des moments ou le politique devra montrer qu’il a eu et qu’il a la main sur les événements.

  • Brice TEINTURIER

A partir de la désignation du candidat du PS, on entrera dans une comparaison qui déterminera celui qui doit avoir les clefs et gérer le pays. Cependant, cette élection se rapproche plus du modèle Giscard que des autres, car elle se fait en temps de vraie crise. La crise lamine le bilan et oblige à des incohérences de programme mais aussi idéologiques pour faire les réformes nécessaires. Comme augmenter les impôts alors que sa marque était l’inverse ! Selon moi la crise ne facilite pas la tâche de Sarkozy, elle lui rend le travail infiniment plus difficile. Il aura beaucoup de mal à porter une espérance comme il avait su le faire en 2006-2007.

  • Délits d’Opinion

Et que pensez-vous du discours de vérité ?

  • Brice TEINTURIER

Nicolas Sarkozy doit affronter une crise du résultat qui a suivi son élection sur les valeurs de 2007. Les Français ne croient plus au coup des valeurs, cela ne fonctionne pas pour eux en 2011/2012.

 Ceux qui tiennent un discours de vérité sont plus crédibles aujourd’hui qu’hier.

La Question sera celle de la solidité du socle électoral de Nicolas Sarkozy.

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