Le pari ambitieux de Jean-Luc Mélenchon

Le pari ambitieux de Jean-Luc Mélenchon

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Cécile Lacroix-Lanoë

Analyste Délits d’opinion

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Biographie

Diplômée de l'IEP de Grenoble et titulaire du master Progis (études d'opinion et de marché), Cécile Lacroix-Lanoë a travaillé au département opinion de l’Ifop, avant de rejoindre le service de la communication des ministères économiques et financiers en tant que cheffe de projet études. Elle est aujourd'hui directrice d'études à Kantar Public (ex TNS Sofres).

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Si l’on ne doutait pas de ses ambitions pour l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a surpris, le 10 février dernier, en annonçant sa candidature en dehors des cadres partisans et en s’affranchissant du Front de gauche, dont il avait porté les couleurs en 2012, obtenant un score à deux chiffres (11,1%). Cette déclaration unilatérale brouille un peu plus la cohérence de l’alliance de partis de la gauche radicale. Les forces qui composent le Front de gauche s’étaient déjà présentées en ordre dispersé à presque tous les scrutins intermédiaires depuis 2012 (élections municipales, départementales et régionales), ne parvenant à l’union qu’aux élections européennes de 2014. Aujourd’hui, en se présentant en dehors des partis et en appelant à un « mouvement citoyen », Jean-Luc Mélenchon veut s’imposer de lui-même comme la figure de proue à gauche du PS, en refusant la démarche d’une primaire de la gauche. Mais si son ambition est d’être le candidat de gauche qui rassemblera le plus de voix à l’élection présidentielle, ce pari se révèle osé au regard des résultats de la gauche radicale dans les urnes depuis 2012 et de l’évolution de sa popularité personnelle.

 

Depuis 2012, la gauche radicale ne profite pas électoralement des difficultés du PS

Dans un contexte de forte impopularité pour le gouvernement, beaucoup ont voulu croire que la gauche radicale pourrait incarner une véritable alternative au PS. Il est vrai que l’orientation « sociale-libérale » de la politique gouvernementale alimente une réelle déception chez beaucoup d’électeurs de gauche, qui seraient, selon les partisans de cette idée, alors tentés de se diriger vers un vote plus à gauche pour rééquilibrer la politique menée par le gouvernement. Un sondage récent montre bien le malaise de l’électorat de François Hollande : 62% des sympathisants de gauche estiment que la politique menée par le président de la République et son Premier ministre n’est pas de gauche (83% des sympathisants EELV, 79% des sympathisants FDG et 46% des sympathisants PS). Cette déception s’est traduite clairement dans les urnes aux différents scrutins depuis l’élection présidentielle, avec un très fort recul des scores obtenus par le PS par rapport aux élections précédentes de même type.

Néanmoins, cette désaffection pour le PS n’entraîne pas pour l’heure une recomposition de la gauche. Elle ne profite ni à la gauche radicale, ni aux écologistes, ni à l’extrême-gauche, donc à aucune autre composante de la gauche de l’échiquier politique. Leurs scores électoraux ne progressent pas, malgré quelques victoires locales, principalement la conquête de la mairie de Grenoble aux dernières élections municipales par Eric Piolle, à la tête d’une liste regroupant EELV, le parti de gauche et d’autres petites formations. Dans les états-majors et chez les militants des partis concernés, ce succès avait pu faire naître l’espoir, d’une « force alternative à gauche ». Celle-ci fit long feu dès les élections suivantes, les alliances PG-EELV aux élections régionales et départementales étant loin de récolter les résultats escomptés.

Car avant tout, ces élections intermédiaires ont révélé la vigueur des désaccords entre les partis situés à la gauche du PS, révélée par la grande diversité des stratégies locales aux municipales, puis aux départementales et enfin aux régionales. Le Parti de gauche, l’une des deux principales formations du Front de gauche, a pu ainsi préférer une alliance avec EELV plutôt qu’avec ses alliés traditionnels, le parti écologiste étant soumis lui-même à de très fortes divisions internes sur sa stratégie d’alliance électorale ou sa participation au gouvernement. Sans même s’inscrire dans l’ambition d’une union plus large entre les partis à la gauche du PS, les accords échouèrent parfois entre les différentes composantes du Front de gauche elles-mêmes. Ils achoppèrent alors surtout sur la question de l’alliance avec le PS au premier ou au second tour (notamment lors de l’élection municipale à Paris, où le PCF choisit de rallier les listes d’Anne Hidalgo dès le premier tour tandis que le parti de gauche refusa l’union, jusqu’au second tour dans le seul arrondissement où il parvint à se maintenir). D’autres thématiques ont pu également rendre impossible les listes communes, comme la question du cumul des mandats ou sur la construction de grandes infrastructures, par exemple Notre-Dame-des-Landes, qui fut un point de désaccord majeur au moment de négocier des listes communes pour l’élection régionale dans les Pays de la Loire.

Du côté des résultats électoraux, le bilan s’avère également très mitigé pour le Front de gauche, quand bien même celui-ci parvint à se présenter uni devant les électeurs. Aux élections européennes de 2014, où des listes unitaires avaient été alignées dans toutes les circonscriptions, le Front de gauche a obtenu pratiquement le même score qu’au scrutin de 2009 (6,6% contre 6,5%). Les autres élections intermédiaires sont plus difficiles à analyser, étant donné la diversité des alliances locales contractées par les formations qui composent le Front de gauche, mais le même constat semble prévaloir. Si l’on regarde les résultats des élections régionales dans les quelques régions où le Front de gauche s’est de nouveau constitué, comme en 2010, une certaine stabilité émerge également. Ainsi, en Bretagne, le Front de gauche réunit 3,7% des voix (contre 3,5% en 2010), en Bourgogne-Franche-Comté 4,6% (contre 4,2%), en Ile-de-France 6,6% (contre 6,5%).

Cependant, pour le Front de gauche, les élections depuis 2012 ont plutôt eu le goût de la défaite. De nombreux bastions communistes, qui constituent l’essentiel du maillage territorial du Front de gauche, ont été perdus. Aux élections municipales et départementales, les candidats de la gauche radicale ont souffert de l’effondrement de la gauche socialiste, dont les voix étaient souvent nécessaires pour l’emporter au second tour, mais aussi des divisions de la gauche, voire de sa concurrence directe, notamment à travers la velléité du PS de conquérir certaines communes des « banlieues rouges ». Au final, en 2015, les communistes ont perdu l’un des deux départements métropolitains qu’ils dirigeaient, l’Allier (tandis qu’ils ont conservé le Val-de-Marne) et en 2014, ils ont vu leur implantation municipale reculer, notamment dans la banlieue parisienne ou le Nord-Pas de Calais, au profit de la droite et, dans une moindre mesure, de la gauche non communiste.

Depuis 2012, la gauche radicale ne profite donc pas des difficultés de François Hollande. La désaffection électorale conséquente à l’impopularité gouvernementale rejaillit sur l’ensemble de la gauche et aucune de ses sous-composantes n’en tire bénéfice. Malgré un déportement du gouvernement vers la droite, le Front de gauche ne séduit pas plus qu’auparavant et les électeurs de gauche déçus ne se montrent pas prêts à franchir le pas vers son programme plus radical, qui semble rester un obstacle pour ceux qui ont choisi le PS en 2012. Le Front de gauche échoue également à enrayer la montée du Front national en attirant les catégories populaires, ce que Jean-Luc Mélenchon avait affiché comme l’un de ses objectifs, mais qui ne se traduit absolument pas dans les urnes.

Dans ce contexte, il est donc ambitieux, pour un représentant de la gauche radicale, de croire à sa bonne étoile pour la prochaine élection présidentielle. Jean-Luc Mélenchon avait certes créé la surprise en 2012, en amenant le Front de gauche vers son meilleur résultat électoral au niveau national (11,1%). Il semble miser sur une nouvelle « rencontre avec le peuple » dans une élection présidentielle largement personnalisée. Néanmoins, l’image de Jean-Luc Mélenchon ne profite pas non plus de l’impopularité de François Hollande.

 

La popularité de Jean-Luc Mélenchon est réelle à gauche, mais ne progresse pas suite à son annonce de candidature

La cote de popularité de Jean-Luc Mélenchon connaît le même calme plat que les résultats électoraux du Front de gauche. L’annonce de sa candidature a laissé les courbes indifférentes. D’après le baromètre de BVA, réalisé un peu moins d’une semaine après celle-ci, la cote d’influence de Jean-Luc Mélenchon est stable auprès de l’ensemble des Français (avec 21% d’entre eux souhaitant qu’il ait davantage d’influence dans la vie politique française) et s’avère même en diminution parmi les sympathisants de gauche (40%, -3 points par rapport à janvier). Dans le baromètre d’Ipsos, réalisé lui aussi peu après l’annonce de candidature, Jean-Luc Mélenchon est en léger recul auprès de l’ensemble des Français (29% portent un jugement favorable sur son action, -3 points par rapport à janvier). S’il comptait enclencher une dynamique, le co-président du Front de gauche échoue pour l’instant, sa prise de parole ayant été en outre phagocytée par le remaniement gouvernemental, annoncé le lendemain.

Sur le plus long terme, la popularité de Jean-Luc Mélenchon se révèle très stable depuis plus de deux ans. Dans la dernière vague d’enquête du baromètre TNS Sofres, 23% des Français souhaitent le voir jouer un rôle important à l’avenir, un score très loin d’être négligeable, mais qui se révèle insensible à l’effondrement sondagier du président de la République ou à l’affirmation d’une politique gouvernementale plus « sociale-libérale ». Ce score est comparable à celui enregistré en tout début d’année 2012, peu avant l’élection présidentielle, où la cote d’avenir du candidat du Front de gauche va culminer (46% en mai 2012).

cote d'avenir Jean-Luc Mélenchon

Bien qu’il ne puisse s’enorgueillir d’une hausse de popularité, Jean-Luc Mélenchon bénéficie d’une assise confortable, surtout lorsqu’on regarde les résultats auprès des seuls sympathisants de gauche. Au sein de cette catégorie, il apparaît comme la quatrième personnalité dont les répondants souhaitent le plus qu’il joue un rôle important à l’avenir, après Martine Aubry, Ségolène Royal et Christiane Taubira.

cote avenir gauche

Le capital du co-président du parti de gauche est donc loin d’être faible mais ne lui permet pas, pour le moment, de concurrencer le président de la République dans les intentions de vote. Dans la dernière enquête publiée, il retrouve son score de 2012 (entre 10% et 12% d’intentions de vote selon les hypothèses de configuration de candidatures), mais reste nettement derrière François Hollande (de 6 à 7 points de retard). Cet écart ne semble pas irrémédiablement infranchissable, mais il faudra, pour cela, que la gauche radicale enclenche une dynamique en sa faveur pour faire basculer le rapport de force au sein de la gauche. Or, cette dynamique n’est aujourd’hui perceptible ni dans les enquêtes d’opinion ni dans les résultats électoraux. Pour qu’elle survienne, la gauche radicale devra probablement briser des obstacles qui empêchent les déçus du hollandisme de se tourner vers elle. Mais cela impliquerait sans doute un adoucissement de son programme et que Jean-Luc Mélenchon modère « le bruit et la fureur ».

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