Le Front national, un parti en crise

Le Front national, un parti en crise

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Cécile Lacroix-Lanoë

Analyste Délits d’opinion

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Biographie

Diplômée de l'IEP de Grenoble et titulaire du master Progis (études d'opinion et de marché), Cécile Lacroix-Lanoë a travaillé au département opinion de l’Ifop, avant de rejoindre le service de la communication des ministères économiques et financiers en tant que cheffe de projet études. Elle est aujourd'hui directrice d'études à Kantar Public (ex TNS Sofres).

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Le congrès du Front national qui s’est tenu ce week-end à Lille a acté une mue du parti d’extrême-droite, mue devenue nécessaire après l’échec de l’élection présidentielle l’an dernier et le départ de deux grandes figures du parti, Marion Maréchal Le Pen et Florian Philippot. Le changement de nom sur lequel les adhérents frontistes seront appelés à se prononcer constitue la part la plus symbolique de ce virage que le Front national met en scène pour tenter d’enrayer une spirale négative amorcée depuis quelques mois. Les difficultés du parti d’extrême-droite français sont d’autant plus manifestes que le contexte européen semble particulièrement favorable aux autres partis de la même sensibilité. Au cours des derniers mois, l’AfD a fait une entrée remarquée au Bundestag lors des élections législatives allemandes, le FPÖ est devenue part intégrante de la nouvelle coalition gouvernementale en Autriche et la Ligue a rassemblé davantage de voix que le parti de Silvio Berlusconi dans la coalition de droite qui est arrivé en tête lors des élections italiennes. En France, malgré une réelle force dans les urnes, le Front national reste aux portes du pouvoir et la séquence électorale de la présidentielle, qui semblait devoir être très favorable au parti de Marine Le Pen, l’a au contraire enfoncé dans une nouvelle crise.

 

Des déceptions électorales malgré un record en voix à la présidentielle

L’année 2017 constitue une année d’échec électoral pour le Front national. Au premier abord, cette interprétation peut apparaître paradoxale car la dernière élection présidentielle représente une accession au second tour de l’élection présidentielle et surtout le record absolu en voix pour le parti frontiste (plus de 7,6 millions de voix rassemblées au premier tour et plus de 10,6 millions au second). Néanmoins, l’élection présidentielle marque bien une déception pour le parti de Marine Le Pen, et ce dès le premier tour, car le parti ne rassemble « que » 21,3 % des suffrages exprimés, bien loin des 27,7 % records obtenus au premier tour des élections régionales de 2015, et des premiers sondages d’intentions de vote de l’élection présidentielle, qui en fin d’année 2016, placent le FN à 28-29 % des voix.

Le Front national n’a pas réussi à profiter du vent du dégagisme qui a soufflé sans accalmie sur cette très longue séquence électorale. Réceptacle habituel des suffrages de nombre de contempteurs du « système », le parti d’extrême-droite a largement pâtit de la concurrence d’autres candidats qui incarnaient également l’ « anti-système » lors de ce scrutin, soit parce qu’ils avaient réussi à battre des favoris lors de primaires (François Fillon, Benoît Hamon), soit parce qu’ils n’avaient pas suivi le parcours traditionnel des présidentiables (Emmanuel Macron) ou parce qu’ils portaient également un discours d’opposition aux élites (Jean-Luc Mélenchon).

De la même manière, le résultat du second tour constitue plutôt une déception pour le parti frontiste. Crédité de 41 % d’intentions de vote juste après le premier tour, il n’en récolte au final que 33,9 % au soir du 7 mai. S’il s’agit du record absolu de voix pour ce parti dans les urnes, la très mauvaise prestation de Marine Le Pen lors du débat d’entre-deux-tours semble avoir grandement affecté sa performance électorale, alors même que la candidate était parvenue à obtenir le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan, rompant avec l’incapacité traditionnelle du FN à nouer des alliances électorales.

Les élections législatives qui se sont ensuivies ont confirmé les difficultés du Front. Le parti n’y obtient que 8 députés, désavantagé par le scrutin majoritaire dans un paysage politique où il ne compte pas d’alliés – même plus Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan – et par la forte abstention qui entraîne peu de triangulaires, configuration plus favorable à une victoire frontiste. La faible mobilisation de la base électorale du parti est patente, comme le montre l’évolution du nombre de voix obtenues : les candidats frontistes aux législatives obtiennent près de deux fois moins de voix qu’aux régionales de 2015, où le taux de participation était pourtant comparable.

Cette démobilisation des électeurs frontistes s’est encore renforcée lors des élections législatives partielles qui ont eu lieu depuis, le score du FN reculant de plusieurs points en un an (-10 points dans la première circonscription du territoire de Belfort et -5 points dans la première circonscription du Val d’Oise). Une preuve par les urnes que le parti frontiste ne parvient pas pour l’heure à incarner une opposition crédible après quelques mois de la présidence d’Emmanuel Macron.

 

L’image du parti et de sa dirigeante sérieusement écornée

Le Front national ne souffre pas seulement d’une démobilisation de ces électeurs. Son image a été profondément affectée par la séquence électorale présidentielle. Dans le baromètre politique de Kantar Sofres, la part de Français ayant une bonne opinion du parti de Marine Le Pen a reculé de près de 10 points en quelques mois : juste avant la présidentielle en mars 2017, 23 % des Français déclaraient avoir une bonne opinion du Front national. Un an après, en mars 2018, ils ne sont plus que 15 %. Un niveau qui se rapproche des résultats obtenus par le Front national ancien, celui de Jean-Marie Le Pen. L’ensemble du gain d’image conséquent à l’accession à la tête du parti de Marine Le Pen, figure plus avenante que celle de son père, a été effacé en quelques mois.

La responsabilité personnelle que porte Marine Le Pen dans les difficultés du Front national est indéniable. Comme le montre le baromètre d’image du Front national de Kantar Sofres, l’image de la présidente du parti s’est très fortement dégradée suite au débat de l’entre-deux-tours face à Emmanuel Macron.

Dégradation de son image qui s’accompagne d’un recul de l’adhésion à ses idées. Aujourd’hui, 57 % des Français déclarent n’adhérer ni aux constats ni aux idées formulés par Marine Le Pen, soit le plus haut niveau jamais enregistré depuis qu’elle est présidente du Front national. Et 51 % des Français estiment qu’elle incarne une extrême-droite nationaliste et xénophobe (contre 38 % une droite patriote attachée aux valeurs traditionnelles), également un record à la hausse, démontrant bien que son attitude lors du débat de l’entre-deux-tours l’a « radicalisée » et a enrayé la stratégie de dédiabolisation qu’elle déployait jusqu’ici.

De fait, le nombre de Français souhaitant voir Marine Le Pen jouer un rôle important à l’avenir a fortement reculé depuis l’élection présidentielle, passant de 29 % juste avant le premier tour à 14 % aujourd’hui. La présidente du Front national connaît peut-être une crise d’image encore plus profonde que son parti.

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