Le FN a-t-il gagné la bataille des idées ?

Le FN a-t-il gagné la bataille des idées ?

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Frédéric Pennel

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Journaliste de formation, Frédéric Pennel est spécialiste en sciences politiques et en questions internationales. Après une expérience en institut de sondage, il a piloté les études d’opinion au sein du ministère de la défense. Il est actuellement consultant éditorial en agence de communication.

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Il y a 13 ans, Jean-Marie Le Pen accédait au second tour de la présidentielle. Les commentateurs mettaient alors en avant un vote protestataire, dopé par les 5 années de connivence gauche-droite, dans le cadre de la cohabitation qui s’achevait alors. Cette qualification lepéniste au second tour, avec seulement 18% des suffrages, avait été rendue possible par l’émiettement des candidatures. Un « accident » en quelque sorte, vite effacé deux semaines plus tard, Jacques Chirac écrasant son adversaire avec 82% des voix.

Aujourd’hui, dans une situation similaire, il n’est plus possible d’écarter d’un revers de la main l’hypothèse qui verrait le candidat du FN élu. Si l’élection avait lieu demain, François Hollande ne gagnerait que de justesse face à Marine Le Pen (52-48%). On a assisté dernièrement à un retournement de l’opinion, du fait de la personnalité de Marine Le Pen et de sa stratégie. Une stratégie qui a positionné le FN en phase avec les évolutions de l’opinion avec un double mouvement de ciseaux.

La radicalisation idéologique des Français

Le premier mouvement est celui opéré par les Français : ils se sont radicalisés sur des thèmes « historiques » du FN. L’immigration au premier chef. Leur regard s’est durci à ce sujet, 69% (+20 points en 5 ans) estimant qu’il y a trop d’immigrés en France. Parallèlement, l’image de l’islam s’est détériorée, 69% des Français connotant ce mot plutôt négativement. A ce titre, une majorité de Français (63%) souhaitait en 2012 interdire le voile islamique dans la rue, alors qu’ils n’étaient que 32% en 2003.

Parmi les autres fondamentaux frontistes, le goût pour l’autorité rencontre un écho positif dans la société, un écho se déclinant de différentes manières. Dans le rôle de l’école d’abord : les Français privilégient qu’elle « donne avant tout le sens de la discipline et de l’effort » (64%), plutôt que de « former des gens à l’esprit éveillé et critique » (35%). On savait que le souffle libertaire porté à la suite de Mai 68 était définitivement retombé. Mais l’esprit répressif est quant à lui de retour. L’une de ses illustrations les plus spectaculaires est la progression des partisans de la peine de mort : un Français sur deux souhaite son rétablissement (+18 points en 5 ans).

Le FN a toujours entretenu en son sein le culte du chef, et ce alors que l’opinion est justement en quête d’une figure d’autorité : 84% des Français estime qu’on a « besoin d’un vrai chef pour remettre de l’ordre ». Une posture dans laquelle Marine Le Pen, qui vient de « tuer le père », est plus à l’aise que jamais. Un Français sur deux se déclare même prêt à être gouverné par un « homme fort qui n’ait à se préoccuper ni des élections ni du Parlement ». Sans forcément lorgner vers un régime inspiré par Poutine ou Erdogan, les Français semblent douter de l’efficacité du fonctionnement actuel de notre système démocratique.

Sur un autre plan, les frontières sont revenues au goût du jour, tandis que le drapeau a repris des couleurs (82% sont fiers d’être français). Et c’est l’Union européenne, la tête de Turc historique du parti lepéniste, qui en fait notamment les frais. L’UE évoque un sentiment positif pour seulement 52% des Français. 23 ans après Maastricht, alors qu’une monnaie unique, un hymne, un drapeau et les échanges Erasmus devaient diffuser l’esprit européen, la grande majorité (68%) se sent d’abord français contre 31% qui se considère autant européen que français. Plus frappant encore : jamais la volonté de se protéger davantage du monde d’aujourd’hui n’a été aussi présente (50%, +20 points depuis 5 ans).

La République laïque et sociale, nouveau totem du FN  

Une plus large partie de l’opinion a donc rejoint un certain nombre de constats. Parallèlement, un second mouvement s’est opéré avec le rapprochement de Marine Le Pen des préoccupations premières de l’opinion : le besoin de protection, notamment face aux menaces pesant sur l’emploi et sur l’avenir personnel. Pour mener ce combat, la figure tutélaire que s’était arrogé son père, Jeanne d’Arc, ne lui suffisait pas. Il lui fallait une autre prise de guerre : ce sera Marianne. En cherchant à s’approprier la « République », c’est tout un ensemble de valeurs sous-jacentes qu’elle veut récupérer : la constitution ne précise-t-elle pas que la République est laïque et sociale ? Elle est donc considérée comme protectrice face aux immiscions de la religion de la sphère publique. Et protectrice face à la mondialisation, davantage perçue comme une menace (à 61%) que comme une opportunité (39%).

Et les valeurs républicaines ont la cote. Les termes « République » (81%), « laïcité » (79%) et  « solidarité » (78%) revêtent une dimension particulièrement valorisante pour une grande majorité de Français. En investissant ce terrain républicain, Marine Le Pen a pu occuper un espace vidé puisque que ceux que l’on désignait il y a 20 ans comme les « Républicains » ont disparu. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si plusieurs chevènementistes (Florian Filippot) ou séguinistes (Paul-Marie Coûteaux) ont atterri au FN, bousculant la vieille garde, parfois pétainiste ou proches de l’ancienne OAS. Et ce n’est pas un hasard si l’UMP s’appellera certainement demain « les Républicains » : Marianne, tout le monde se l’arrache.

Dans le ciel de l’opinion, peut-on dire que les astres sont alignés pour le Front national ? En matière de posture ou de sémantique, on pourrait bien le croire. Mais il en va autrement concernant le programme lui-même puisque les deux mesures les plus emblématiques prônées par le FN, le retour au franc (souhaité par 29%) et la préférence nationale (24%), sont très loin d’être validées par l’opinion.

Mais force est de constater que le parti de Marine Le Pen semble être sorti de sa vocation protestataire pour devenir un parti d’adhésion. Lors des dernières élections départementales, la majorité des électeurs frontistes justifiaient leur vote par une approbation des idées ou des constats, davantage que de la simple contestation. La droite radicale est aujourd’hui le centre d’attraction du jeu politique, comme la gauche pouvait l’être au début du XXème siècle. Aspirant parfois les autres partis dans son orbite idéologique.

Article publié sur lopinion.fr

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