L’anglais, ça sonne tellement bien, mais on le parle si mal

L’anglais, ça sonne tellement bien, mais on le parle si mal

Photo du profil de Frédéric Pennel

Frédéric Pennel

Analyste Délits d’Opinion

Réseaux sociaux

twitterlinkedin

Biographie

Journaliste de formation, Frédéric Pennel est spécialiste en sciences politiques et en questions internationales. Après une expérience en institut de sondage, il a piloté les études d’opinion au sein du ministère de la défense. Il est actuellement consultant éditorial en agence de communication.

Tous les articles de cet expert

Les Français parlent franglais. Les mots anglais sont bons en bouche. Percutants et associés à un imaginaire lié à la réussite et aux stars. De big up à RIP, tant la joie que le drame prennent une autre dimension dans la langue de Shakespeare. Ou plutôt la langue de Jon Snow ou de Frank Underwood. Les séries se sont en effet ajoutées à la musique et au cinéma comme un des vecteurs consacrant l’anglais comme la langue de référence de la culture populaire.

André Vallini ne le sait que trop bien. Le secrétaire d’État au développement et à la francophonie avait poussé un vrai coup de gueule début mai contre le choix de l’anglais pour l’hymne officiel de l’équipe de France à l’Euro. De même pour le choix de la chanson représentant la France à l’Eurovision: les refrains étaient en anglais. Pris en tenaille entre l’incontournable «anglais business» et le désirable «anglais hobbies», le français paraît bon pour se replier sur le terrain des dictées et des auteurs classiques.

L’attraction d’une langue étrangère sur une autre est un phénomène des plus classiques. Cela se traduit bien souvent par des emprunts de mots. Ces emprunts, que ce soit à l’arabe ou à l’esquimau, nourrissent depuis longtemps le français. Il s’agirait même, selon les linguistes, d’un signe de vitalité de la langue.

Dans la Renaissance du XVIe siècle, un certain nombre d’intellectuels français enrageaient déjà, mais à cette époque, c’étaient les italianismes qui étaient stigmatisés. Des charrettes entières de mots, apparemment plus à même d’exprimer la modernité, franchissaient les Alpes pour se fourrer dans toutes les bouches françaises. «À voir les courtisans emprunter d’Italie leurs termes de guerre, laissant leurs propres et anciens, […] on viendrait à penser que la France ait appris l’art de la guerre en l’école d’Italie», se lamentait Henri Estienne, un humaniste vivant sous le règne d’Henri III. Hier l’art de la guerre en italien, aujourd’hui les nouvelles technologies en anglais. C’est notamment en réaction à cette frénésie italianisante que la Pléiade a forgé son aspérité, en donnant au français ses lettres de noblesse.

EN DIRECT DE LA SILICON VALLEY

L’anglais a remplacé l’italien comme langue d’attraction. Depuis le XVIIIe siècle, le français emprunte plus dans le répertoire anglais que dans nulle autre langue. Il y a puisé des références politiques avec Parlement. Il y a pioché de quoi répondre à l’essor du sport avec football. Il y a également recherché une dose de glamour: «Swan était très smart ce jour-là dans le dinner-jacket», écrivait Proust.

L’anglais donne du lustre et diffuse du rêve. Une «étoile» ne sera jamais une star. Et ces stars préféreront toujours un lifting plutôt qu’un «lissage» ou un «remodelage». Car, quand on privilégie son look à sa «dégaine», l’inconscient cherche un chemin pour accéder à un certain imaginaire. Marqueteurs et pubards ne s’y sont pas trompés: imbibés de l’idée que l’anglais fait vendre, ils ont mis sur pied Renault et «la French tech» ou SFR pour «Get ready», parmi bien d’autres. Publicités et noms de produits en langue anglaise inondent nos écrans et nos panneaux d’affichage.

L’attraction qu’exerce l’anglais est donc tout sauf récente. René d’Etiemble avait écrit le livre Parlez-vous franglais? en… 1964! Mais non seulement le phénomène n’a pas décéléré depuis, mais celui-ci a pris un tour frénétique. «Il n’y a jamais eu autant d’anglicismes dans notre vocabulaire, de l’ordre de 10%, et cela augmente de manière exponentielle», s’alarmait Jean Maillet, lexicographe et ancien professeur d’anglais, dans les colonnes du Parisien en mars 2016. Une étude réalisée par Mediaprism indique que 90% des Français usent d’anglicismes.

Face à cette profusion, le linguiste Claude Hagège tire la sonnette d’alarme. Pour lui, les emprunts ne sont en rien destinés à enrichir le vocabulaire avec des nuances plus fines ou des contenus neufs. Car la différence avec les précédentes vagues d’emprunts est qu’aujourd’hui ils viennent aussi remplacer des mots français. T-shirt avait déjà ridiculisé «maillot de corps»Planning ou timing ringardisent désormais «programme» ou «emploi du temps»«Il s’agit d’une forme de snobisme dont il faudrait un Molière pour faire la satire», raille le linguiste dans son ouvrage, Combat pour le français.

Les séries vendent l’Amérique et l’anglais

Outre son importance dans la vie économique, l’anglais exerce une force d’attraction sur la jeunesse –notamment– française. Cette langue symbolise l’évasion, le divertissement et la décontraction. Les mots anglais viennent d’abord se nicher dans les angles morts du français, là où le vocabulaire est lacunaire. Le succès du verbe spoiler illustre bien qu’il existait un manque criant pour décrire une réalité primordiale pour les adolescents amateurs de séries. D’autres nouveaux mots déboulent directement des start-upcaliforniennes, pour décrire les nouvelles réalités découlant du numérique: poke, geek, chat ou YouTubers.

Derrière l’envie d’anglais se profile une envie d’Amérique. Une envie ravivée via un nouveau vecteur: les séries. Indirectement, les séries américaines nourrissent les imaginaires et les peuplent de références liées à la culture des États-Unis: elles réactualisent sans cesse le rêve américain. Les séries françaises, quant à elles plus réalistes et davantage ancrées dans le quotidien, ne provoquent pas le même désir. Quant à la série française Versailles, glamour et consacrée à la vie de Louis XIV au milieu de sa cour, ses auteurs avaient même pris le parti de la tourner en anglais. Allant même jusqu’à mettre sur pied un casting composé exclusivement d’anglophones afin de l’exporter dans le monde en neutralisant la contrainte du doublage. Mais n’est-il pas choquant de faire parler la cour de Louis XIV et de Molière en anglais ? Pas forcément si l’on considère que la langue diffusant une part de rêve est désormais l’anglais.

Par ailleurs, épisode après épisode, les séries suscitent suffisamment d’attachement aux personnages qu’elles donnent envie de leur ressembler. On se met même à répéter les mots ou à reproduire les expressions du visage de personnages que l’on affectionne. La pratique de la VO pour les séries, beaucoup plus généralisée que pour les films par exemple, amplifie le phénomène. Car s’enquiller des saisons entières suscite des pulsions d’identification d’autant plus fortes quand il n’y a pas le filtre inhérent à la pratique du doublage«Les films et séries en VO vous donnent accès à la culture du pays, ou du moins à un pan de cette culture, sans passer par le prisme déformant de la traduction», confirme le site Le monde des langues. La sonorité de l’anglais, prononcée par des personnages auxquels on s’attache, séduit les fans. Par leur efficacité et l’intensité des personnages, les séries contribuent à donner de la consistance à l’anglais.

Les Français, meilleurs en franglais qu’en anglais

Le thermomètre de l’attraction de l’anglais chez les ados français, ce sont les réseaux sociaux. Les tags et les humeurs, bien souvent rédigés en anglais, s’y sont littéralement substitués aux termes français. À l’école, même les cancres en anglais ne boudent pas leur plaisir: Google translate n’est alors pas du luxe. Afficher ses humeurs du jour en anglais résulte de la volonté de percuter. Pourquoi glisser des posts en anglais sur Facebook ou sur Twitter lorsqu’on n’a parfois aucun follower ou abonné anglophone? «Parce que ça sonne mieux»«parce ce que c’est plus cool»«parce qu’il s’agit de paroles de chansons». Les mêmes raisons, floues car d’ordre émotionnelle, sont avancées. En réalité, beaucoup de jeunes se prennent pour des New-Yorkais ou des Londoniens et agissent par mimétisme.

Mais, au-delà du contenu des séries, films, chansons ou articles de sport, «la pression provient du fait que les producteurs ont réussi à convaincre les consommateurs que la liberté, l’ouverture à l’autre et les hautes technologies se font en anglais», écrit Claude Hagège. Les jeunes se laissent volontairement aspirer dans l’orbite anglo-américaine, apparemment plus désirable et moins désuète. En creux, c’est le français qui apparaît bien monotone aux oreilles des Français.

La musique ou les séries aidant, s’exprimer en anglais a beau apparaître plus «stylé», il n’en reste pas moins que les élèves français demeurent toujours parmi les cancres européens en anglais (24e sur une classe de 27 États). Un niveau médiocre en français et carrément mauvais en anglais au sein de la jeunesse: on perd sur les deux tableaux. La large popularité des séries américaines ne peut que contribuer à améliorer le niveau d’anglais, mais cela ne dispense pas de s’interroger sur la nature de l’enseignement de l’anglais délivré dans les enceintes scolaires. Quant au retour en grâce du français dans la jeunesse, il passera par des productions culturelles francophones suffisamment populaires pour enflammer les réseaux sociaux et animer les discussions en cours de récré. Stromae avait tracé un chemin prometteur. La vitalité du rap français représente un autre exemple démontrant que l’imaginaire peut aussi divaguer dans la langue de Baudelaire.

Article publié sur Slate

Partager ce contenu :

Laisser un commentaire