La TVA sociale : ne pas prendre de risques serait une folie

La TVA sociale : ne pas prendre de risques serait une folie

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Frédéric Pennel

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Journaliste de formation, Frédéric Pennel est spécialiste en sciences politiques et en questions internationales. Après une expérience en institut de sondage, il a piloté les études d’opinion au sein du ministère de la défense. Il est actuellement consultant éditorial en agence de communication.

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Soirée électorale du 2nd tour des législatives de 2007 au QG de l’UMP. Une ambiance morose y règne. Le parti présidentiel recueille certes une majorité parlementaire, mais les résultats apparaissent décevants au regard de l’ampleur de la victoire de Nicolas Sarkozy un mois plus tôt et des résultats du 1er tour des législatives. La gauche n’est pas mise en déroute, elle subit, au contraire, une défaite assez honorable. On avait alors attribué ce mouvement d’opinion, ayant permis à de nombreux députés socialistes de garder leurs sièges, à un fait d’arme de Laurent Fabius. Pendant la soirée électorale du 1er tour des législatives, sur un plateau télé, dans le but effrayer les électeurs, il axe le débat sur l’augmentation de la TVA prévue dans le programme UMP pour alléger les charges sociales. Les discussions autour de cette « TVA sociale » brouillent les perceptions pendant l’entre-deux tours. L’UMP cafouille, avance hasardeusement des chiffres sur le montant de la hausse ; François Fillon évoque même 5 points de plus.

L’amertume ressentie à la suite de cette victoire décevante aura raison de la TVA sociale : le gouvernement ne sacrifiera plus aucune cartouche sur ce projet qui restera 4 ans et demi enfoui dans les tiroirs. Mais, à 100 jours de l’élection présidentielle, l’exécutif la ressort, comme d’un chapeau, avec l’ambition de la mettre en œuvre avant la fin de la session parlementaire. Il ne s’agit pas d’un simple effet d’annonce, le Parlement est appelé à siéger plus longtemps qu’à l’accoutumée spécifiquement pour légiférer sur ce projet. Le pari est audacieux. Il est même dangereux, car cette réforme, compliquée à expliquer, impacte directement la bourse des ménages. D’autant que, selon l’Ifop, jamais l’opinion ne s’y est montrée aussi hostile. Seuls 32% des Français se déclarent favorables au transfert d’une partie du financement de la protection sociale des charges sociales vers la consommation, contre 68% qui s’y opposent (38% y sont même tout à fait opposés) . Cette idée n’épousait pas auparavant les clivages partisans traditionnels : elle était ainsi fermement soutenue par Manuel Valls. Aujourd’hui, l’électorat UMP est le seul qui s’y déclare majoritairement favorable. Les sympathisants socialistes, frontistes et centristes s’opposent tous à cette réforme. La TVA sociale est donc tout sauf fédératrice.

Ce terrain semble donc miné. Nicolas Sarkozy, avec l’énergie des désespérés, se lance-t-il dans un pari politiquement suicidaire ?

L’impossible défense du bilan

La seule défense du bilan du quinquennat serait électoralement désastreuse. Seule la politique internationale, pesant bien peu dans les préoccupations des Français, trouve grâce aux yeux des Français. Selon l’Ifop, 67% des Français estiment que Nicolas Sarkozy défend bien les intérêts de la France à l’étranger. Pour tous les autres domaines de politique intérieure, l’opinion ne fait plus confiance au pouvoir actuellement aux commandes, et ce depuis longtemps. Les deux seuls sujets pour lesquels les Français se montrent les plus indulgents ne recueillent même pas une confiance majoritaire dans l’opinion : il s’agit de la lutte contre l’insécurité (43% de confiance) et la protection de l’environnement (43%). Concernant la lutte contre le chômage, principale préoccupation des Français, et l’augmentation du pouvoir d’achat, chère au chef de l’Etat, les Français sont très minoritaires à faire encore confiance au gouvernement (respectivement 24 et 16%).

La perception par l’opinion du bilan de la présidence Sarkozy est donc nettement négative. Et les nouvelles qui tombent régulièrement, tels des couperets, ne peuvent qu’appuyer ce sentiment : la montée du chômage, la fermeture d’entreprises, le resserrement de l’étau par les agences de notations et la récession. Et l’argument « la faute à la crise » apparaît limité.

Une élection loin d’être gagnée

Nicolas Sarkozy a été, selon un grand nombre de commentateurs, le Président le plus critiqué par les médias sous la Vème République. Il a fait l’objet de « unes » violentes, et pas seulement dans la presse de gauche. « Sarkozy est-il si nul ? » titrait ainsi le Point en juin 2010. Avec 36% d’opinion favorable (Ifop), il reste également le Président sortant le plus impopulaire à 4 mois d’une élection. Par ailleurs, la dynamique européenne pousse à renouveler les dirigeants politiques, dans la lignée de l’Italie, la Grèce ou l’Espagne.

Face à lui, François Hollande a gardé jusqu’au début 2012 un socle électoral d’une solidité surprenante, alors même qu’il n’a pas été épargné par les récentes polémiques. Il se déplace beaucoup mais prend encore peu de risques en termes d’engagements. Il peut compter surfer sur un anti-sarkozysme vivace, qui a eu le temps de s’enraciner profondément ces cinq dernières années. Sur un autre front, une Marine Le Pen ou un François Bayrou peuvent également menacer une qualification au second tour.

« De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace »

Le vent ne souffle donc guère en faveur de Nicolas Sarkozy. Dans un tel contexte, la folie serait de ne pas prendre de risques. La guerre de mouvement est le seul moyen pour Sarkozy de gagner. Les « sommets de la dernière chance » au niveau européen pour déjouer les offensives des marchés à l’encontre de l’euro et des dettes souveraines n’ont pu suffire à inverser les tendances sondagières en novembre et décembre, le président sortant restant loin derrière François Hollande au second tour. Le lancement de nouveaux chantiers telles la TVA sociale, la taxe Tobin ou la réforme du métier d’enseignant permettent de façonner le Président en homme d’action. Et d’imposer ses thèmes à ses adversaires, à devenir le moteur de la campagne. Depuis 1995, ce sont les candidats qui ont réussi à imposer leurs thèmes de campagne qui ont remporté les élections : la fracture sociale en 1995, la sécurité en 2002 et le pouvoir d’achat en 2007.

Dans l’étude mensuelle sur les sujets de conversation, l’Ifop nous apprend que la TVA sociale a constitué un sujet de conversation pour plus d’un Français sur deux (soit nettement plus que la polémique stérile sur le « sale mec »), ce qui démontre le potentiel que revêt ce thème.

La TVA sociale : la promotion des intérêts français

Certes, la TVA sociale est impopulaire. Elle s’inscrirait pourtant dans un axe de campagne potentiellement porteur : le néo-patriotisme économique. Face à une concurrence jugée déloyale, aux résultats exécrables de notre commerce extérieur et à la désindustrialisation de la France, le Président sortant pourrait incarner la défense des intérêts économiques de la France. François Bayrou promouvait le mois dernier le label « made in France », partant du postulat qu’on ne produisait pas assez français. Cette nouvelle donne avait rencontré un certain enthousiasme de la part des Français. Selon un sondage Ifop, 72% se disaient même prêts à acheter un produit plus cher s’il était français.

Le précédent allemand : un succès plus économique qu’électoral

Le débat sur la TVA sociale doit également prendre en compte le rapport de force entre Etats européens. Nicolas Sarkozy est, à l’instar de Jacques Chirac, davantage un européen de raison que de cœur. Il a pu mesurer l’ambivalence des bienfaits du fonctionnement de l’Europe actuelle pour la France. L’Union européenne est certes une nécessité géopolitique, historique et économique ; une plus grande intégration apparaît même nécessaire pour constituer un pendant au volet économique de la construction européenne. Mais cela n’occulte pas l’existence d’intérêts nationaux parfois contradictoires avec les intérêts communautaires. L’Allemagne avait ainsi été stigmatisée par la ministre Christine Lagarde, en 2010, lui reprochant de créer sa croissance au dépens des autres Etats européens, favorisant ses exportations au détriment de sa consommation intérieure. En effet, sans remettre en cause le libre-échange, Gérard Schröder avait mis en place un vaste chantier afin de renforcer la compétitivité de l’économie allemande, notamment au détriment de ses partenaires européens. La TVA sociale était au cœur du dispositif basé sur les aspects suivants :

– une baisse du coût du travail (charges et salaires) pour favoriser les exportations et une hausse de la TVA pour pénaliser les produits importés ;

– un solide label « made in Germany » permettant de garantir la qualité des produits ;

– la réduction de l’inflation à son minimum.

Par ailleurs, la mise en place de l’euro neutralise désormais les dévaluations des autres Etats de la zone euro. Et, le fait de maintenir un euro fort permet d’acheter à moindre coût des produits sous-traités en Europe de l’est, hors zone euro, qui sont ensuite assemblés en Allemagne. Ainsi, la première puissance du continent tire une part importante de sa croissance de ses exportations vers la zone euro, notamment vers la France. Appliquer la TVA sociale en France pourrait ainsi contribuer à rééquilibrer la balance commerciale franco-allemande.

La modération salariale rendue nécessaire par cette orientation de politique économique avait largement participé à rendre le chancelier Schröder impopulaire, ce qui lui a coûté son poste. Angela Merkel lui a succédé mais elle s’est bien gardée d’infléchir la politique menée par son prédécesseur. En quelques années, l’Allemagne a pu ainsi renforcer sa compétitivité industrielle et son poids économique en Europe. Merkel triomphe mais c’est Schröder qui en avait payé le prix électoral.

Le candidat du pouvoir d’achat appartient au passé

En suivant cette voie politique, le candidat Nicolas Sarkozy s’apprêterait donc à endosser un costume très différent de celui de 2007. Il deviendrait l’antithèse du candidat du pouvoir d’achat, privilégierait l’offre plutôt que la demande. Il a commencé à donner le ton lors de ses vœux le soir 31 décembre, insistant sur la dimension dramatique de la crise.

Le risque politique reste considérable car cette option, largement justifiable économiquement, ne peut porter ses fruits que sur le moyen terme, soit après les élections. Par ailleurs, même si les Français sont conscients de la gravité de la crise, on les imagine mal accepter une hausse de la TVA, et donc des prix, si elle n’était pas compensée par des hausses de salaires de la part des employeurs.

Accepter un tel risque d’opinion en concrétisant la TVA sociale démontre que, dans l’esprit de l’entourage de Nicolas Sarkozy, la victoire est loin d’être acquise.

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