Le délitement de la société France derrière les Gilets jaunes

Le délitement de la société France derrière les Gilets jaunes

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Olivier Vanbelle

Co-fondateur Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à Sciences Po et à l’ENS de la rue d’Ulm, Olivier a travaillé au sein d'un institut de sondages. Il a ensuite évolué au sein de cabinets de conseil auprès du secteur public.

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Un mouvement à l’origine floue

Issu des réseaux sociaux mais à l’origine précise mal définie – plusieurs gilets jaunes revendiquant la paternité de l’appel originel – le mouvement semble émaner de plusieurs pétitions, pages et vidéos postées sur le net.

A l’origine centrées sur la question des hausses du prix du carburant, les revendications se sont rapidement élargies sur la question du pouvoir d’achat des classes moyennes ou populaires, essentiellement rurales ou périurbaines, jusqu’à aboutir à des demandes de démission d’Emmanuel Macron.

Un mouvement difficile à analyser : des gens différents avec des revendications différentes

La première difficulté résulte de la capacité à ne pas réifier ce mouvement en une sociologie unificatrice où les gilets jaunes auraient une base sociologique commune, avec des problématiques communes et des revendications uniformes.

La réalité est beaucoup plus complexe, malheureusement pour le Gouvernement, puisqu’il rend les négociations plus difficiles à mener. Ce mouvement – on devrait parler en fait d’agrégation de différents mouvements – s’est développé dans tous les départements de notre territoire, avec comme principaux foyers ce que le géographe Roger Brunet appelait « la diagonale du vide », s’étendant des Ardennes aux Hautes-Pyrénées. Hervé le Bras a ainsi pu formaliser une carte de densité de présence des « gilets jaunes », révélant une hétérogénéité forte entre les départements dits ruraux. La concentration des gilets jaunes est ainsi plus forte dans des zones délaissées par les services de l’Etat et dans les zones péri-urbaines, notamment dans les départements limitrophes de l’Ile-de-France. Les gilets jaunes de ces premières zones insistent ainsi sur la présence de l’Etat et de services publics, avec des actions qui restent relativement locales et ceux des secondes zones focalisent plus sur le prix du carburant, des taxes et ont fait remonter le mouvement à Paris.

Un mouvement attrape-tout soutenu par les Français, soutien qui ne se dément pas

On assiste ainsi à une coagulation de protestations aux motifs différents, dont les signaux faibles ont été le ras-le-bol fiscal, désormais très présent dans les débats, mais également la limitation de vitesse à 80km/h sur les routes secondaires, qui avait suscité en début d’année une hostilité très forte. Les populations rurales étaient déjà « chauffées » sur le sujet avec 78% d’entre elles qui s’y opposaient. Vu de Paris, le sujet pouvait sembler anecdotique et pourtant il s’agissait bien là d’une thématique clé pour les Français puisqu’en février 74 % d’entre eux l’avaient évoqué avec leurs proches, ce thème se plaçant en deuxième position des conversations de nos concitoyens. Cette thématique était même devenue la première des préoccupations en juillet dernier avec 72% de citations[1].

Parmi les autres signaux faibles de grogne sociale qui monte progressivement, on peut citer le soutien du mouvement lancé par les retraités et des personnels d’EHPAD en mars dernier qui dépassait les 80%.

Ce mouvement s’inscrit dans la même lignée avec 75% de soutien global la semaine dernière[2].

Ce soutien est même en hausse (+5 points) depuis les récentes déclarations de Gérard Darmanin (« peste brune ») et l’intervention d’Emmanuel Macron du 27 novembre dernier. L’écart de soutien évolue principalement en fonction de la catégorie sociale : 83% des classes populaires contre « seulement » 56% des cadres. A noter d’ailleurs, la naissance d’un clivage au sein de l’opinion publique puisque le soutien des cadres est en net recul après les scènes de casse à Paris (-9 points), quand il augmente massivement auprès des classes moyennes (+10) et des catégories populaires (+8). On est donc passé en une semaine d’un écart de 10 à 27 points entre CSP+ et CSP-. Cet accroissement d’écart pourrait ainsi aboutir à une radicalisation des positions et une fracturation encore un peu plus forte au sein de la population.

On constate également une différence de soutien, mais moins marquée entre résidents des petites communes rurales (83% +4) et de l’agglomération parisienne (68%, +5). Ici en revanche, pas d’écart de trajectoire.

De manière plus étonnante, on constate même une majorité de soutien au sein de l’électorat d’Emmanuel Macron (52%), qui en outre tend à s’accroitre (+3 points).

Le discours du Président de la République n’a ainsi pas été perçu positivement puisque 81% des Français estiment que l’exécutif n’est pas à l’écoute des revendications et 69% d’entre eux estiment que la mobilisation doit se poursuivre. Dans la même veine, selon une étude Opinion Way pour LCI-RTL-Le Figaro, 76% des Français n’ont pas été convaincus par les annonces présidentielles : 43% les jugeant même « pas du tout suffisantes ».

De même, les violences du 1er décembre n’ont pas eu d’impact majeur sur ce soutien : nos concitoyens sont toujours 72% à soutenir ce mouvement. Le risque insurrectionnel, perçu comme réel par 79% des Français, ne semble ainsi pas les effrayer. Pire, le Gouvernement est perçu comme responsable des échauffourées : 90% estiment qu’il n’a pas été à la hauteur des événements.

Ici le syndrome de « grève par procuration » paraît adapté : les Français soutiennent non seulement une partie des revendications mais souhaitent également la poursuite de ces actions, en dépit des actes de violence largement relayés.

Un mouvement désorganisé, symbole du déclin accéléré des corps intermédiaires

Parmi les caractéristiques différenciantes du mouvement, la forte hétérogénéité des demandes et l’horizontalité de l’organisation – plus proche des printemps arabes que des mouvements sociaux habituels – sont notables. Cette horizontalité engendre des difficultés évidentes pour le pouvoir puisqu’il n’a pas d’interlocuteur direct. La scène de l’émission politique dédiée au sujet des gilets jaunes sur France 2 dimanche 2 décembre était ainsi hallucinante tout autant que révélatrice : Léa Salamé recadrée sévèrement en direct alors qu’elle présentait Jacline Mouraud comme « porte-partole des gilets jaunes » par d’autres gilets jaunes estimant que Mme Mouraud ne les représentait pas.

Tout aussi ubuesque, la réunion du 30 novembre d’une délégation de huit représentants à Matignon qui tourne au fiasco, 6 d’entre eux ne se présentant par (certains ayant été menacés de mort dès lors qu’ils se sont proclamés représentant du mouvement), un septième quittant la réunion avant même son commencement sous prétexte qu’elle ne serait pas filmée…

Le symbole était d’ailleurs tout aussi fort : des « représentants » d’un mouvement né en dehors des organisations syndicales face à un Gouvernement issu d’un mouvement politique né en dehors des partis politiques. Depuis, les partis politiques vont d’approches timides en tentatives de drague plus lourdes, avec, à chaque fois, la main sur le cœur « Il n’est bien évidemment pas question de faire de la récupération politique mais… ». Parallèlement, les syndicats, déjà peu crédibles et en pleines élections au sein du secteur public, n’ont pas vu le coup venir. Ils se sont tout d’abord tenus à l’écart, avant d’être franchement mis à l’écart, alors même qu’elles avaient vocation à défendre ses revendications. Même constat pour Jean-Luc Mélenchon, qui arpente désormais tous les plateaux télés pour commenter ce mouvement, alors même que pendant 18 mois ses propres tentatives d’exister médiatiquement en fédérant le peuple au travers d’événements divers (« la Fête à Macron »…) se sont crashées. Ce sont au final des inconnus sur Facebook qui ont su mobiliser les foules et enclencher une dynamique

Ce mouvement est également considéré comme apolitique, non pas au sens où ses revendications ne sont pas politiques (par définition elles le sont), mais au sens où aucun parti n’a de mainmise sur lui. Les tentatives de décrédibilisation du mouvement en prétendant que les manifestants étaient plus ou moins pilotés par des partis des deux bords de l’échiquier politique (RN / LFI) étaient au final peu crédibles et n’ont duré qu’un temps.

Quelles conclusions tirer de ce mouvement ?

Plusieurs constats s’imposent et pour être clair, il n’en ressort pas grand-chose de positif. Tout d’abord les fractures inlassablement décrites depuis plusieurs années entre d’un côté « les Français » et leurs « élites », de l’autre entre les CSP+ des grandes métropoles et une autre France, celle des zones périurbaines ou certaines zones rurales qui subissent de plein fouet la réorganisation des services publics, des écoles municipales aux bureaux de poste, semblent toujours plus béantes (attention à ne pas englober, par simplification excessive, l’ensemble des métropoles contre l’ensemble de la ruralité, les réalités rurales étant très hétérogènes, comme on l’a vu précédemment).

Parallèlement, le consentement à l’impôt semble de plus en plus faible et la moindre brise suffit désormais pour rallumer les braises de la contestation sociale. Cet élément semble mettre en évidence ce qui peut apparaître comme le gros raté du quinquennat d’Emmanuel Macron : l’incapacité du politique à rassembler l’ensemble des Français autour d’un destin national, la capacité à transcender la position sociale de chacun, de dépasser son individualisme de classe vers un projet collectif, au travers d’un récit national. Ce faible niveau de consentement ne peut que représenter un symptôme de plus de l’atomisation individualiste de notre société, à l’œuvre depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Ces mouvements peuvent-ils aboutir à une insurrection ?

Depuis 200 ans, la plupart des révolutions dans notre pays ont en commun un déclencheur autour du pouvoir d’achat ou du consentement à l’impôt. La révolution de juillet 1830 mettant fin au règne de Charles X et mettant au trône Louis-Philippe 1er dans ce qu’on a appelé la monarchie de Juillet, avait ainsi comme contexte une forte grogne du peuple suite à une crise économique et des mauvaises récoltes entre 1827 et 1830 aboutissant à une forte élévation du prix du pain. Des premières manifestations ont éclos en province, tout d’abord en Normandie, avant de déraper en violences. Ce premier mouvement d’origine populaire fut ensuite récupéré par la bourgeoisie.

Si la première partie peut vaguement correspondre, on voit mal ce qu’on appellerait aujourd’hui la classe moyenne supérieure se soulever contre le pouvoir en place. En dépit du délitement des classes moyennes, la bourgeoisie française actuelle, autant urbaine que rurale, paraît stable et stabilisante pour le Gouvernement en particulier et les institutions de la République en général.

L’enjeu est donc ailleurs.

Les conséquences ?

Pour l’exécutif en général et le Président de la République en particulier, la partie semble perdue. Réactions absentes, pas adaptées ou trop tardives : son image comme son projet réformateur est écornée. En amont, le projet politique n’a été, au mieux pas compris, au pire pas validé par cette frange de la société qui manifeste et au-delà par celle qui la soutient (qui représente, rappelons-le, entre 70% et 80% des réponses exprimées). Pour le Président, sa côté de popularité est en baisse, quand ses traits d’image négatifs sont en hausse : ainsi, après les émeutes du 1er décembre, celui-ci était perçu comme « arrogant » par 72% de nos concitoyens (+4 points), comme déconnecté des réalités des Français (+6), trop autoritaire (+6)[3]. Parallèlement, ses qualités étaient moins fréquemment mentionnées : son dynamisme (-6 points), son courage (-9) et sa capacité à savoir où il va (-4).

Le Président doit ainsi trouver un équilibre entre maintenir le cap (s’il remet par exemple l’ISF, le quinquennat réformateur, socle de sa légitimé, est mort) et des concessions (trop tardives) évidentes : la future augmentation des taxes au 1er janvier paraît ainsi invraisemblable. A moyen terme, il devra trouver le moyen de concilier les exigences à court terme des citoyens (et électeurs !) à l’orée d’un cycle électoral de 4 ans qui commence dès mai 2019 avec les européennes et son projet de réformes à long terme. On peut également s’interroger sur la suite du quinquennat : dans ce contexte, quelle force politique pour négocier le nouveau régime de retraites, l’allocation-chômage ou la formation professionnelle ?

Concernant le prochain cycle électoral des européennes jusqu’aux prochaines législatives post présidentielle de 2022, on peut raisonnablement imaginer un schéma de problématiques propres aux sociétés occidentales atomisées : rejet des élites (et des journalistes) – rejet des impôts / taxes – rejet des immigrés. Ce triptyque désormais habituel promet des campagnes électorales et débats houleux, avec d’un côté des réponses sous forme de slogans simplistes et de l’autre des discours bien-pensants déconnectés. Un contexte que ne renierait pas Donald Trump mais un candidat français aura-t-il autant de talents pour se positionner et profiter de la situation ?

Article publié sur Atlantico

[1] 74 % des Français avaient évoqué ce sujet avec leurs proches, ce thème se plaçant en deuxième position des conversations de nos concitoyens

[2] https://elabe.fr/gilets-jaunes-28novembre/

[3] http://harris-interactive.fr/wp-content/uploads/sites/6/2018/12/Rapport-Harris_Interactive-Sondage-RTL_M6-Manifestation_des_Gilets_Jaunes_sur_les_Champs_Elysees.pdf

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