La cristallisation en cours dans les sondages favorise François Hollande

La cristallisation en cours dans les sondages favorise François Hollande

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Mathieu

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à l’IEP de Grenoble et un master en sociologie politique à Sciences Po Paris, Mathieu a travaillé dans un institut de sondages. Il est aujourd’hui chargé d’études au sein d’une administration publique.

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Dans un article récent du Monde récapitulant les intentions de votes aux élections présidentielles depuis 1981, Thomas Wieder montrait que le « moment de cristallisation » – c’est-à-dire la période à partir de laquelle les sondages ne varient plus guère et où un favori se dégage clairement – a eu lieu à des moments très différents de la campagne. Il est bien entendu difficile de déterminer, au cours de la campagne, quand ce moment survient, puisqu’on ne peut véritablement le détecter que quand les résultats sont connus. De plus, la lecture des très nombreuses intentions de vote, qui peuvent en apparence présenter des enseignements contradictoires, rend particulièrement ardue la détection de tendances lourdes.

Une stabilisation des intentions de vote qui est amenée à durer ?

Toutefois, à ce stade, plusieurs indices nous montrent que la situation semble se stabiliser au premier comme au second tour :

 – François Hollande, après une diminution survenue depuis ses sommets de l’après-primaire, a regagné quelques points avec son lancement de campagne réussi. Il se maintient très nettement en tête du premier tour, se situant généralement au dessus de la barre des 30%.

 – Par ailleurs, Nicolas Sarkozy ne décline plus, et reste situé autour de la barre des 25%. Cette stabilité se fait néanmoins au détriment des petits candidats de droite, et notamment Hervé Morin et Christine Boutin, qui n’ont pas atteint la barre des 1% dans les neuf derniers sondages publiés. Dominique de Villepin en pâtit aussi.

 – Quant à Marine Le Pen, sa domination au sein de l’électorat populaire lui permet toujours de dépasser le seuil des 15%. Toutefois, elle semble en léger déclin et ne tutoie plus aussi facilement les 20%, ne menaçant donc plus directement le Président sortant. À force d’avoir été annoncée ou redoutée, la « surprise Le Pen » perd de sa probabilité.

Les sondages pour le premier tour (six premier candidats)

– François Bayrou conserve l’essentiel de sa progression enregistrée suite à son entrée en campagne à la mi-décembre, mais stagne voire diminue légèrement : autant, pendant la majeure partie du mois de janvier, il se situait entrer 13% et 15%, autant les dernières enquêtes publiées dans les derniers jours du mois le mettent plutôt entre 11,5% et 12,5%.

 – Jean-Luc Mélenchon connaît une bonne phase, dépassant enfin les 5%-7% auxquels il semblait scotché depuis plus d’un an pour atteindre les 9%. Cette progression se fait sans pour autant gêner le candidat socialiste.

 – Enfin, Eva Joly a vu son potentiel électoral fondre tout au long du deuxième semestre 2011. Elle est passée d’environ 5% à 7% en mai-juin à des intentions de vote à 2% ou 3% aujourd’hui.

Le graphique ci-dessus nous confirme qu’en dehors de François Bayrou, les sondages sont assez stables au moins depuis la rentrée 2011 pour les autres candidats, en-dehors des légères variations entre les instituts et les vagues d’enquêtes. On peut faire le même constat au second tour. François Hollande reste nettement en tête avec entre 55% et 60% des voix. Sa situation s’est certes légèrement détériorée par rapport aux niveaux atteints dans la foulée des primaires socialistes, mais le Président sortant ne le menace pas directement, l’écart entre les deux atteignant entre 10 et 20 points.

Les sondages pour le second tour

Au-delà des intentions de vote qui témoignent d’une sensibilité assez limitée aux évènements de la campagne, certains chiffres tendraient à montrer que cette stabilisation est en train de devenir une cristallisation. La sûreté du choix des électeurs progresse sur le long terme. Ainsi, une enquête IPSOS de mars 2011 montrait que seuls 49% des répondants étaient alors certains de leur choix au premier tour dans une configuration opposant notamment Nicolas Sarkozy et François Hollande. Fin janvier/début février 2012, ce chiffre est en nette augmentation : il atteint 53% pour IPSOS et surtout 60% pour TNS Sofres et OpinionWay et même 67% pour LH2. La situation est encore plus figée au second tour où, selon IPSOS, 79% des sondés se disent désormais certains de leur choix : il faudrait désormais que la quasi-totalité des électeurs incertains de François Hollande basculent vers le Président sortant sans que ce dernier n’en perde aucun pour qu’il puisse espérer gagner… Dans ce contexte, les intentions de vote ne devraient pas radicalement se modifier d’ici au 22 avril.

Même constat en ce qui concerne les pronostics de victoire, qui sont très favorables à François Hollande : environ 40% des électeurs pensent qu’il gagnera l’élection, contre environ 20% pour Nicolas Sarkozy selon le sondage quotidien IFOP. Des chiffres qui sont encore plus élevés chez TNS Sofres, où 52% des électeurs pensent que le candidat socialiste l’emportera, contre 28% pour le Président sortant. L’idée de la victoire de Hollande s’est désormais installée chez les électeurs, ce qui était loin d’être le cas il y a encore quelques mois : TNS Sofres donnait un écart beaucoup moins important dans les pronostics des sondés en novembre : 48% pensaient alors que le candidat socialiste l’emporterait, contre 34% pour Nicolas Sarkozy.

Une situation favorable au candidat socialiste

Dans un environnement qui lui est favorable, la consolidation des positions ne peut qu’arranger le candidat socialiste.

Ainsi, la sûreté du choix est assez élevée parmi les électeurs de François Hollande (69% de ses électeurs sont sûrs de leur choix selon OpinionWay, 71% pour l’IFOP et 72% pour TNS Sofres et LH2), mais aussi pour Marine Le Pen (65% pour TNS Sofres, 66% pour l’IFOP, 67% pour LH2 et 71% pour OW), ce qui rend toute tentative de reconquête de la part du candidat de l’UMP assez difficile.

Certes, Nicolas Sarkozy lui-même a solidifié son noyau de soutiens (72% de certitude pour TNS Sofres, 73% pour l’IFOP, 76% pour LH2 et 80% pour OpinionWay), ce qui rend l’hypothèse de son éjection du duo de tête plus illusoire. Mais c’est paradoxalement aussi une bonne nouvelle pour Français Hollande, car cela signifie que le candidat du MoDem, qui serait sans doute plus susceptible de le menacer au second tour, aura bien du mal à grignoter des voix sur l’UMP, ce dont il a pourtant besoin pour se rapprocher de la qualification au second tour…

Le niveau faible de la sûreté du choix dans l’électorat de François Bayrou (31% pour l’IFOP, 38% pour TNS Sofres, 43% pour OpinionWay et 49% pour LH2) montre combien ses intentions de vote constituent une sorte de vote refuge qui peut tout aussi bien se cristalliser autour de sa candidature – comme en 2007 – que finalement se porter sur d’autres candidats, à l’instar de Jean-Pierre Chevènement en 2002. Cette situation est évidemment favorable aux deux principaux candidats, qui ont ainsi une marge de progression. L’enquête de l’IFOP, qui nous présente les seconds choix des électeurs « incertains » de François Bayrou, nous indique cependant que là aussi, le candidat socialiste aurait le plus à y gagner : sur les 69% « d’incertains », 21% voteraient pour François Hollande, contre 14% pour Nicolas Sarkozy, 11% pour Marine Le Pen et 10% pour Dominique de Villepin.

Enfin, le candidat socialiste peut aussi se satisfaire du relativement faible niveau de sûreté des électeurs de Jean-Luc Mélenchon (62% selon l’IFOP) et de Eva Joly (54% selon l’IFOP). Il parait en effet peu probable que ces électeurs, s’ils devaient changer d’avis, partent vers Nicolas Sarkozy ou même François Bayrou, les écologistes modérés ayant déjà en partie quitté Eva Joly : selon l’IFOP, sur les 38% d’électeurs « incertains » du leader du Front de Gauche, 20% portent leur second choix sur le candidat socialiste, 4% sur Nicolas Sarkozy, et les autres s’abstiennent ou se dispersent ; même constat pour le candidate EELV, dont les 46% d’électeurs « incertains » choisiraient d’abord François Hollande (23%), puis Jean-Luc Mélenchon (12%), François Bayrou (6%) et Nicolas Sarkozy (5%).

Au-delà de ces seuls chiffres, le positionnement de François Hollande semble solide sur tous les points, et nul besoin pour lui de le changer, ce qui est autant une preuve qu’un gage de réussite : son image reste bonne, et il peut se contenter de « gérer l’acquis » sans prendre de risques, tout en tentant de résoudre ses dernières faiblesses : sa personnalité perçue comme manquant de dynamisme et dont certains doutent qu’elle suffise à remplir le rôle présidentiel ainsi que son manque d’expérience, notamment ministérielle et internationale. Toutefois, le seul qui soit aujourd’hui en mesure de battre le candidat socialiste, à savoir François Bayrou, ne peut véritablement l’attaquer sur ces thèmes. En effet, lui-même ne dispose pas d’une expérience gouvernementale et internationale dense et caractérisée par la force de caractère (cf. les manifestations de 1994 contre sa réforme avortée de l’école) et il prône aussi l’apaisement, le rassemblement et l’unité nationale.

Son positionnement politique lui permet d’encercler Nicolas Sarkozy entre Marine Le Pen et François Bayrou, tout en circonvenant ce dernier. La dynamique de Marine Le Pen auprès des catégories populaires lui permet de ne même pas avoir à se battre réellement pour cet électorat décisif pour Nicolas Sarkozy en 2007. Ce dernier ne peut en effet tenter de le séduire à nouveau qu’au risque de s’aliéner encore davantage les électeurs centristes. Quant à François Bayrou, il est gêné par le positionnement modéré du candidat socialiste et aura vraisemblablement des difficultés à conquérir une part de l’électorat sarkozyste, désormais très soudé. Et s’il y parvient, il risque alors de perdre du terrain sur sa gauche, François Hollande étant considéré comme tout à fait acceptable pour la majeure partie du centre. De ce point de vue, les prises de positions progressistes de François Hollande sur les enjeux culturels (valeurs « morales », immigration) lui permettent d’adopter des positions vues comme « responsables » sur les enjeux économiques et financiers sans trop risquer de perdre sur sa gauche.

Enfin, la couverture médiatique lui est largement favorable et crée une atmosphère plus ou moins consciente d’évidence, que l’on retrouve par ailleurs dans les sondages mesurant les pronostics de victoire des Français.

A l’inverse, le Président sortant est aujourd’hui en difficulté. Sa stratégie électorale n’est pas claire, et n’est peut-être toujours pas tranchée : choisira-t-il, comme en 2007, de s’appuyer prioritairement sur les classes populaires en tentant d’étouffer le Front National ? Ou décidera-t-il de se recentrer, en s’emparant d’un créneau fondé sur la « responsabilité » et « l’effort », des thèmes déjà en partie préemptés par François Bayrou ? La première solution, étant donné son statut de sortant et la dynamique nouvelle que Marine Le Pen a su insuffler au Front National, semble destinée à échouer. La seconde possibilité aurait sans doute été plus porteuse si elle avait été décidée plus tôt, notamment en nommant Jean-Louis Borloo à Matignon à l’automne 2010. C’est cette direction que semblent avoir adopté les conseillers de l’Elysée : contrairement à son habitude, le Président n’a pas fait une seule fois allusion à l’immigration lors de son allocution télévisée du 29 janvier, mettant au contraire en avant l’obligation morale qu’il a de demander aux Français des sacrifices. Too little, too late, sans doute…

Comment François Hollande pourrait encore perdre ?

Dans cette situation, comment pourrait perdre François Hollande ? Écartons les scénarios improbables (décès du candidat, utilisation de l’article 16 par le Président sortant) et ceux, imprévisibles, ayant trait à la situation internationale pour leur préférer des hypothèses plus réalistes.

Certains des conseillers de Nicolas Sarkozy semblent espérer que l’annonce de sa candidature lui permette de progresser dans les sondages. Pourtant, cette possibilité est largement attendue par l’opinion et ne constituera donc aucunement une surprise : un sondage Harris Interactive a montré que 90% des Français s’y attendent. De surcroît, aux Etats-Unis, la désignation des candidats après la convention a très souvent un impact réel sur les intentions de vote, mais l’annonce par un Président sortant de sa candidature n’a guère d’effet : la déclaration par Barack Obama de sa volonté de solliciter un second mandat le 4 avril 2011 n’a eu aucun effet sur les sondages.

Certes, cette entrée en campagne pourrait s’accompagner de mesures fortes, à même de modifier les termes du débat. On a toutefois du mal à voir lesquelles, étant donné l’échec dans l’opinion de la principale mesure annoncée lors de l’intervention télévisée du Chef de l’État le 29 janvier, à savoir la TVA sociale, considérée comme inefficace et injuste par une majorité de Français.

Autre possibilité, il est clair que l’enjeu de la personnalité et de l’expérience du candidat socialiste est un terrain plus favorable pour Nicolas Sarkozy. Toutefois, cela exposerait le Président sortant lui-même à des attaques contre sa propre personne, qui est loin de faire consensus auprès des Français…

Quant à l’éventualité d’un retrait forcé de Marine Le Pen faute des 500 signatures, il n’avantagerait le Président sortant qu’au premier tour. Plusieurs enquêtes récentes ont montré que dans cette configuration, Nicolas Sarkozy réduirait son retard sur François Hollande, voire ferait égalité avec lui. Pour autant, la situation est absolument inchangée au second tour, le candidat socialiste obtenant 58% (BVA) ou 59% (IPSOS) des voix. On ne voit à vrai dire pas très bien pourquoi des électeurs changeraient d’avis au second tour parce que l’offre électorale du premier tour changerait, même si la dynamique et notamment le bruit de fond médiatique pourraient à la marge altérer les reports… D’autant plus à la marge que cette possibilité vient d’être éventée et n’aura plus le goût de l’inattendu !

Au final, seule une abstention massive pourrait peut-être sauver Nicolas Sarkozy. Le risque existe en effet que la victoire attendue de François Hollande créé un réflexe contraire chez ses électeurs, d’autant que cette perspective ne suscite guère d’enthousiasme : le sondage quotidien de l’IFOP nous montre que à peine 40% des sondés souhaitent sa victoire, une proportion qui reste très stable dans le temps, malgré le lancement de sa campagne. Ce risque de défaite par manque d’enthousiasme est cependant bien connu au Parti socialiste, et le candidat veille à ne pas jouer le second tour avant le premier, comme Lionel Jospin en 2002, en distillant des signes discrets mais symboliquement forts à la gauche.

Bref, à ce stade de la campagne, nous avons affaire à une situation qui se stabilise, et qu’il semblera difficile de modifier en profondeur pour Nicolas Sarkozy comme pour les outsiders du MoDem et du FN. En fin de compte, si le Président sortant ne parvient pas à reprendre la main, ou si François Bayrou n’est pas capable de prendre le pas sur Nicolas Sarkozy, alors, rétrospectivement, il sera possible de dire que la cristallisation s’est produite à la fin du mois de janvier 2012… pour ne pas dire dès 2008. La droite, qui a perdu les premiers tours en voix de chaque élection depuis cette date alors qu’elle les avait toutes gagnées depuis 1984 est en effet en situation très difficile, d’un point de vue aussi bien sociologique que stratégique. Finalement, comme des chercheurs américains l’ont montré depuis longtemps et comme une équipe française l’a illustré récemment avec les scrutins de 1988 à 2007 les évènements de la campagne ne jouent peut-être pas énormément sur les résultats électoraux…

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