La cohésion nationale à l’épreuve du complotisme

La cohésion nationale à l’épreuve du complotisme

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Frédéric Pennel

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Journaliste de formation, Frédéric Pennel est spécialiste en sciences politiques et en questions internationales. Après une expérience en institut de sondage, il a piloté les études d’opinion au sein du ministère de la défense. Il est actuellement consultant éditorial en agence de communication.

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Le candidat Donald Trump qui reçoit le soutien du Pape ? En réalité, un faux communiqué de presse du Vatican. Les rétroviseurs de la voiture des frères Kouachi qui « changent de couleurs » selon les photos ? Des rétroviseurs tout simplement chromés. Il y a trois ans, les attentats de Charlie Hebdo avaient  révélé une foultitude de contre-vérités. Entre faits avérés, rumeurs et intox, le brouillard semble s’épaissir. Aujourd’hui, une nouvelle étude, menée par l’Ifop et la Fondation Jean Jaurès nous apporte des mesures quantitatives, illustrées par des exemples concrets, sur le sujet. Même critiqué sur son format, même incomplet, ce sondage apporte un éclairage inédit sur la circulation des contre-vérités, alimentées par la montée d’une humeur conspirationniste.

Quand le doute sape des fondamentaux

L’expression « fake news » est toute fraîche. Issue des éléments de langage de l’équipe de campagne du candidat Trump, elle ne date que de novembre 2016. Le phénomène est, quant à lui, tout sauf nouveau. Les théories complotistes avaient fleuri sur l’éventuelle implication de la CIA dans l’assassinat de John Kennedy. Elle demeure le sujet de controverse le plus connu (75% des Français le connaissent) et convainc 54% des Français.

D’autres sujets ont des répercussions autrement plus directes sur la société française. C’est la politique de santé publique que le conspirationnisme peut ainsi écorner. 55% des Français pensent que « le ministère de la santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins ». C’est sur ce terrain de défiance que peut proliférer la polémique autour des 11 vaccins obligatoires. Rien de propre à la France.  Selon une étude Ipsos, 44% des sondés monténégrins et indiens pensent que certains vaccins provoquent l’autisme chez les enfants (ils sont 17% à partager cette opinion en France). Dans un cas de figure beaucoup plus extrême, les islamistes pakistanais et afghans se sont convaincu que les campagnes de vaccination contre la poliomyélite revêtaient le masque d’un complot américain. Le réel objectif, soupçonnaient-ils, était de rendre les femmes stériles et détruire ainsi les populations musulmanes. Finalement, la CIA n’avait-elle pas organisé une fausse campagne de vaccination au Pakistan pour identifier l’ADN de Ben Laden ? En attendant, les personnels médicaux deviennent des cibles et cette maladie, très contagieuse, menace la population infantile dans ces pays.

C’est la démocratie française, dans son fonctionnement, qui pourrait pâtir du développement des thèses conspirationnistes. Le doute s’insinue dans l’intégrité du déroulement des élections. 35% des Français ne pensent pas que les élections en France soient organisées de manière suffisamment transparente et sûre pour éviter les tricheries et assurer la réalité des votes. Un taux qui monte à 46% chez les jeunes.

Des jeunes rebelles face à Galilée et Darwin

Circulent d’autres théories complotistes. Même très minoritaires, elles remettent en cause des faits pourtant inscrits dans les manuels scolaires. Il en va ainsi de la véracité des pas de l’homme sur la Lune. La remise en cause de la réussite de la mission Apollon est une thèse connue (par 53% des sondés), et 16% pensent effectivement que les Américains n’ont jamais marché sur notre satellite. La théorie créationniste fait aussi son chemin dans l’opinion : 18% des Français (dont 31% des 18-24 ans) pensent que Dieu a créé l’homme et la Terre il y a moins de 10 000 ans. Un résultat encore bien inférieur à celui des Américains où 42% le croient selon Gallup. Les jeunes se distinguent en doutant davantage de Darwin, mais également de Galilée : 18% des 18-24 ans (et seulement 3% des 65 ans et plus) pensent qu’ « il est possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l’école ».

Deux grandes thèses complotistes n’ont, en revanche, que peu d’échos en France. Seuls 4% des Français pensent que « le réchauffement climatique n’existe pas, c’est une thèse avant tout défendue par des politiques et des scientifiques pour faire avancer leurs intérêts ». Le climato-scepticisme  d’un Donald Trump qui nie le réchauffement dans son principe, ne prend donc pas pied en France. Le débat existe en revanche quant à savoir si ce réchauffement résulte de l’activité humaine ou non. De même, sur la gravité et la réalité du génocide des Juifs, 2% estiment certes qu’il s’agit « d’une exagération, il y a eu des morts mais beaucoup moins qu’on le dit ». Mais 0% des personnes sondées pense qu’il s’agit d’une « invention » qui « n’a jamais existé ».

Derrière les complots se cache une montée de l’ignorance

Plusieurs raisons s’imbriquent pour expliquer ce foisonnement. La défiance à l’égard des institutions pousse à douter de toute information émanant de celles-ci. A la méfiance à l’égard des médias (75% n’ont pas confiance en eux selon le Cevipof) s’ajoute une part croissante de l’information délivrée par Internet et les réseaux sociaux (29% s’informent prioritairement par ce biais) où circulent un grand nombre d’informations non vérifiées, de rumeurs, faisant le lit des théories complotistes. Une autre raison serait, tout simplement, la montée de l’ignorance. Pour reprendre les propos de Dimitri Casali, on constate « qu’à mesure que le progrès scientifique s’accumule vers un savoir de plus en plus exact, on peut mesurer à travers le monde une lente montée de l’ignorance ». Et l’historien de citer, pêle-mêle : le relativisme culturel (toutes les références placées sur un même plan), la place déclinante du livre chez les jeunes et, de manière surprenante, la surinformation. Un surinformation qui nous submergerait, davantage qu’elle ne nous nourrirait. Le toujours plus est, lui aussi, l’ennemi du bien.

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