Immigration : les Français parmi les plus sceptiques au monde

Immigration : les Français parmi les plus sceptiques au monde

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Frédéric Pennel

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Journaliste de formation, Frédéric Pennel est spécialiste en sciences politiques et en questions internationales. Après une expérience en institut de sondage, il a piloté les études d’opinion au sein du ministère de la défense. Il est actuellement consultant éditorial en agence de communication.

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Comparaison n’est pas raison. Mais comparaison recèle parfois des informations. Une étude Ipsos, de par son échelle internationale, nous a rappelé, cet été, que la question migratoire agite les lanterneaux dans le monde entier et non uniquement en France et en Europe. Les guerres, les changements climatiques, la misère, mais aussi la recherche d’horizons nouveaux déplacent des millions de personnes chaque année, allant souvent jusqu’à les faire franchir leurs propres frontières. Sources d’enrichissement ou de perturbations, ces flux de nouveaux arrivants chamboulent les peuples qui les accueillent. La comparaison entre les opinions de 22 Etats permet de se faire une idée sur la singularité de l’opinion des Français sur la question.

Le miroir déformant de l’immigration en France

Une majorité de Français (63%) est traversée par le ressenti suivant : l’immigration a « fortement » augmenté ces dernières années. En réalité, les chiffres officiels témoignent d’une stabilité des arrivées d’immigrés, et la source d’immigration qui a le plus augmenté est d’origine… européenne. L’Insee a même révélé, à l’automne 2015, que le solde migratoire peinait à rester positif en France : + 33 000 personnes en 2013, alors qu’il se situait à + 112 000 en 2006. Sans le relatif dynamisme de sa natalité, la progression de la population française ne serait donc même plus acquise. Parce que beaucoup de Français tentent, à leur tour, l’expérience de l’immigration. Mais aussi parce que de plus en plus d’immigrés repartent et quittent la France. Quant aux migrants syriens, les autorités françaises ont eu toutes les peines du monde à les attirer pour soulager l’Allemagne et ses autres partenaires. En 2015, sur 315 000 demandes d’asile émanant de Syriens, seules 5 000 ont été faites en France. Enfin, si la Jungle de Calais voit croître le nombre de ses réfugiés (7 000 migrants), c’est aussi parce que ceux-ci voient l’herbe plus verte ailleurs qu’en France. Ce qui en dit long sur l’image que renvoie notre pays.

En comparant avec les autres pays, Les Turcs sont encore plus nombreux (à 87%) que les Français à juger que l’immigration a augmenté « fortement ». Mais sur le terrain, la différence est notable : la Turquie a, pour sa part, accueilli 3 millions de réfugiés depuis 2011 sur son territoire.

Une image particulièrement mauvaise de l’immigration en France

L’immigration a particulièrement mauvaise presse en France : seuls 11% estiment que l’immigration a un impact « positif ». Les Français sont ainsi tout en bas du classement. Les pays du Commonwealth et anglo-saxons se démarquent par une image un peu moins négative de l’immigration (35% des Américains et des Britanniques estiment l’impact positif, par exemple). Mais c’est l’Arabie Saoudite, dont l’économie repose en grande part sur ses populations immigrées (32% des habitants du pays sont nés à l’étranger), qui en a la meilleure image (48% pour qui l’immigration a un impact positif).

Pourquoi une si mauvaise image en France ? La thèse « un immigré = un chômeur », propagée par le Front National dans les années 1980-90, rencontre un écho relatif (41% estiment que l’immigration a rendu plus difficile l’obtention d’un emploi pour les Français), mais elle demeure moins répandue que dans des pays telles que la Russie (69%) ou la Turquie (78%).

La raison essentielle d’une telle réticence réside probablement dans la perte de confiance dans la « machine à intégrer ». Seuls 26% des Français estiment que les réfugiés arrivant actuellement parviendront à s’intégrer dans la société. Ils sont, au contraire, 59% au Canada, 46% des Britanniques et 43% des Allemands à se montrer optimistes à ce sujet.

Faute de confiance, les Français délaissent toute grandeur d’âme pour s’arcbouter sur leurs frontières. La France figure parmi les nations européennes les plus frileuses à l’égard de l’accueil des réfugiés. 52% souhaitent leur fermer les frontières. Parmi les populations interrogées dans le sondage, seuls les Hongrois, en Europe, se montrent plus fermes avec 62%. Et cela se concrétise politiquement puisque la France accueille moins de réfugiés que la moyenne des pays européens (selon Eurostat, elle a accueilli au 1er trimestre 2016 deux fois moins de demandeurs d’asile / habitant que la moyenne européenne).

La question migratoire : moteur du clivage gauche-droite

En France, la question de l’immigration a pour particularité d’exacerber la polarisation de la vie politique. Selon un sondage Ifop, 26% des électeurs républicains sont favorables à l’accueil des réfugiés migrants contre 64% des électeurs socialistes. Il s’agit d’un marqueur fort qui explique l’engagement des responsables politiques sur ce sujet clivant, ce qu’a bien compris François Hollande. Dans son discours de Wagram, le 8 septembre 2016, le Président de la République a mis en avant que la France était une « idée », plutôt qu’une « identité ». Ses orientations économiques étant contestées dans son camp, réactiver le clivage gauche-droite permet de consteller autour de lui les forces de gauche auprès desquelles il peut ainsi se parer « d’attributs » de gauche.

Placer l’immigration au cœur de la campagne présente ainsi cet intérêt pour toute la classe politique : maintenir la vitalité d’un clivage gauche-droite. Un clivage dont la pertinence est largement estompée sur toute une série de sujets par ailleurs.

Article publié dans lexpress.fr

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