Gauche ou populisme : quelle stratégie pour la France insoumise ?

Gauche ou populisme : quelle stratégie pour la France insoumise ?

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Paul Bernardet

Biographie

Diplômé en Affaires publiques à Sciences Po Paris, Paul commence sa carrière comme fonctionnaire à l'Assemblée nationale au sein de la Commission des Finances. Il rejoint ensuite un cabinet d'études et de communication en qualité de consultant.

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C’était la deuxième “révolution” dans le paysage politique français de l’élection présidentielle 2017, avec le “en même temps” porté par Emmanuel Macron : la stratégie populiste revendiquée par la France insoumise et son candidat Jean-Luc Mélenchon.

Sans rapport avec l’acception du terme “populisme” généralement utilisé dans l’espace médiatique, synonyme d’extrême-droite et de négation de la complexité des problèmes politiques, la définition portée par Jean-Luc Mélenchon prend racine dans la pensée de feu Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe, que celle-ci a formalisée en 2015 dans un livre d’échanges avec un des fondateurs de Podemos, Inigo Errejon1.

Considérant que le clivage droite-gauche avait été perverti par les expériences social-démocrates et social-libérales du pouvoir, la France insoumise ambitionnait donc de le remplacer par un autre clivage : peuple/élite. Ce dernier étant fondé sur le sentiment d’injustice du premier vis-à-vis du second, plutôt que sur des valeurs et des intérêts communs dans le cadre d’une analyse de classes antagonistes, comme le faisait la gauche traditionnelle.

 

Un espace politique a priori existant

Certains facteurs indiquaient l’existence d’un espace politique au sein de l’opinion française. D’une part, le clivage droite-gauche était de moins en moins reconnu comme une grille d’analyse pertinente :  66 % des interrogés considéraient que “le clivage gauche-droite n’est plus pertinent et doit être dépassé”2 et un Français sur deux ne se positionnait pas sur l’axe droite-gauche3. D’autre part, un sentiment d’inégalités croissant entre le haut et le bas de l’échelle sociale4 porte le sentiment d’injustice à des niveaux extrêmement élevés (78 % jugent la société actuelle injuste, dont 28 % très injuste5).

Ces sentiments sont exacerbés dans les catégories de la population qui doivent former, en théorie, le bloc social de la stratégie populiste : les classes populaires (ici entendues comme les ouvriers et les employés). Ce sont en effet elles qui sont les plus nombreuses à refuser de se situer sur le clivage droite-gauche6, qui constituent le groupe social le plus sensible aux inégalités7, et qui sont les plus défiantes envers les élites (comme en témoigne encore récemment le fait qu’elles soient les plus sensibles à la suppression de l’ENA8). Alors que la tendance de ces électeurs était à une augmentation de l’abstention et du vote Front national, la France insoumise espérait, à travers cette nouvelle offre politique, affaiblir durablement ces deux phénomènes.

En 2017, cette stratégie se traduira dans des choix politiques et de communication particulièrement marquants, parmi lesquels celui de ne pas porter de discours positif sur l’immigration (contrairement à sa campagne de 20129), le brandissement de la menace de sortir de l’Union européenne (le “Plan B”), ou encore, plus symbolique, la mise en avant du drapeau français plutôt que celui, fièrement brandi en 2012, du drapeau rouge (“Nous sommes le drapeau rouge, et le rouge du drapeau”).

 

La double remise en cause électorale de la stratégie populiste

Pourtant, la stratégie populiste de la France insoumise peine à rassembler un large socle électoral.

Premièrement, elle ne s’est pas traduite dans les résultats du premier tour de la présidentielle. Pire, le positionnement politique n’a pas touché sa cible principale, comme l’explique notamment l’économiste Stefano Palombarini, la stratégie populiste ne s’est pas concrétisée dans l’électorat de Jean-Luc Mélenchon. Ainsi, il réalise, auprès des CSP-, des résultats inférieurs à ceux de François Hollande en 2012 (malgré le faible score de Benoît Hamon) tandis que Marine Le Pen progresse dans ces catégories1011. La structure sociale de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon en 2017 est donc relativement identique à celle du candidat du Parti socialiste en 2012, à l’exception des CSP+ et des retraités, où il réalise des scores plus faibles. In fine, c’est donc l’électorat classique de gauche qui a voté pour Jean-Luc Mélenchon : 38% des électeurs se déclarant proches de la gauche ont voté pour lui, contre seulement 3 % se disant de droite… Et 2 % du Front national. Avec les 24 % de “sans sympathie partisane” ayant voté pour lui, il fait certes mieux que François Hollande (15 %). Mais alors qu’en 2012, lui et le candidat du Parti socialiste attiraient 27 % de “sans sympathie partisane”, en 2017, lui et Benoît Hamon n’en attirent que 29 %. Son effet sur la mobilisation de l’électorat abstentionniste est donc également quasi-neutre12.

L’enseignement de ce constat est majeur : c’est la campagne de Jean-Luc Mélenchon, plus que sa stratégie populiste, qui lui a permis de réaliser son score en 2017. Il est par conséquent logique que, faute de campagne, la poursuite de cette stratégie n’ait pas permis à sa formation politique de se maintenir au niveau de centralité apparu lors de la campagne présidentielle. Sa propre image est, en raison de sa forte personnalisation, un indicateur significatif. Personnalité politique préférée des Français en avril 2017 avec 51 % d’opinions positives, il chute à 34 % dès le mois suivant, ayant refusé d’appeler à voter pour Emmanuel Macron au second tour (en cohérence avec la stratégie populiste), puis à 28 % en octobre 2017, 25 % un an plus tard en octobre 2018, 21 % en novembre 2018 (les perquisitions dans divers lieux liés à la France insoumise étant passées par là), et 20 % en avril 201913. La France insoumise, qui incarnait le mieux l’opposition pour 35 % des Français en octobre 2017, tombe à 21 % seulement un an plus tard14.

 

Un récent et timide changement de stratégie, qui ne porte pas encore ses fruits

Face à l’échec manifeste de la stratégie populiste, la France insoumise a entrepris plusieurs évolutions significatives visant à se replacer dans le champ plus classique de la gauche. La première et certainement la plus fondamentale, est le changement de position sur l’Europe. Alors que le plan B de la France insoumise en cas d’absence d’évolution des traités conformes à leurs souhaits était jusqu’alors une sortie unilatérale de l’Union européenne, il consiste désormais à une forme de désobéissance face aux traités mais sans sortie, sur une ligne conforme à celle d’Arnaud Montebourg lors de la primaire socialiste. La deuxième manifestation de cette inflexion est le choix de la tête de liste pour les élections européennes. Comme le démontre le fait même que plusieurs partis lui aient proposé de figurer sur leur liste, Manon Aubry est une candidate au profil consensuel à gauche. La troisième illustration du changement de stratégie est évidemment, enfin, la proposition faite par Jean-Luc Mélenchon d’une “fédération” des partis de gauche, alors qu’il qualifiait depuis 2016 les accords entre partis de “tambouille”.

Ces évolutions, à la fois tardives et timides, permettront-elles à la France insoumise de réaliser l’OPA sur la gauche qu’elle pensait acquise à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle, oubliant qu’un quart de ses électeurs déclarait avoir voté “utile” ? Rien n’est moins sûr.

Autour de 9% d’intentions de vote, au coude-à-coude avec la liste Europe-Écologie-Les Verts, la France insoumise est la formation politique qui s’effondre le plus au regard de son score à la présidentielle (-11 points). Selon les estimations, elle ne conserverait même pas la moitié de ses électeurs de 2017 ; seul Benoît Hamon fait pire avec environ un quart de ses électeurs de 2017 en raison de la concurrence des listes EELV et Parti socialiste. La France insoumise perd ainsi des points aussi bien chez les CSP- (peut-être déçus par une attitude moins vindicative sur l’Europe, là où le Rassemblement national maintient son score de la présidentielle) que chez les CSP + (pour qui le changement de ligne de la France insoumise n’est peut-être pas perçu).

Les électeurs qui déclarent voter pour la France insoumise aux élections européennes sont, plus encore que lors de la présidentielle, exclusivement des électeurs se déclarant de gauche (31 % de sympathisants de gauche, 4 % de “sans préférence partisane”, 1 % de LREM/MODEM, 1 % du Rassemblement national et 0 % sympathisants de droite)15.

 

La réactivation du clivage droite-gauche, un tournant stratégique à prendre ?

Les dernières semaines nous séparant des élections européennes peuvent évidemment encore faire évoluer ces estimations. Entre 25 % et 30 % des électeurs déclarent avoir l’intention de voter pour une liste de gauche, alors que 22 % des Français se déclaraient de gauche en novembre 2018 ; mais lorsque la possibilité de réponse « ni de droite ni de gauche » n’existe pas et qu’ils sont forcés de choisir entre la droite et la gauche, ils sont 44 % à choisir la gauche. Un potentiel électoral existe donc, mais il est contingent à des perspectives de victoire, remises en cause par l’éclatement actuel du paysage politique de gauche.

La présidence de François Hollande, marquée par la politique de l’offre ou par la proposition de la déchéance de nationalité, avait brouillé les repères gauche-droite jusqu’à en atténuer leur signification. Emmanuel Macron, chantre du ni droite-ni gauche, mais dont la politique est de plus en plus jugée comme une politique de droite, pourrait bien être en train de réactiver ce clivage. Ainsi, entre avril et décembre 2017 déjà, l’affirmation “le clivage gauche-droite n’est plus pertinent et doit être dépassé” perdait quatre points16, un recul aussi observé dans le « Baromètre de la Confiance politique » du Cevipof17. La réorientation stratégique de la France insoumise, qui ne fait peut-être que commencer, pourrait donc être déterminante si la réactivation de ce clivage se poursuit.

 

1 Chantal Mouffe et Inigo Errejon, Construire un peuple, Les éditions du Cerf, 2015

2 http://www.institut-viavoice.com/wp-content/uploads/2017/04/Etude_post-electorale_Viavoice-Liberation._Premier_tour._26_avril_2017.pdf

3 https://elabe.fr/positionnements-politiques-francais/

4 https://www.inegalites.fr/spip.php?page=article&id_article=69

5 https://elabe.fr/wp-content/uploads/2019/02/barometre-territoires_note-danalyse_elabe-1.pdf

6 https://elabe.fr/francais-republique-marche/

7 https://elabe.fr/wp-content/uploads/2019/04/20190403_elabe_bfmtv_les-francais-et-le-grand-debat-national-1.pdf

8 https://elabe.fr/emmanuel-macron-ne-parvient-pas-a-convaincre/

9 http://www.leparisien.fr/election-presidentielle-2012/candidats/apres-paris-et-toulouse-melenchon-veut-frapper-fort-a-marseille-14-04-2012-1954580.php

10 https://elabe.fr/wp-content/uploads/2017/05/23042017_bfmtv_sondage-jour-du-vote-du-1er-tour.pdf

11 https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2018/03/1848-1-study_file.pdf

12 https://www.ifop.com/publication/le-profil-des-electeurs-et-les-clefs-du-premier-tour-de-lelection-presidentielle/

13 https://elabe.fr/tag/barometre-politique/

14 https://elabe.fr/comportement-melenchon/

15 https://elabe.fr/elections-europeennes-07052019/

16 http://www.institut-viavoice.com/wp-content/uploads/2018/01/Le-barom%C3%A8tre-politique-Viavoice-Lib%C3%A9ration.-Rapport-complet.-D%C3%A9cembre-2017.pdf

17 https://www.sciencespo.fr/cevipof/sites/sciencespo.fr.cevipof/files/Confiance2018_CAUTRES_clivage.pdf

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