Francophonie : les Français garderaient-il trop leur langue dans leur poche ?

Francophonie : les Français garderaient-il trop leur langue dans leur poche ?

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Frédéric Pennel

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Journaliste de formation, Frédéric Pennel est spécialiste en sciences politiques et en questions internationales. Après une expérience en institut de sondage, il a piloté les études d’opinion au sein du ministère de la défense. Il est actuellement consultant éditorial en agence de communication.

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Tous les deux ans, une grand-messe internationale nous rappelle que le français est parlé sur les cinq continents. Notre vieux pays, largement acquis à l’idée de son déclin, dispose pourtant d’une culture dont le rayonnement porte bien au-delà des frontières hexagonales. Et cela en grande partie grâce à sa langue. Les Français semblent pourtant se désintéresser de cet enjeu. Ce qui est d’autant plus étonnant que nos compatriotes se montrent fiers de leur langue. Une langue aujourd’hui confrontée aux défis de la révolution numérique et d’une mondialisation soutenue par l’anglais.

 

LE FRANÇAIS, UN CIMENT NATIONAL

Ernest Renan estimait au XIXème siècle qu’une Nation est d’abord cimentée par l’aspiration à vivre ensemble. Par-delà les religions, les traditions ou la langue. La République a pourtant estimé le simple « vouloir-vivre ensemble » insuffisant, faisant de la langue l’instrument principal pour construire la Nation française. Ses instituteurs se sont efforcés de faire taire les langues régionales. Avec l’efficacité que l’on connaît.

Et même l’actualité du XXIème siècle démontre la pertinence de la dimension linguistique pour définir l’appartenance culturelle. Car, à côté de la religion, la langue représente souvent le moteur principal des velléités sécessionnistes. C’est la décision en mars 2014 des révolutionnaires de Maïdan de faire de l’ukrainien l’unique langue officielle de l’Ukraine qui a fait l’effet d’une bombe. Les russophones, choqués, se sont alors mobilisés contre le nouveau pouvoir de Kiev.

Tout choc linguistique peut potentiellement prendre la forme d’une dynamique indépendantiste. Il a fait explosé hier des Etats, telle la République Tchèque ou la Yougoslavie. Et il est aujourd’hui à l’oeuvre en Catalogne ou en Belgique. Même si d’autres revendications régionalistes peuvent voir le jour en dehors de toute querelle linguistique, en Ecosse ou en Italie du Nord par exemple, force est de constater qu’une identité nationale se forge d’abord autour d’une langue commune.

En France, la cohésion de la Nation est mise à mal par les multiples corporatismes et l’individualisme, atomisant la société. Le peuple s’interroge de plus en plus : qu’est-ce qui unit encore aujourd’hui les Français entre eux ? Dans ce contexte, le partage de la langue française est peut-être aujourd’hui le meilleur ciment de l’identité nationale. Les Français en ont d’ailleurs conscience. Lors du sulfureux débat sur l’identité nationale de 2009, 96% des Français estimaient que le partage de la langue française constitue un élément important de l’identité nationale. A titre de comparaison, seuls 41% jugeaient que l’héritage chrétien en représente une composante significative.

 

DES FRANÇAIS PROFONDEMENT ATTACHES AU RESPECT DE LEUR LANGUE 

Les étrangers nous expriment souvent que le français est une langue compliquée à apprendre. Et ce ne sont pas les Français qui les contrediront : 60% d’entre eux la jugent difficile. Les faits confortent d’ailleurs ce sentiment puisque l’Education nationale constate une dégradation du niveau d’orthographe depuis les années 1980 – soit bien avant les textos. Mais attention, les Français n’ont pas abandonné les règles du français pour autant ! Ils sont unanimes à estimer l »orthographe importante voire essentielle (96%). Et cela tant dans leur vie professionnelle qu’au quotidien. Seuls 4% n’y accordent aucune importance, les autres étant soit online casino honteux (12%) soit gênés (84%) lorsqu’ils découvrent après coup avoir fait une faute. Aussi complexe soit-elle, les Français se montrent fiers de leur langue : en dépit de sa difficulté perçue, six Français sur dix s’opposent à une quelconque réforme visant à la simplifier.

 

LA FRANCE, UNE CITADELLE FRANCOPHONE SUR LA DEFENSIVE

Qui dit respect de la langue dit méfiance des anglicismes et refus d’un anglais hégémonique. La dynamique dans ce sens était forte au début des années 1990 : la France, prête au grand saut européen en se fondant dans le marché unique, disait alors « oui » à Maastricht. Mais dans le même temps, soucieuse de protéger son identité culturelle, elle choisit pour garde-fou sa langue. C’est ainsi qu’en plein débat sur Maastricht, les parlementaires gravent dans le marbre de la constitution : «  le français est la langue de la République ». Dans la foulée est adoptée la loi Toubon. Celle-ci, même édulcorée par le Conseil constitutionnel, garant de la liberté d’expression, rend obligatoire l’emploi du français pour les services publics et instaure des quotas dans l‘audiovisuel. Et l’opinion ? Elle suit dans des ampleurs écrasantes (entre 80 et 90% selon les dispositions de la loi).

Mais la fierté que les Français tirent de leur langue a une contrepartie. Un niveau catastrophique en anglais, la langue du dialogue entre les cultures et du business. Un organisme de cours linguistique, Digischool, a récemment tiré la sonnette d’alarme en publiant une étude à l’échelle européenne. Le constat est sans appel : les Français seraient les plus mauvais en anglais parmi les Européens. Ces piètres résultats exacerbent les inégalités dans la société. D’un côté, les étudiants des grandes écoles, réalisant une partie de leurs études à l’étranger, qui maîtrisent très bien l’anglais, et de l’autre, la grande majorité, ayant des contacts très réduits avec l’étranger, qui pâtissent d’un niveau faible. La résistance à l’anglais creuse alors une tranchée entre les jeunes ouverts sur la mondialisation et les autres, plus tentés de se replier sur eux. Les Français représentent en effet l’un des peuples européens les moins exposés à la langue anglaise. La faute repose sur une multitude de facteurs, allant des traductions en VF des films jusqu’aux méthodes d’enseignement de l’anglais à l’école. S’ils souhaitent disposer d’un niveau correct, les Français n’ont donc guère d’autres choix que de partir l’apprendre à l’étranger.

Aujourd’hui, le balancier semble plutôt reparti dans l’autre sens. Les « élites » se sont émues de la tentation croissante des Français d’un repli sur soi. Elles s’efforcent désormais de surmonter le « blocage culturel », consistant à considérer l’anglais comme ennemi à notre identité. La défense du « only français » n’est donc plus d’actualité. Le sénateur Thierry Mariani avait ainsi tenté d’imposer l’usage du français comme seule langue praticable dans les entreprises françaises privées. Votée à l’unanimité en 2005 par les sénateurs, sa proposition de loi n’a cependant jamais été mise à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale. En 2009, le ministre Bernard Kouchner affichait la nouvelle couleur au goût du jour : « l’anglais est l’avenir de la francophonie ». Le gouvernement Ayrault a récemment brisé un nouveau tabou en introduisant en 2014 des cours (hors cours d’anglais) dispensés en anglais à l’université française. Comme c’est déjà le cas en école de commerce par exemple.

Mais, plus efficace que toute action volontariste, c’est la généralisation des séries en version anglaise, assidument regardées par les jeunes, qui est susceptible d’aider les Français à maîtriser la langue de Shakespeare.

 

LA FRANCOPHONIE, UNE COMMUNAUTE LINGUISTIQUE MAIS AUSSI IDEOLOGIQUE

Selon un sondage de 2010 d’ISAMA, 91% des Français a le sentiment d’appartenir à la francophonie. Mais appartenir à une communauté linguistique représente davantage un état de fait qu’un sentiment ou une opinion. Et l’on ne peut pas dire que la francophonie, en tant que communauté politique, déchaîne les passions en France du grand public…

Pourtant, la francophonie ne consiste pas seulement à partager un même mode d’expression. Au travers du français, ce sont des idées et des valeurs qui circulent. Une certaine communauté d’opinion s’agrège autour d’une langue. L’institut Ifop l’a démontré en comparant les opinions entre les différentes communautés linguistiques en Belgique et en Suisse. C’est ainsi que les opinions des francophones de ces deux Etats se rapprochent davantage de celles des Français que de celles des Flamands en Belgique ou des Alémaniques en Suisse. Ils sont plus favorables à l’intervention de l’Etat dans l’économie, plus méfiants face à la mondialisation, plus traditionnels en matière de mœurs.

De même, on ne peut s’empêcher de constater que le Québec est l’Etat fédéré du Canada dans lequel on retrouve le plus de similitudes idéologiques avec les Français. L’Etat-providence y est le plus développé, alors que le reste du Canada, de culture anglo-saxonne, dispose d’un modèle plus libéral économiquement. Les individus s’exprimant dans la même langue se rapprochent et consomment des médias similaires. C’est ainsi que défendre la francophonie, c’est également défendre notre modèle et nos valeurs à l’échelle planétaire.

Aujourd’hui existe une exception française : celle de faire des Français des cancres en anglais. Cette posture défensive est-elle le meilleur moyen de défendre la francophonie ? Les Français sont pénétrés par l’idée (à 68%) que la culture française perd du terrain sur tous les fronts à l’échelle mondiale. Nourrissant aussi le sentiment de déclin. La francophonie, par la communauté d’opinion dont elle est porteuse, représente pourtant un formidable levier pour enrayer ce déclin. Pour l’instant, elle reste largement l’affaire des chefs d’Etat. Reste aux Français à s’en emparer.

 

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