Espagne : le bipartisme face à la crise

Espagne : le bipartisme face à la crise

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Mathieu

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à l’IEP de Grenoble et un master en sociologie politique à Sciences Po Paris, Mathieu a travaillé dans un institut de sondages. Il est aujourd’hui chargé d’études au sein d’une administration publique.

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A la veille des élections régionales, les médias se sont fait l’écho du souhait de Manuel Valls de jouer un rôle important dans la recomposition du paysage politique français qui, selon lui, pourrait se déployer lors de la campagne électorale présidentielle à venir. L’hypothèse de profonds changements dans l’organisation des partis est en effet probable, la percée du Front National modifiant profondément la donne pour les formations politiques traditionnelles. Celles-ci peuvent cependant se rassurer en regardant la situation de leur homologues de l’autre côté des Pyrénées. En Espagne, les deux grands partis de droite (le Parti populaire, PP) et de gauche (le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol, PSOE) sont en effet soumis à la concurrence de deux nouveaux rivaux, dans un contexte de crise économique sans commune mesure avec celle qu’éprouve la France depuis 2008.

Un pays qui sort très lentement de la crise

Habituée à des taux de croissance compris entre 3% et 5% entre 1995 et 2008, l’Espagne a été frappée coup sur coup entre 2008 et 2012 par une triple crise immobilière, financière et bancaire. S’en est suivi une très forte dépression, la croissance reculant de 3,6 points en 2009, puis s’établissant entre -2,1% et 0% jusqu’en 2013. Conséquence, le taux de chômage a plus que triplé en quelques années, passant de 8% en 2008 à 26,9% au début de 2013. Quant au taux de chômage des jeunes, il a même dépassé les 55% à la même période. Face à la crise, les gouvernements socialistes de José Luis Zapatero puis conservateur de Mariano Rajoy ont mis en place des politiques d’austérité, et n’ont pas hésité à profondément libéraliser le marché du travail tout en réduisant les aides sociales, repoussant l’âge de la retraite et supprimant 400,000 postes de fonctionnaires. La situation du pays s’est très légèrement améliorée pendant les années 2014 et 2015. A la veille des élections du 20 décembre, le taux de chômage est désormais de 21,2% (et de 47,7% chez les jeunes), grâce à une croissance en régulière augmentation. Elle devrait atteindre 2,8% en 2015, après s’être chiffrée à 1,4% en 2014.

Cette sortie de crise reste cependant trop lente, voire même imperceptible pour la grande majorité de la population. Le retour de l’emploi est en effet dû à une progression impressionnante des contrats précaires : plus de huit nouveaux contrats sur dix sont signés pour une durée inférieure à trois mois. Quant au chômage de longue durée, il ne régresse presque pas : 2,3 millions de chômeurs sont sans emploi depuis au moins deux ans, soit 45% de l’ensemble des chômeurs. Une situation qui conduit à une progression impressionnante des inégalités, notamment au détriment des jeunes entrant sur le marché du travail.

Dès lors, il n’y a que 4% des Espagnols pour juger que la situation économique du pays est bonne, contre 66% qui la jugent mauvaise. Ce chiffre s’est nettement amélioré depuis deux ans (début 2013, plus de 90% des Espagnols jugeaient négativement la situation de l’économie), mais il reste très inquiétant pour le gouvernement à la veille des élections. Toutefois, les perspectives semblent bonnes : selon le Centro de Investigaciones Sociológicas, 27% pensent que d’ici un an, la situation du pays sera meilleure (ils étaient 15%  partager cette opinion au début de l’année 2013), contre 13% qui pensent qu’elle sera moins bonne (41% début 2013).

Le jugement sur la situation économique du pays depuis 1996

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Dans ce contexte, la première préoccupation des Espagnols reste, et de très loin, le chômage : 80% des sondés citent prioritairement cet enjeu. Contrairement à ce qui se passe en France, ni l’immigration, ni l’insécurité ne sont des thématiques centrales dans l’opinion depuis de longues années, en partie parce qu’aucun parti de droite radicale n’a trouvé sa place sur l’échiquier politique espagnol, lui permettant de préempter ces préoccupations. En revanche, on constate au cours des dernières années la montée de deux enjeux qui témoignent d’un véritable rejet des élites traditionnelles : la corruption est un enjeu prioritaire pour environ 40% des sondés, et près d’un Espagnol sur cinq cite comme une préoccupation majeure « les partis et les responsables politiques ». L’alternance au pouvoir entre un PSOE et un PP jugés incapables d’apporter des réponses efficaces à la crise, ainsi que les affaires de corruption qui ont sali la réputation des conservateurs depuis leur accession au pouvoir expliquent cette situation, et a permis à de nouveaux acteurs d’émerger dans le paysage politique.

Les principales préoccupations des Espagnols depuis 1996

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L’impopularité record de Mariano Rajoy

Lors des précédentes élections législatives de 2011, le PSOE, au pouvoir depuis 2004, avait été sèchement rejeté par les électeurs qui le tenaient pour responsable de la crise. Avec 28,8% des voix, il obtenait son plus mauvais score depuis le retour de la démocratie, en 1977. Une situation qui avait profité à son adversaire conservateur, le PP de Mariano Rajoy : son score de 44,6% était le meilleur obtenu par la droite depuis la fin du franquisme, dépassant même les records établis par José María Aznar.

Toutefois, la persistance de la crise a rapidement plongé le Premier ministre et son parti dans les tréfonds de l’impopularité. Dès la mi-2012, plus des deux tiers des Espagnols désapprouvent l’action du gouvernement, un chiffre qui n’avait jamais atteint par José Luis Zapatero.  En revanche, l’approbation concernait moins de 10% des sondés, avec en janvier 2014 un record à 6%. Malgré une légère amélioration depuis le début de l’année, la situation de Mariano Rajoy semble toujours très précaire : en octobre dernier, 11% des Espagnols approuvaient l’action de son gouvernement, quand 58% la désapprouvaient.

Le jugement sur l’action du gouvernement depuis 1996

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Le PSOE n’a pas profité de son passage dans l’opposition pour se refaire une virginité politique. Il n’a jamais repassé la barre des 30% dans les intentions de vote, et la part des Espagnols qui approuvent son action reste bloquée autour de 10% depuis 2011. Dans un premier temps, ce sont deux petites formations qui ont bénéficié de l’impopularité des deux grands partis de gouvernement. La Gauche Unie (Izquierda Unida, IU), une alliance entre les communistes et plusieurs petites formations de gauche radicale et écologiste, est passé de 6,9% des voix en 2011 à environ 15% dans les sondages en 2013. L’UPyD (Union, Progrès et Démocratie), un parti social-libéral essentiellement préoccupé par la lutte contre les nationalismes catalans et basques, le renouveau de la classe politique et le rejet de la corruption et du népotisme, a aussi connu une nette ascension, passant de 4,7% lors des élections législatives à environ 10% en 2013. Malgré leur progression, ces deux partis n’ont toutefois jamais réellement menacé l’hégémonie du PP et du PSOE.

Les deux partis traditionnels sont concurrencés par deux nouveaux arrivants

Le premier véritable coup de boutoir contre ce duopole est intervenu lors des élections européennes de mai 2014. Pour la première fois, les deux grands partis ont totalisé moins de 50% des voix (49,1%). L’IU est arrivé en troisième position avec 10% des voix, et l’UPyD a recueilli 6,5% des suffrages. Mais c’est surtout la percée de Podemos, créé moins de six mois avant le scrutin, qui a créé la surprise, alors que les sondages ne prenaient même pas en compte ce nouveau parti. Avec 8% des voix, la formation de gauche radicale a bénéficié d’une exposition médiatique sans précédent. Les Espagnols ont donc pu faire connaissance avec son programme hostile aux politiques d’austérité, son leader charismatique Pablo Iglesias, et surtout sa volonté d’en finir avec les partis traditionnels et d’instaurer une démocratie plus directe.

Les intentions de vote depuis l’élection de 2011

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Podemos a rapidement trouvé un espace politique, au point d’égaler le PP dans les sondages à la fin de l’année 2014. Si le gros de ses électeurs vient de l’IU et de l’UPyD, une partie non-négligeable provient du PSOE, mais aussi du PP conservateur. En critiquant la classe politique traditionnelle, Podemos a en effet pu attirer les voix des Espagnols les plus désabusés envers le système, quelle que soit leur idéologie.

Toutefois, la fin de l’année 2014 a vu la percée d’un parti jusqu’ici cantonné à la Catalogne, Ciudadanos (C’s). C’s a fait de la lutte contre les indépendantismes et de la rénovation du système politique son cheval de bataille. Il se définit comme centriste et progressiste et propose des réformes libérales (sur le marché du travail, tout en critiquant les politiques d’austérité qui ont contribué à l’accroissement des inégalités et à la paupérisation d’une partie de la population. Alors que ce créneau était occupé par l’UPyD, ce nouveau parti a sans doute bénéficié de la personnalité de son leader, Albert Rivera, un jeune homme bien plus charismatique et télégénique que Rosa Díez, longtemps leader de l’UPyD. A tel point que M. Rivera est, et de loin, le responsable politique le plus populaire du pays : selon l’institut Metroscopia, 52% des Espagnols apprécient son action, loin devant le socialiste Pedro Sanchez (36%), le porte-parole de Podemos Pablo Iglesias (35%) ou le Premier ministre sortant Mariano Rajo (32%). Le nouveau parti a rapidement progressé dans les sondages au détriment de l’ensemble de ses adversaires : il a pris au PP et au PSOE leur électorat centriste, tout en attirant à lui les électeurs séduits par l’aspect antisystème de Podemos, mais plus sceptiques quant à ses orientations économiques.

Conséquence de cette irruption de C’s dans le paysage politique, Podemos, qui était considéré comme un parti antisystème « attrape-tout », a de plus en plus été perçu comme un parti de gauche radicale par les Espagnols. Une position peu enviable, surtout après l’échec de SYRIZA en Grèce. Les nombreux électeurs centristes ou de droite mécontents de l’offre politique représentée par le PP et le PSOE, mais encore réticents à choisir Podemos, ont donc pu soutenir Ciudadanos. Le repli de Podemos dans les sondages s’explique aussi par ses scores assez décevants obtenus lors des élections locales de mai 2015, même si le parti a conquis Madrid et Barcelone. Podemos n’est parvenu à arriver au mieux qu’en troisième position dans les régions en jeu, et, pour évincer le PP du pouvoir, a dû soutenir les candidats présentés par le PSOE. Ce soutien à un parti traditionnel a considérablement affaibli le message antisystème de Pablo Iglesias.

L’électorat des deux partis antisystèmes présente des caractéristiques communes : il est jeune, urbain et diplômé. Si les supporters de Podemos comme de Ciudadanos sont nettement plus souvent au chômage ou en emploi instable que la moyenne des Espagnols, ils diffèrent cependant par leur manière de voir : les premiers sont majoritairement pessimistes sur leur avenir et celui du pays, à la différence des seconds. En revanche, les soutiens du PP et du PSOE se recrutent parmi les habitants des petites villes et des zones rurales, et surtout chez les plus âgés, dont les habitudes de vote sont déjà construites.

Un système partisan qui change, mais des partis traditionnels qui résistent

Les derniers sondages indiquent que si le PP domine les intentions de vote avec environ 27% des suffrages, ce score représente une dégringolade de 18 points par rapport au scrutin de 2011. Le PSOE reste en deuxième position, autour de 22% des voix, en recul de 7 points. Dans la dernière ligne droite de la campagne, Podemos fait une rapide remontée, pour atteindre à nouveau la barre des 20% dans certaines enquêtes. Quant à Ciudadanos, il reste stable, aussi autour de la barre des 20%. On le voit, le système politique espagnol change profondément : les deux partis traditionnels, qui à eux deux n’avaient jamais recueilli moins de 65% des voix depuis le début des années 1980, pourraient réunir moins de la moitié des électeurs. Mais si Podemos et Ciudadanos ont réussi une percée impressionnante en quelques années, voire en quelques mois, ils ne sont pas parvenus à détruire l’emprise des partis traditionnels, alors qu’en Grèce, le PASOK a quasiment disparu.

Le score des partis traditionnels dans les pays les plus frappés par la crise

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Comme en Grèce, c’est avant tout la gauche qui est touchée par ces bouleversements partisans. Podemos a conquis l’espace électoral de la gauche radicale, qui était auparavant partagée entre l’aile gauche du PSOE et la petite IU. Mais le parti de Pablo Iglesias mord aussi sur le centre-gauche, oùil concurrence le PSOE, qui reste néanmoins dominant sur ce segment électoral. Les électeurs centristes sont quant à eux partagés à parts égales entre le PSOE, Ciudadanos et le PP.

En revanche, à droite, la domination du PP reste totale. Contrairement à ce qui s’est produit dans de très nombreux pays européens, la droite radicale n’a quasiment aucune prise en Espagne. Lors des élections européennes de 2014, Vox, un parti issu d’une scission de l’aile droite du PP, n’a obtenu que 1,6% des voix. Cette caractéristique est sans doute en partie due à la grande souplesse idéologique du PP, qui comptait encore il y a peu parmi ses dirigeants d’anciens ministres de Franco. Une situation qui explique par ailleurs la très grande polarisation du débat politique en Espagne, 50% des sondés affirmant qu’ils ne voteraient en aucun cas pour le PP, alors que ce chiffre n’est que de 38% pour Podemos, 13% pour le PSOE et 10% pour C’s. L’autre explication à l’incapacité de la droite radicale à percer en Espagne tient dans la difficulté à se revendiquer d’un « nationalisme ethnique », comme dans d’autres pays. La diversité de la nation espagnole (Catalogne, Pays Basque, mais aussi Galice, Baléares, Canaries, Aragon, etc.) rend les concepts de la droite radicale difficiles à manier.

Le positionnement idéologique des électeurs des partis espagnols

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Selon les sondages, aucun parti ne devrait atteindre la majorité absolue à lui seul. Ce ne serait pas une première en Espagne : le PSOE aussi bien que le PP ont souvent gouverné avec l’appui des petits partis régionalistes ayant des députés au Parlement. Mais une coalition entre des partis d’importance comparable serait une nouveauté. La combinaison la plus probable réunirait les conservateurs du PP et les centristes de Ciudadanos. Toutefois, un tel scénario est écarté par Albert Rivera, qui craint  qu’une « entrée dans le système » au côté d’un Mariano Rajoy honni pour les affaires de corruption qui ont égrené l’actualité de son gouvernement ne ternisse son positionnement progressiste. Le PSOE et Podemos n’ayant pas une majorité à eux deux selon les derniers sondages, l’autre alternative serait une coalition les unissant à Ciudadanos. Reste que si les leaders de ces trois partis semblent s’apprécier, une telle coalition serait sans doute difficile à mettre en œuvre.

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