Emmanuel Macron : du candidat de la « France d’en haut » au candidat « attrape-tout »

Emmanuel Macron : du candidat de la « France d’en haut » au candidat « attrape-tout »

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Frédéric Pennel

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Journaliste de formation, Frédéric Pennel est spécialiste en sciences politiques et en questions internationales. Après une expérience en institut de sondage, il a piloté les études d’opinion au sein du ministère de la défense. Il est actuellement consultant éditorial en agence de communication.

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Perçu il y encore quelques semaines comme le candidat de la « France d’en haut », représentant les gagnants de la mondialisation, Emmanuel Macron semble avoir opéré un changement profond en terme de positionnement. Ni droite ni gauche, l’ancien banquier d’affaires séduit aujourd’hui dans l’ensemble des segments électoraux et mord également sur des franges conservatrices. Dans notre régime politique dans lequel le centre n’a jamais pu percer de manière décisive, cette force est aussi son talon d’Achille.

Macron a gommé les aspérités socioéconomiques de son électorat

En forçant le trait, on dressait l’électorat d’En marche comme un rassemblement de cadres, de jeunes et de Parisiens. Une élite rebutée par le système politique traditionnel et séduite par la combinaison d’un libéralisme à la fois économique et sociétal, promue par Emmanuel Macron. Ce tropisme CSP+ a été partiellement vrai. Début février, lorsqu’il était crédité de 20% d’intentions de vote selon l’Ifop, certaines franges se démarquaient effectivement, tels que les 18-24 ans (23%), les habitants de l’agglomération parisienne (24%), et surtout les cadres (29%) et les dirigeants d’entreprise (27%). Le niveau de diplôme était corrélé avec la propension à voter Emmanuel Macron. A ce titre, son électorat apparaissait comme symétriquement inverse à celui de Marine Le Pen. Dans l’hypothèse d’un second tour contre la candidate du FN, ce positionnement n’était pas sans danger pour lui. On se serait retrouvé avec une confrontation de la France « d’en haut » et des élites diplômées, soupçonnées de collusion avec les médias, contre celle du « vrai » peuple. De quoi rappeler le souvenir du référendum de 2005, qui reste vivace : le « oui », fort de 60% dans les sondages trois mois avant le scrutin, avait vu son avance fondre en raison du scepticisme grandissant des catégories populaires.

Aujourd’hui, non seulement Emmanuel Macron est à son zénith dans les sondages (toujours selon l’Ifop, 25,5% d’intentions de vote, le plaçant juste derrière Marine Le Pen), affermissant ses chances de qualification au second tour. Mieux : qualitativement, la sociologie de son électorat s’est lissée. Il reste largement le principal candidat des cadres (39%), des plus diplômés (30% des détenteurs d’un 2ème cycle minimum). Mais son électorat épouse davantage les contours de la France « réelle ». Les plus âgés (30% des 65 ans et plus) se sont, à leur tour, laissés conquérir par le benjamin des candidats. Mais le rattrapage le plus spectaculaire s’est opéré dans les catégories populaires et des personnes en difficulté. Son score auprès des chômeurs a bondi (de 10 à 28%), tandis qu’il s’est imposé comme le deuxième candidat du monde ouvrier (passant de 10 à 20%), derrière Marine Le Pen. Par ailleurs, ses scores réalisés à Paris (26%) sont aujourd’hui conformes à ceux enregistrés dans le reste du pays.

Le contraste est saisissant avec l’électorat de François Fillon qui, tout au contraire, est très clivant  sociologiquement : une attractivité certaine auprès des dirigeants d’entreprises et des personnes âgées, mais de vraies classes creuses dans les catégorie populaires et même les professions intermédiaires.

Avec Macron, le centre se replace… au centre

Emmanuel Macron est peut-être en train de réussir le coup de force de remettre le centre au centre. Jamais, jusqu’alors, le centre n’avait été capable de se suffire à lui-même. En France, depuis que la bipolarisation est devenue la norme sous la Vème République, ce qu’on désigne comme le centre est en réalité vassalisé par la droite. Jean Lecanuet, Raymond Barre, François Bayrou ont tous appartenu voire dirigé des gouvernements de droite. François Bayrou a rêvé de fédérer autour de lui un centre indépendant. Afin de s’affranchir du statut de satellite de la droite, il a certes voté François Hollande en 2012, mais il n’a jamais pu rendre cette autonomie opérante dans l’exercice du pouvoir.

Là où tous ses prédécesseurs ont échoué, Emmanuel Macron réussit. Fort de son socle électoral évalué aujourd’hui à 25,5% au premier tour, Macron dispose des moyens de ses velléités d’indépendance.  Son secret ? Il peut compter sur les bataillons électoraux issus des rangs socialistes. 48% des anciens électeurs de François Hollande porteraient ainsi leur dévolu sur son nom (contre 33% pour Benoît Hamon). A ceux-ci, il faut ajouter 45% des ex-électeurs de François Bayrou. Il mord même 20% sur l’ancien électorat de Nicolas Sarkozy et 15% sur celui de Jean-Luc Mélenchon de 2012. Assez homogène dans sa sociologie et picorant des voix aux autres partis, En Marche fait figure de mouvement « attrape-tout », à l’image des partis gaullistes des débuts de la Vème République.

Une base électorale étendue mais friable

Cette homogénéité électorale est également une faiblesse. Emmanuel Macron est nourri par l’ensemble des segments électoraux qui le soutiennent. Il ne peut donc se permettre de se rebuter les fonctionnaires, les retraités ou les entrepreneurs. Cette contrainte est une vraie bride, ne l’incitant pas à prendre des risques dans ses annonces programmatiques. Lorsque François Fillon annonce qu’il souhaite supprimer 500 000 fonctionnaires, il sait que non seulement les sympathisants Républicains le soutiennent, mais aussi que seuls 13% des électeurs travaillant dans la fonction publique comptent voter pour lui (contre 19% en moyenne).

En outre, Emmanuel Macron attire certes sur son nom un quart des électeurs, mais on ne peut qu’être frappé par le doute qui les habite encore. Seuls 48% de ses électeurs potentiels se disent « sûr » de voter pour lui. On ne retrouve pas un tel niveau d’indécision dans l’électorat des autres principaux candidats. A titre de comparaison, 78% des électeurs de Marine Le Pen sont certains de glisser son bulletin dans l’isoloir. Ce facteur, là encore, ne peut qu’inciter Emmanuel Macron à la prudence dans sa navigation, dans une campagne tempétueuse dont l’issue est tout sauf garantie.

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