Élections locales, cadrage national : quelles voies de mobilisation en 2020 ?

Élections locales, cadrage national : quelles voies de mobilisation en 2020 ?

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Thomas Vitiello

Biographie

Docteur en sciences politiques obtenu à Sciences Po Paris, Thomas est chercheur associé au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) et travaille dans un cabinet d'études en tant que chef de groupe.

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Cet article est issu du rapport Délits d’Opinion « Municipales 2020 : Tous perdants » à retrouver en intégralité ici.

 

Dans un paysage politique en phase de recomposition, les enjeux de la mobilisation aux élections municipales de 2020 dépassent largement ceux des précédentes. Après le raz de marée national de LREM en juin 2017, il s’agit pour le parti présidentiel de s’enraciner au niveau local. Les partis traditionnels – PS et LR en tête – défaits à tous les scrutins depuis 2017, misent sur ces élections pour rompre cette dynamique négative.

Pourtant la règle est connue, lors des élections intermédiaires [1] la majorité gouvernementale est généralement sanctionnée en faveur des oppositions. Ce recul électoral gouvernemental aux élections intermédiaires résulte d’un double phénomène :

  1. D’une part, on observe une moindre mobilisation des sympathisants de la majorité gouvernementale que de leurs adversaires. Les élections municipales de 2014 étaient en cela emblématiques avec un niveau record de l’abstention, supérieur à 36 %. Le Parti Socialiste alors au pouvoir avait fait sans succès de la participation un enjeu majeur de cette élection, notamment au second tour. Il avait alors perdu 121 villes de plus de 15 000 habitants.
  2. D’autre part, un phénomène de transfert de voix s’opère de la majorité gouvernementale vers les forces d’opposition, comme cela a été le cas déjà lors des élections européennes de 2019. Près d’un quart des électeurs d’Emmanuel Macron au 1er tour de l’élection présidentielle de 2017 s’est ainsi reporté vers des listes plus à gauche, et notamment vers la liste Europe Ecologie-Les Verts [2].

Le parti en responsabilité au niveau national, LREM, peut donc anticiper un scrutin municipal compliqué. D’autant plus que l’impopularité de l’exécutif – en février 2020 seulement 24 % des Français font confiance au Président de la République [3] – est de nature à accentuer l’ampleur de l’éventuelle défaite.

Lorsque l’impopularité est élevée, l’élection intermédiaire est une occasion pour beaucoup d’électeurs de manifester leur insatisfaction et donc de se mobiliser : la participation aux municipales 2020 pourrait être plus importante qu’en 2014 [4]. Le nombre important de conflits sociaux qui animent le pays (Gilets jaunes, mobilisation du personnel hospitalier, mobilisation contre la réforme des retraites, etc.) sont propices à la réalisation d’un tel scénario.

Évolution de l’abstention aux élections municipales sous la Vème République, en % des inscrits

Source : Ministère de l’Intérieur, Le Figaro

Sans clivages, mais pas sans enjeux

Alors que les élections nationales s’articulent davantage autour de clivages politiques qui s’enracinent dans la société, les élections municipales sont moins perméables à cette structuration.

La traditionnelle rupture gauche-droite est en effet moins présente à l’échelon local, voire inexistante : de nombreux maires se présentent sans étiquette partisane, notamment dans les petites communes. Les Français revendiquent cette dépolitisation de la fonction du maire puisque la moitié d’entre eux souhaitent que leur prochain maire n’appartienne à aucun parti politique [5]. De plus, le clivage entre « cosmopolites » et « identitaires » [6], qui s’est imposé lors de l’élection présidentielle de 2017 dans le duel entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, a aussi structuré les comportements électoraux lors des élections européennes de 2019. Désormais centrale dans la vie politique française cette dichotomie n’est pas de nature à jouer le même rôle lors des élections municipales. Les domaines de compétences des maires (urbanisme, aide sociale, transports, écoles, tourisme, etc.) sont assez éloignés des sujets qui structurent le rapport à la mondialisation, cœur de ce nouveau clivage.

En l’absence de marqueurs partisans forts, excepté dans les grandes villes, les jugements politiques et les choix électoraux pour les élections municipales s’enracinent davantage dans les spécificités locales propres à ce type d’élection [7]. Ces dernières sont par exemple la prime au maire sortant surtout à la fin du premier mandat, l’usure qui peut frapper un maire au bout de plusieurs mandats, ou encore l’effet négatif des crises et des divisions entre acteurs politiques locaux. Si les électeurs jugent en partie leur maire en fonction de ces spécificités contextuelles (nombre de mandats, dynamiques locales d’alliance et de division, etc.), les thèmes politiques nationaux cadrent toutefois le jugement des électeurs sur le programme des candidats.

 

L’irrésistible ascension de la question environnementale dans l’opinion publique

Début 2019, quelques semaines après le début de la crise des Gilets jaunes, les principales préoccupations des Français étaient toutes liées à la question du pouvoir d’achat. Selon le Baromètre des Territoires publié par ELABE en février 2019, les trois premières préoccupations des Français à cette date étaient le pouvoir d’achat pour 40 % d’entre eux, les retraites pour 26 % et l’emploi pour 25 % [8]. Selon une étude Ipsos de mars 2019, 41 % des Français citaient la pauvreté et les inégalités comme principale préoccupation, talonnée par les impôts et les taxes (37 %) et le chômage (32 %) [9].

Tout au long de l’année 2019, une dynamique d’opinion s’est développée. Celle-ci s’enracine à la fois dans les évènements climatiques qui touchent le pays (canicule de juin 2019, inondations à répétition, pollution de l’air dans les grandes villes) et la planète (les incendies en Californie et en Australie, l’accélération de la fonte des glaces, les records de températures hivernales aux pôles, etc.). Cette thématique trouve une formidable caisse de résonance dans la multiplication des mobilisations écologiques qui s’expriment dans la société : les marches pour le climat, la pétition « L’Affaire du siècle », les grèves lycéennes pour le climat, les actions coup de poing du mouvement Extinction Rébellion, etc. Selon l’étude Fractures Françaises d’Ipsos publiée en septembre dernier, la protection de l’environnement est désormais la principale préoccupation pour 52 % des Français [10], devant l’avenir du système social (48 %) et les questions de pouvoir d’achat (43 %). Les études de l’Ifop confirment cette forte hausse de la préoccupation environnementale qui est passée de 33 % en 2014 à 51 % en septembre 2019 [11].

Source : Etudes IPSOS / Sopra Steria, What Worries The World & Fractures Françaises 2019

Ce phénomène d’ampleur fait tache d’huile dans toute la population, y compris les milieux populaires ou dans les petites villes. Ainsi, lorsqu’ils sont interrogés spécifiquement sur l’environnement, 85 % des Français sont préoccupés par sa protection selon une étude ELABE publiée en novembre 2019 et 86 % s’estiment concernés par les crises écologiques selon une étude Ipsos publiée en décembre 2019.

En toute logique, et comme les sondages dans les principales villes françaises en attestent à quelques jours du scrutin, cette dynamique devrait favoriser les candidats des listes écologistes aux élections municipales de 2020.

 

 

 

L’ŒIL DE DO

Dans un contexte d’impopularité des partis gouvernementaux, les ressorts de la mobilisation pour cette vague d’élections municipales ne s’appuient pas sur les marqueurs partisans traditionnels mais davantage sur les dynamiques d’opinion au niveau national. En premier lieu, la protection de l’environnement, « nouvel horizon politique », mobilise aujourd’hui au-delà du socle traditionnel de l’écologie politique. Mais aussi l’insatisfaction vis-à-vis de l’exécutif dont témoignent les nombreux conflits sociaux en cours et qui s’exprime de manière diffuse à la fois à la gauche et à la droite des partis gouvernementaux.

 

 

 

[1] On appelle en France « élections intermédiaires » les élections au suffrage universel où le pouvoir gouvernemental n’est pas officiellement en jeu : élections cantonales, élections municipales, élections régionales et élections européennes.

[2] 15 % des électeurs d’Emmanuel Macron au 1er tour de l’élection présidentielle de 2017 ont voté pour la liste Europe Ecologie-Les Verts lors des élections européennes de 2019, 7 % pour la liste du Parti Socialiste et de Place Publique, et 2 % pour la liste Génération.s. Source : ELABE (2019, 26 mai), Jour du Vote », p.9,

[3] Au même moment de leur mandat la cote de confiance envers François Hollande était de 23 %, Nicolas Sarkozy 31 %, Jacques Chirac 47 % et François Mitterrand 44 %. Source : Données Kantar – TNS Sofres

[4] A deux mois du scrutin, le potentiel de participation est de 66 % selon une étude ELABE du 29 janvier 2020. En 2014, le niveau de participation au 1er tour des élections municipales a été de 63,55 %.

[5] Elabe (2019), Les Français et les élections municipales

[6] Pierre MARTIN (2018), Crise mondiale et systèmes partisans. Paris, Presses de Sciences Po

[7] Pierre MARTIN (1996) « Existe-t-il un cycle électoral municipal ? », Revue française de science politique, n°6, pp.961-995.

[8] Pourcentages calculés sur la distribution des réponses sur 16 items.

[9] Pourcentages calculés sur la distribution des réponses sur 17 items – IPSOS/SOPRA STERIA (2019), What worries the world : Pauvreté et inégalités sociales au coeur des préoccupations des Français

[10] Pourcentages calculés sur la distribution des réponses sur 9 items – IPSOS (2019), Fractures françaises 2019 : la défiance vis-à-vis des dirigeants et des institutions atteint des sommets

[11] IFOP (2019), Les ressorts du vote EELV aux Européennes, IFOP Focus, numéro 201

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