DSK, l’Arlésienne de 2012

DSK, l’Arlésienne de 2012

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Nicolas Fert

Biographie

Diplômé de l'IEP de Grenoble en études d'opinion et de marché (PROGIS) après une hypohâgne/khâgne à Reims, Nicolas Fert travaille aujourd'hui au sein du département Opinion d'un institut de sondage.

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S’il est un phénomène politique que les Français peuvent difficilement ignorer aujourd’hui c’est bien le moment DSK. Favori des sondages, on y reviendra, et sujet de prédilection de journalistes décryptant la moindre inflexion de son langage ou de celui de son entourage, Dominique Strauss-Kahn n’a à la fois jamais été aussi loin et aussi près de la course  à l’Elysée. Ira-t-il, n’y ira-t-il pas ? La question n’a pas encore trouvé de réponse  mais la multitude de chiffres publiée ces derniers mois nous offre quelques éléments d’analyse intéressants. D’autant plus que Dominique Strauss-Kahn doit être lui-même le premier à les observer attentivement.

Une popularité de papier ?

La force de DSK dans les sondages doit se lire sur plusieurs plans : son image et son potentiel électoral. Pour ce qui est de son image, il est aujourd’hui une figure consensuelle, appréciée autant à gauche que dans une fraction non négligeable de l’électorat de droite. Le dernier baromètre IFOP / Paris-Match publié en février le place ainsi en première position des 50 personnalités testées avec 79% de bonnes opinions, Strauss-Kahn devançant même deux autres figures ultra-populaires : Nicolas Hulot, autre indécis (78%), et l’ancien Président Jacques Chirac (73%). Plus intéressant encore que ce chiffre est l’homogénéité de cette bonne opinion, marquée chez toutes les sensibilités politiques : 94% bien sûr au PS, mais aussi 75% à droite, 90% au Modem, 73% au FN et 67% à l’extrême-gauche et au Front de Gauche, les sans sympathie partisane fermant la marche avec 66%. Même unanimité si l’on regarde la catégorie socioprofessionnelle : 85% chez les cadres, 82% chez les retraités, 78% chez les ouvriers. Dominique Strauss-Kahn est donc aujourd’hui perçu comme un homme au-dessus des partis, autant apprécié à gauche pour sa capacité à porter le PS sur ses épaules jusqu’à l’Elysée, qu’à droite pour son supposé pragmatisme dans le domaine économique.

Petite alerte toutefois, il enregistre une baisse sensible dans le dernier baromètre Politique TNS-Sofres / Le Figaro Magazine également publié en février : -7 points pour tomber à 42%, la question posée laissant moins la place à l’unanimité*. Il reste néanmoins bien installé en première place devant Martine Aubry (38%, -1) et Jean-Louis Borloo (35%, -1) et fait toujours d’aussi bons scores à gauche (50%) qu’à droite (46%), son décrochage étant plus sensible chez les sans sympathie partisane et l’extrême-gauche ou l’extrême-droite. Cette baisse ne doit toutefois pas être sur-interprétée, tout comme il serait dangereux de lui promettre l’Elysée sur la foi d’une popularité qui ne s'est pas encore frottée à la confrontation. Il est en effet naturel que Dominique Strauss-Kahn finisse par cliver un minimum et ne soit plus plébiscité dans toutes les franges de la population. Cette posture de l’homme providentiel ne peut survivre à l’épreuve d’une campagne où chaque candidat défendra obstinément son camp et son électorat. Et c’est bien pour cette raison que les baromètres d’image ne peuvent suffire pour analyser la question d’une candidature de Dominique Strauss-Kahn en 2012.

Un potentiel électoral pour l’instant sans égal

Encore plus que les baromètres d’image, la véritable information est aujourd’hui la force de DSK dans les intentions de vote pour l’élection présidentielle de 2012. Le dernier sondage  TNS-Sofres / i-Télé le donne ainsi largement en tête du premier tour avec 29 % des voix contre 21 % pour Nicolas Sarkozy, et vainqueur tout aussi large au second (63% contre 37%). Un sondage CSA publié la semaine dernière dans Marianne le plaçait aussi en tête (29% contre 22%) alors que les trois autres candidats hypothétiques du PS (Aubry, 22%, Royal, 18%, Hollande, 20%) étaient eux devancés par le chef de l’Etat. Même phénomène au second tour avec un duel largement remporté face à Nicolas Sarkozy (61% contre 39%) tandis que les autres candidats du PS réalisent entre 50 et 54% des intentions de vote.

Ce différentiel de potentiel électoral s’explique pour l’instant par une capacité à prendre des voix à l’électorat traditionnel de la droite et de Nicolas Sarkozy au second tour : 81% des suffrages des cadres supérieurs (qui avaient voté à 52% pour Nicolas Sarkozy en 2007), 54% de ceux des retraités et même 22% des sympathisants de droite et 27% des votants pour Nicolas Sarkozy au second tour en 2007. Ce potentiel électoral élargi à droite à largement été commenté comme un signe de non appartenance à la gauche par certains, Jean-Luc Mélenchon ou plus récemment certaines têtes de l’UMP, mais ne semble pourtant pas encore faire les dégâts escomptés par ses détracteurs.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’image de DSK est en effet encore trop floue pour pouvoir être entachée par les accusations en escroquerie de la droite et de la gauche de la gauche. Comment en effet intenter un procès à quelqu’un qui prend savamment soin de ne pas rentrer dans l’arène et de laisser parler les autres à sa place ? Un phénomène est à cet égard intéressant pour mieux comprendre les succès sondagiers de DSK. Bien qu’aujourd’hui moins populaire que Martine Aubry auprès des sympathisants socialistes (54% contre 75% de « favorables » à leur action dans le dernier baromètre Ipsos / Le Point**), il reste pourtant d’assez loin le candidat préféré de ces mêmes sympathisants pour 2012 : le dernier sondage publié sur cette question (IFOP/France Soir) le créditait ainsi de 46% des intentions de vote de ceux-ci pour les Primaires, loin devant Martine Aubry (22%), Ségolène Royal (14%) et François Hollande (11%). Les sondages pour les Primaires et la présidentielle de 2012 semblent en réalité se nourrir l’un et l’autre le concernant. Ce sont en effet ses scores de premier tour, quand les autres candidats du PS sont bien en-deçà, qui semblent pour l’instant en faire mécaniquement un candidat idéal pour les Primaires. Après 8 ans de frustration au niveau national, les sympathisants socialistes veulent un vainqueur, et peu importe ce qu’en pensent Jean-Luc Mélenchon et la nouvelle direction de l’UMP. Une victoire à des Primaires réussies, soit plusieurs centaines de milliers voire millions de voix, lui donnerait une légitimité difficilement attaquable dans l’opinion.

Favori des sympathisants car favori des sondages

C’est dans cette perspective qu’il faut lire les quelques questions d’image plus détaillées posées ces derniers temps à son sujet. Toujours dans le sondage CSA/Marianne cité plus haut, près de deux tiers des sympathisants socialistes (63%) pensent ainsi que l’annonce de sa candidature peut attendre juin ou juillet prochain pour le dépôt officiel des candidatures, seuls 24% souhaitant qu’il se déclare dès aujourd’hui, quitte à démissionner du FMI. 71% des mêmes l’estiment à gauche (35% au centre gauche, 35% à gauche et 1% très à gauche) quand ce n’est le cas que de 57% des Français. Plus étonnant encore, même l’argument de la proximité de la finance ne joue pas en sa défaveur : 61% des sympathisants PS déclarent ainsi que sa proximité avec les milieux économiques et financiers les inciterait à voter pour lui, 23% disant le contraire et 16% ne se prononçant pas, alors même que le résultat est bien plus contrasté dans l’ensemble de la population (45%, 35%, 20%).

Les sympathisants estiment aussi en majorité qu’il prendra en 2012 les mesures que le PS préconise depuis 2007. Mis à part le retour sur la réintégration de la France dans l’OTAN (seuls 24% pensent qu’il le fera), les pronostics sur son action sont positifs : 61% pensent qu’il maintiendra les 35 heures (contre 31% ne le pensant pas), 50% qu’il reviendra sur le recul de l’âge légal de départ à la retraite (contre 42%), 52% qu’il reviendra sur la présence en Afghanistan (contre 28%) et 61% qu’il reviendra sur le non-remplacement d’un fonctionnaire partant à la retraite sur deux (contre 26%). Une sorte de certification socialiste donnée au candidat le mieux placé pour défendre les couleurs du parti. Autrement dit, le signe qu’il n’est pas question de remettre en cause le bien-fondé de sa candidature tant que les sondages accréditent toujours la thèse de sa victoire écrasante contre Nicolas Sarkozy. Il restera donc le champion n°1 du PS tant que le duel avec Nicolas Sarkozy dans les sondages sera à son avantage.

Jacques Delors ou Romano Prodi ?

Peut-il cependant, et combien de temps, rester dans cette position d’attente sans clairement rentrer en campagne ? Bien qu’anodines pour les sympathisants du PS, les attaques à répétition sur sa candidature peuvent finir par peser si elles perdurent trop longtemps. A gauche parce qu’elles peuvent mettre en danger les reports de voix indispensables à un bon score de second tour. Un danger pour l’instant évité grâce à une impopularité record du chef de l’état, incapable d’en tirer parti, mais qui ne durera peut-être pas éternellement. A droite parce qu’elles visent à empêcher l’hémorragie de sympathisants de droite envisageant de voter DSK pour sanctionner Nicolas Sarkozy. Deux facteurs qui pourraient remettre en cause les scores presqu’irréels réalisés aujourd’hui par Strauss-Kahn.

Il serait toutefois présomptueux de faire un quelconque pronostic sur la suite de l’élection. D’abord parce qu’aucune élection présidentielle n’a jamais été jouée plus d’un an avant le scrutin. Reste encore à émerger tous les candidats investis par leurs partis, les thèmes de campagne, les argumentaires, … Beaucoup invoquent pourtant l’exemple de Jacques Delors comme précédent. Tout comme DSK, celui-ci était en effet président d’une organisation internationale (la Commission Européenne) et favori des sondages pour l’investiture socialiste jusqu’à son retrait en décembre 1994. C’est oublier plusieurs choses. D’abord que Jacques Delors était certes le favori à gauche mais avait en face de lui le phénomène Balladur et n’a jamais été assuré d’une quelconque victoire, seul les seconds tours avec un Jacques Chirac alors au plus bas lui étant clairement favorables.  Oublier aussi que l’absence de Jacques Delors des affaires françaises était d’une autre ampleur que celle de DSK : dix ans, de 1985 à 1995, passée à Bruxelles. Çela fait moins de trois ans et demi que Strauss-Kahn préside le FMI, et la presse française n’a pas attendu longtemps après son départ pour déjà anticiper son retour en France. Une absence largement exagérée donc, ses principaux fidèles (Jean-Christophe Cambadélis, Jean-Marie Le Guen) s’étant largement chargé de régulièrement rappeler à petites doses que le président du FMI n’avait pas oublié son pays.

Plus proche de Romano Prodi alors ? Le parallèle est tentant : Romano Prodi a lui aussi présidé la Commission Européenne et son ambition de revenir en Italie pour briguer la présidence du Conseil avait aussi tout du secret de polichinelle. Il a lui aussi dû passer par une primaire ouverte, la première du genre avec plus d’un million de participants, réalisant un score de 60% qui l’a propulsé pour les législatives de 2006. Il était enfin également porté par un vaste mouvement anti-Berlusconi, alors au pouvoir depuis 5 ans pour son deuxième mandat. Il n’est en revanche pas sûr que la suite de l’aventure de Romano Prodi (mis en minorité par le Sénat un an après, obligé de démissionner en janvier 2008 suite à une autre mise en minorité), qui vit moins de deux ans plus tard le retour fringant du Cavaliere à la tête du Conseil, soit elle très prisée en tant qu’exemple à suivre par DSK.

Une candidature encore à inventer

Reste à Dominique Strauss-Kahn à choisir lui-même quel ton il veut donner à son aventure. Rien ne permet pour l’instant de dire s’il se lancera ou pas dans la course, et encore moins quel positionnement il souhaitera donner le cas échéant à sa candidature. Son intervention dimanche dernier sur le plateau de France 2  a quand même montré qu’il refuse de se laisser enfermer dans l’image d’ « affameur des peuples » qu’on veut lui coller à la peau et qu’il ne commettra lui probablement pas l’erreur de déclarer que son programme n’est pas socialiste. Des gages donnés au PS et à sa gauche que l’on pouvait attendre tant il était évident qu’il n’allait pas revenir en France pour se présenter comme le candidat des élites décrié par certains. 46% des Français estiment toutefois dans le dernier sondage CSA/Marianne que sa politique serait proche de celle de Nicolas Sarkozy (contre 41% pensant l’inverse), les sympathisants socialistes étant moins critiques (35 % contre 58%). Il lui reste à leur prouver que sa candidature est belle et bien originale et novatrice, ce sans quoi la rentrée en campagne définitive de Nicolas Sarkozy pourrait rebattre les cartes en sa défaveur.

*C’est en effet non pas une opinion générale comme pour l’IFOP mais un souhait d’influence pour l’avenir : « Pour chacune des personnalités suivantes, voulez-vous me dire si vous souhaitez lui voir jouer un rôle important au cours des mois et des années à venir ? »

**La question est ici « Quel jugement portez-vous sur l'action des personnalités politiques suivantes ? »

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