Des Français et Françaises féministes mais qui ne l’assument pas ?

Des Français et Françaises féministes mais qui ne l’assument pas ?

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Marion Desreumaux

Analyste Délits d'Opinion

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Biographie

Après un cursus universitaire en sciences sociales et un Master Recherche à Sciences-Po Paris, Marion Desreumaux travaille aujourd'hui en qualité de directrice d'études au sein du pôle Opinion & Corporate de Harris Interactive

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Alors que Bercy, alerté par le collectif Georgette Sand, lance une enquête sur les différences de prix hommes-femmes sur les produits et services du quotidien, démontrant que les inégalités peuvent aussi bien être visibles que se nicher dans l’imperceptible ordinaire, un chiffre peut étonner : dans un récent sondage Harris Interactive publié par le magazine Grazia, seule une personne sur deux en France se déclare féministe. Pourtant tous ou presque s’accordent pour dire que le féminisme est utile et qu’il reste des revendications à mener. Comment expliquer cet apparent paradoxe ?

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Un relatif consensus pour considérer que le féminisme demeure utile

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Le combat féministe est-il encore légitime aujourd’hui en France ? Oui, à en croire une très large majorité de Français. Selon un sondage mené à la fin de l’année 2013 par CSA pour Terrafemina, 73% des femmes françaises déclarent que le féminisme a encore un sens aujourd’hui, puisqu’il reste des inégalités à combattre (50%) ou parce qu’il faut rester vigilant, même s’il n’y a plus d’inégalités (23%). A l’inverse, seules 20% d’entre elles récusent l’utilité du féminisme, estimant qu’il n’y a plus de combats à mener ou que le féminisme n’a jamais fait avancer la cause des femmes. Dans cette même enquête, 44% des femmes déclarent qu’être une femme est ou a pu être un frein pour leur vie professionnelle, 24% pour leur vie sociale, 19% pour leur vie personnelle ou encore 16% pour leur vie familiale, signes que les femmes ont encore le sentiment de souffrir de différences de traitement, particulièrement dans le monde du travail.

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Même tonalité dans le sondage Harris Interactive / Grazia mené auprès des femmes mais aussi des hommes, dans lequel tous s’accordent à dire que des inégalités persistent et qu’il est nécessaire de continuer à œuvrer en faveur d’une plus grande égalité des sexes. Ainsi, 97% acquiescent à l’énoncé que les femmes doivent être payées autant que les hommes à poste égal et responsabilités équivalentes, 85% regrettent l’insuffisante efficacité de la lutte contre les violences faites aux femmes, 84% considèrent que les tâches domestiques restent en grande majorité effectuées par les femmes, 82% déplorent un manque de représentation des femmes aux postes dirigeants, 81% dénoncent la réalité du harcèlement de rue, autant affirment qu’hommes et femmes ne sont pas égaux en matière de politique familiale, 59% estiment qu’on n’en fait pas assez pour lutter contre les stéréotypes de sexe, et même 42% avancent que le droit à l’avortement n’est pas bien appliqué en France ou encore 39% que les droits des femmes de manière générale sont menacés dans notre pays.

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Autant de combats qu’il faut continuer de porter pour progresser sur le chemin de l’égalité, chemin qui va plutôt dans le bon sens selon les Français (77%), mais sur lequel des retours en arrière semblent possibles aux yeux de près de la moitié des répondants (47%). Au final, 63% des Français considèrent que l’égalité entre les femmes et les hommes est assez loin (53%), voire très loin (10%) d’être atteinte, quand seulement 31% pensent qu’elle est proche et 5% déjà atteinte. Sur ce point, les femmes sont encore plus pessimistes que les hommes, 72% déclarant apercevoir l’égalité à un horizon encore trop lointain.

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Mais un embarras à se qualifier de « féministes »

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Un assez large consensus semble se dessiner pour reconnaître la justesse des causes féministes. Pour autant seul un Français sur deux se revendique féministe. Et il ne s’agit pas d’un côté de Françaises se parant de cet adjectif, et de l’autre leurs homologues masculins insensibles à cette cause. En effet, si un écart existe entre les deux sexes (42% pour les hommes, 58% pour les femmes), il ne suffit pas à expliquer cette division de la population française. Relevons des différences selon l’âge des répondants : les plus susceptibles de ne pas se reconnaître dans le qualificatif de « féministe » sont les personnes de 35 à 49 ans, aussi bien chez les hommes (34%, -8 points par rapport à la moyenne) que chez les femmes (50%, -8 points également). On peut s’interroger et s’inquiéter sur cette « génération perdue » du féminisme, génération qui aujourd’hui occupe des postes de responsabilité en entreprise et éduque une nouvelle génération d’enfants.

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Une image dégradée des féministes et une critique de leur positionnement

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Pourquoi cette difficulté à s’associer à un mouvement dont on reconnaît pourtant l’importance ? Parce que les féministes semblent en France souffrir d’une mauvaise image. Cette image dégradée s’articule autour de trois principaux points :

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  • Des méthodes jugées trop agressives ou provocantes

Tout d’abord, les Français ne semblent pas se reconnaître dans les méthodes employées par les féministes, la fin ne parvenant pas à justifier les moyens. Ainsi, 70% des Français déclarent que les féministes n’ont pas les bonnes méthodes et sont trop agressives et radicales. Ce jugement est porté aussi bien par les hommes (74%) que par les femmes (67%). L’exemple des Femen est ici représentatif : leurs méthodes ne sont pas approuvées, voire peuvent discréditer leurs revendications aux yeux des Français. Un sondage mené par Harris Interactive pour VSD suite à l’intervention des Femen seins nus dans la cathédrale Notre-Dame pour demander la démission du Pape et critiquer la position de l’Eglise sur le mariage homosexuel avait mis en lumière ces sentiments mitigés à leur encontre : seuls 14% des Français déclaraient suite à cette action coup de poing approuver autant les idées défendues que le mode d’action choisi, quand 38% approuvaient les idées mais pas les modalités d’intervention et 44% ni l’un ni l’autre.

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  • La perception d’un manque d’unité

Ensuite, il ne semble pas exister un féminisme mais des féminismes, ce qui ne facilite certainement pas l’identification. 53% des Français estiment d’ailleurs que les féministes ne sont pas suffisamment solidaires entre elles, ce qui traduit sans doute en creux la difficulté à s’associer à une incarnation claire et positive du féminisme et à percevoir distinctement les revendications auxquelles on adhère en arborant cette étiquette.

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  • Un positionnement ambigu par rapport aux hommes

Enfin, les Français semblent peiner à comprendre le positionnement des féministes par rapport aux hommes. 69% considèrent même qu’elles ont tendance à se positionner contre les hommes et 53% estiment qu’elles nient les différences entre les hommes et les femmes.

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49% des Français vont alors même jusqu’à dire que les féministes nuisent à l’image des femmes : c’est l’avis de 57% des hommes mais aussi de 42% des femmes. On retrouve sans doute là les 42% des femmes ne se revendiquant pas féministes et qui refusent sans doute de s’identifier à des personnes dont elles estiment qu’elles ne véhiculent pas une image positive de leur sexe.

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Relevons que ce constat paradoxal d’une reconnaissance des combats féministes mais d’un refus de s’apposer soi-même cette étiquette n’est pas exclusivement français et prend même des proportions encore plus importantes outre-Atlantique. En effet, là-bas, ce sont seulement 1/5ème des Américains qui se déclarent féministes selon un sondage Yougov (16% des hommes et 23% des femmes) alors que 82% considèrent que les hommes et les femmes devraient être égaux en termes sociaux, politiques et économiques.

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Un nouveau féminisme à inventer ?

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Compte-tenu de ces constats, il semblerait que le féminisme soit à réinventer pour éviter que les mouvements du type Women against Feminism ne se multiplient sur la toile et dans nos sociétés. Dès lors, comment les Français entrevoient-ils le féminisme de demain ?

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Tout d’abord davantage en alliance avec les hommes, à hauteur de 71%. Cette demande émane des hommes (75%) mais aussi très largement des femmes (69%), et particulièrement des jeunes (96% des jeunes hommes). L’appel de l’actrice Emma Watson à la tribune de l’ONU pour le lancement de la campagne « He for She », regrettant d’ailleurs l’impopularité du féminisme, semble ainsi très largement partagé par la population française.

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Ensuite, le féminisme ne doit pas seulement être théorique, mais plus concret, en prise avec le réel (63%), ce qui permettrait sans doute à chacun et à chacune de comprendre pourquoi le féminisme demeure un mouvement auquel adhérer. En ce sens, les revendications portées par le collectif Georgette Sand sur la « Woman tax » sont susceptibles de marquer les esprits dans une société où le pouvoir d’achat constitue l’une des principales préoccupations des concitoyens.

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Mais le féminisme doit également être plus drôle, plus ludique (51%), ne pas hésiter à recourir à l’humour, ce qui s’observe de plus en plus via les réseaux sociaux et des mouvements tels que ceux moquant les femmes revendiquant ouvertement ne pas avoir besoin du féminisme (par exemple les confused cats against feminism). D’ailleurs, observons qu’interrogés sur les figures féministes, les Français placent Florence Foresti en 3ème position, derrière les deux figures historiques (qui arrivent largement en tête) que sont Simone Veil et Elisabeth Badinter et à égalité avec l’ancienne Ministre en charge des Droits des Femmes et porteuse de la loi sur l’égalité réelle femme/hommes, Najat Vallaud Belkacem.

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Le féminisme semble loin d’être un mouvement appartenant seulement au passé et à l’Histoire. Il s’agit encore aux yeux des Français d’un mouvement contemporain et légitime au regard de la persistance de certaines inégalités entre les femmes et les hommes, y compris dans les pays occidentaux. Cependant, pour défendre efficacement l’égalité des sexes, il apparait nécessaire qu’il fasse évoluer son image, aujourd’hui détériorée. L’humour, la proximité avec les préoccupations concrètes des Français, et une meilleure articulation avec la gent masculine semblent être les armes les plus efficaces pour porter aujourd’hui des revendications toujours d’actualité.

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