Culture et Internet : mariage forcé ?

Culture et Internet : mariage forcé ?

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Raphaël Leclerc

Co-fondateur Délits d'Opinion

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Biographie

Ancien élève de la Sorbonne, du Kings Collège à Londres et diplômé de la London School of Economics, Raphaël Leclerc a travaillé en institut d’études sur des thématiques d’opinion puis en cabinet de conseil en communication. Il est aujourd’hui Directeur Conseil au sein d’ELABE, un acteur hybride qui associe études, planning stratégique et conseil.

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Après deux décennies de découvertes, Internet semble entré depuis quelques années dans un second âge, celui de la normalisation, et avec lui le besoin de définir des règles, des lois et un cadre afin de ne plus considérer l’univers online comme un terrain de jeu barbare.

Les initiatives parlementaires et les nombreux débats autour des lois HADOPI 1 et 2 ont permis de faire émerger la question auprès du grand public aujourd’hui majoritairement concerné par les questions Internet. En réalité, ce premier texte de loi n’est que le début d’un mouvement bien plus large qui vise à interroger les différents acteurs de la culture et de l’information à la définition d’une relation enrichissante et viable avec le web.

Le débat entre les producteurs de contenus, qu’ils soient acteurs, artistes ou écrivains et les acteurs du web va impliquer la mobilisation des pouvoirs publics et de l’opinion. C’est pourquoi, Délits d’Opinion a choisi d’analyser la nature du débat et les enjeux liés à la numérisation de la culture.

La numérisation de la culture en question

Le concept d’exception culturelle et sa version française permettent d’expliquer que le sujet soit particulièrement sensible dans notre pays. Conscient de la richesse du patrimoine français sur le plan des arts, des lettres et de la production culturelle, les Français demeurent aujourd’hui encore très attachés au concept de « domaine réservé ». A la différence de nos voisins britanniques les Français sont 62% à estimer que la culture est avant tout de la responsabilité de l’État (1% pour les entreprises) selon l’institut BVA.

Sur le plan du partage de la culture, l’émergence des nouvelles technologies et les importantes modifications des comportements en termes d’information et de communication sont relativement bien perçus : 74% des Français estiment que ces nouveaux outils ont permis une meilleure diffusion de la culture.

La conséquence directe de cette diffusion plus large et simplifiée est la progressive acceptation par tous que les contenus culturels, comme les contenus informatifs, pouvaient (devaient ?) être libres. Ainsi, 44% des Français affirment ne pas être prêts à payer pour avoir le droit d’écouter un CD, regarder un film, lire un livre numérique ou jouer à un jeu vidéo. A l’inverse, environ 1/4 des Français se disent prêts à payer pour des films ou de la musique ; un chiffre sans doute plus important depuis la promulgation des lois HADOPI et HADOPI 2.

« Vous avez un message »

Au début du mois d’octobre 2010, la commission de protection des droits de la Haute Autorité pour la Diffusion des Oeuvres et la Protection des droits sur Internet (HADOPI) a envoyé les premiers courriers d’alerte à plusieurs centaines d’internautes « dont l’accès à internet à été utilisé pour commettre des faits qui peuvent constituer une infraction pénale« . En privilégiant l’acte (le fait de télécharger illégalement) au comportement (la quantité de contenus téléchargés), la commission a touché le grand public ; permettant ainsi une sensibilisation plus importante de tous.

Une enquête réalisée par l’institut BVA le 4 novembre soulignait que depuis le vote de cette loi, 53% des Français qui déclaraient pratiquer le téléchargement illégal avaient modifié leur comportement. Dans le détail, on note que ce premier texte visant à lutter contre les « pirates » a même conduit près de 3 téléchargeurs sur 10  (29%) à cesser le téléchargement illégal. Ces chiffres indique que l’information a été clairement reçue et que les comportements peuvent évoluer. Enfin, on notera que selon ce sondage, 83% des Français ne téléchargent pas; un signe d’espoir pour les défenseurs des artistes qui souhaiteraient davantage de  soutien de la part du grand public.

Ce constat est renforcé par une seconde étude réalisée par l’institut LH2. Elle  indique que 54% des internautes et 47% des Français estiment que cette loi est « inutile ». On notera qu’il existe, assez logiquement, une forte corrélation entre l’âge des personnes interrogées et leur optimisme quant aux  chances de succès de ce dispositif législatif : 74% des 18-24 ans ni croient pas contre 23% chez les plus de 65 ans. Au final, seuls 13% des Français et  14% des internautes  s’attendent à observer une incidence positive de ce dispositif.

On précisera ici que ces deux enquêtes n’abordent pas les mêmes questions (comportement personnel vs. opinion quant à la capacité d’influence d’une loi) mais surtout qu’elles n’interrogent pas les mêmes cibles; les internautes n’étant pas tous des adeptes du téléchargement illégal.

Enfin, l’Ifop souligne un élément intéressant dans son étude du mois de juillet 2010 concernant l’évolution possible du modèle en place. Ce sondage  indique que 2/3 des Français seraient incités à utiliser des sites Internet légaux en cas de réception d’un mail d’avertissement. Ces résultats indique que l’avenir se trouve donc davantage sur des sites légaux et gratuits comme Beezik, légaux et payant comme I-Tunes ou de streaming comme Spotify.

Google : mécène génial ou confiscateur pervers ?

L’idée d’un universalisme du savoir ne date pas d’aujourd’hui; il y a plus de 22 siècles, naissait la première et le plus mythique des bibliothèques du monde à Alexandrie en Egypte. Son projet était de rassembler « les livres de tous les peuples de la terre« . 2 000 ans lus tard, Alexandrie a été remplacé par Mountain View en Californie et les héritiers de Ptolémé se nomment Sergey Brin, et Larry Page…

Pour certains, la numérisation du savoir entreprise par Google en 2004 est en passe de concrétiser le rêve des Lumières; pour d’autres, la firme californienne achève de fabriquer ce mainstream toujours plus contrôlé et qui s’étend aujourd’hui au stade ultime puisque c’est d’idées dont il est question. Avec plus de 12 millions d’ouvrages numérisés (la BNF ne peut en numériser plus de 300 000 / an) et des accords en passe d’être étendus aux maisons d’éditions et aux bibliothèques du monde entier, Google achève le rapprochement de la culture et du monde numérique.

Vers le monopole?

Face au géant américain Gallica et Europeana apparaissent encore comme des petits acteurs devant la dépense d’énergie et de moyens dont Google fait preuve. Pourtant, la récente création d’un comité des sages par la Commission Européenne indique que l’urgence est réelle et que les dirigeants européens en sont désormais convaincus. En effet, si les intentions de Google semblent aujourd’hui louables, l’hypothèse d’une restriction de l’accès à ce contenu, aujourd’hui libre, est une éventualité à laquelle il est indispensable de trouver des parades.

La Culture au juste prix

Le premier élément qui ressort des différentes études conduites récemment auprès des Français au sujet de l’accessibilité aux contenus culturels concerne le prix. Dans le domaine culturel comme dans les autres secteurs (construction, automobile, etc.), le progrès (technologique, environnemental) n’est jugé intéressant que s’il implique une diminution du prix. Selon l’enquête Ipsos du 3 juin 2010, les Français s’attendent par exemple à une diminution de 40% du prix des livres numériques par rapport aux livres traditionnels. Là encore, le public reste faible (5% de « lecteurs numériques ») mais le tendance est déjà là, bien que le lien existant avec l’objet (ici le livre) constitue un frein évident qui devrait limiter le virage vers le tout numérique.

L’ouverture et le libre accès d’Internet (et des acteurs qui s’y développent) sont à la fois son principal atout et sa principale faiblesse. En rendant potentiellement tout accessible au plus grand nombre, Internet fait peser deux menaces : celle de ne plus établir de hiérarchies (et donc plus d’échelles de valeurs) et celle de confier à certains acteurs privés le soin de gérer la culture du monde. S’il est encore trop tôt pour dire si les années 2000 ont bradé l’humanité et son savoir ou si elles ont permis l’enrichissement de tous, il n’est pas trop tôt pour s’interroger !

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