Ces inconnus qui nous gouvernent

Ces inconnus qui nous gouvernent

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Frédéric Pennel

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Journaliste de formation, Frédéric Pennel est spécialiste en sciences politiques et en questions internationales. Après une expérience en institut de sondage, il a piloté les études d’opinion au sein du ministère de la défense. Il est actuellement consultant éditorial en agence de communication.

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Article publié sur le Huffington Post

Avec le départ de Nicolas Hulot, Emmanuel Macron ne perd pas seulement le plus populaire de ses ministres. Il perd aussi l’un des seuls que les Français identifiaient : 98% ont une opinion sur lui. C’est davantage qu’Édouard Philippe (91%) ! Être ministre est une chose, être illustre en est une autre. Comme il le raconte dans son livre[1], Jean-Louis Debré lui-même, alors président du Conseil constitutionnel et présent dans le sérail politique depuis 40 ans, découvrait l’existence de certains ministres et de secrétaires d’État au cours de réceptions publiques ou de rassemblements républicains. Le cœur de métier d’un ministre consiste certes à gérer son administration et non pas à se hisser vers la célébrité. Mais s’il y avait une fiche de poste, celle-ci comprendrait certainement une ligne « faire rayonner son action ». Pas tant montrer frénétiquement sa trombine devant les caméras que d’exister, rassurer et asseoir l’action du gouvernement dans l’opinion. À la fin des années 1990, Dominique Strauss Kahn, alors à la tête de Bercy, confiait dans Envoyé spécial qu’il consacrait environ un tiers de son temps à la communication et la pédagogie. Avec Martine Aubry, Élizabeth Guigou ou Jean-Pierre Chevènement, ils formaient alors une dream team au sein du gouvernement Jospin. Et leur parole pesait auprès de l’opinion.

Blanquer, inconnu pour un Français sur deux

Emmanuel Macron a souhaité rompre avec « l’ancien monde ». Toute une ribambelle de nouveaux visages sont apparus en mai 2017, tandis que beaucoup de « stars » de la politique sont parties en retraite anticipée. Ce coup de balais se paye cependant au prix d’un épais brouillard duquel les équipes du gouvernement et de La République En marche ! peinent à sortir. Car en composant son équipe gouvernementale, le Président a sélectionné beaucoup d’experts issus de la société civile, au détriment des professionnels de la politique. Parmi ces novices peu accoutumés à fréquenter le Salon Murat le mercredi matin, seuls le journaliste écolo Nicolas Hulot et l’escrimeuse Laura Flessel bénéficiaient d’une notoriété nationale. Ce n’était pas le cas de l’éditrice Françoise Nyssen à la Culture, du directeur de grande école Jean-Michel Blanquer à l’Éducation nationale, de l’hématologue Agnès Buyn à la Santé, de la biochimiste Frédérique Vidal à l’Enseignement supérieur, de la DRH Muriel Pénicaud au Travail ou de la juriste Nicole Belloubet à la Justice. Plus d’un an après son installation, près de la moitié (47%) des Français interrogés par l’Ifop en juillet 2018 sont incapables d’émettre une opinion sur Blanquer, pourtant le plus médiatique de ces nouveaux venus. Ces politiques non-professionnels préfèrent se concentrer sur leurs dossiers, recoupant leur domaine d’expertise, que d’écumer les studios télés et risquer ainsi de faire une gaffe, une bévue ou un couac.

 Certains membres du gouvernement sont des rescapés de « l’ancien monde » tels que Jean-Yves Le Drian, Gérald Darmanin, Gérard Collomb, Florence Parly et Bruno Lemaire. À l’exception du ministre de l’Économie, ils ne figuraient cependant pas au premier plan. Après six années à la Défense puis aux Affaires Étrangères, encore 26% des sondés ne connaissent pas l’inoxydable Le Drian. Sa successeure aux Armées, Florence Parly, demeure fort discrète puisque seuls 30% des sondés émettent une opinion sur son action.

Un gouvernement évanescent

Plus surprenant encore, les Macronistes pur jus, les politiques qui se sont inscrits dans le sillage du candidat Macron, les fidèles qui lui doivent tout et qui seront toujours prêts à faire la tournée des matinales radio pour le défendre, sont loin d’avoir imprimé les esprits. Benjamin Griveaux, Christophe Castaner, Richard Ferrand : aucun des ténors de La République En Marche ! ne dépasse les 50% de notoriété. Le temps n’a pas encore fait son œuvre. En comparaison, les Français sont 94% à avoir une opinion sur Alain Juppé, 93% sur Martine Aubry 86% sur Brice Hortefeux ou 81% sur Florian Filippot.

Le gouvernement demeure donc assez évanescent aux yeux des Français. Au sein de l’exécutif, une seule personne prend toute la lumière : Emmanuel Macron. Comme si tout le système institutionnel et médiatique reposait sur ses seules épaules. La présidence jupitérienne, ce sont donc une pleine incarnation de la tête de l’État, mais aussi un gouvernement assez « technique » et médiatiquement écrasé.  Une personnalité telle que Nicolas Hulot, par ses positions franches et son immense notoriété, contribuait à incarner un autre coloris dans le panorama du pouvoir. Avec le départ de ce poids lourd, il reste essentiellement des quasi-inconnus pour le grand public. Cette perte est donc politiquement considérable.

On s’est longtemps indigné de la professionnalisation de la vie politique, à force de confier des portefeuilles ministériels à des politiques sans aucune appétence particulière pour la thématique du ministère. Mais la présence de tant de personnalités issues de la société civile, spécialistes du sujet mais plus mal à l’aise dans les médias, rappelle que la politique, c’est aussi le verbe. Pour le meilleur comme pour le pire dans le spectacle médiatique.

 

[1] Ce que je ne pouvais pas dire, Éditions Robert Laffont, 2016

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