Candidat à l’élection présidentielle, entends-tu le cri des déclassés ?

Candidat à l’élection présidentielle, entends-tu le cri des déclassés ?

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Matthieu Chaigne

Co-fondateur Délits d’Opinion

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Biographie

Diplômé de Dauphine, de l’EDHEC et d’un master de Lettres à la Sorbonne, Matthieu Chaigne commence sa carrière au département Stratégies d’opinion d’un institut d’opinion. En 2007, il intègre le groupe de communication Ogilvy & Mather en tant que planneur stratégique. Il est depuis 2012 Directeur Conseil du cabinet de communication stratégique Taddeo. il est par ailleurs l'auteur de "La France en Face" aux éditions du Rocher.  

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Quel sujet  viendra monopoliser l’espace public,  cristalliser les clivages, constituer le filtre à l’aune duquel les concitoyens vont effectuer leur choix en 2012 ?  En 2002, l’affaire Papi Voise, paisible retraité tabassé à quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, avait  contribué à la défaite de  Lionel Jospin. Dix ans plus tard,  avec la montée en puissance de Marine Le Pen, c’est le spectre d’une élection centrée sur les enjeux identitaires et l’insécurité qui refait surface.  Ce regain de populisme,  certains voudraient l’imputer à  une stratégie sarkozyste mal domptée. Le pompier pyromane  serait  aujourd’hui victime d’avoir trop soufflé sur les braises.  Une  lecture des évènements probablement trop succincte qui  ignore le  choc majeur qu’indiquent vivre nos compatriotes : le déclassement.

Jusqu’à présent, en se soumettant aux règles de la société, l’individu avait  la garantie qu’il tendait vers un mieux vivre, pour lui-même, ou du moins des ses enfants. Le déclassement constitue une rupture historique de ce pacte tacite. Selon nos compatriotes, quelle que soit la comparaison –  par rapport à ses parents,  à sa propre expérience récente, à ses études -, la dégradation est patente.  

La peur du déclassement, une réalité indiscutable aux yeux de nos compatriotes

L’Ifop et la FONDAPOL  ont interrogé les Français : 51%  estiment que leurs parents vivaient mieux qu’eux actuellement. 46 % estiment qu’ils vivront moins bien dans une dizaine d’années, (contre 26 % qui pensent mieux vivre dans une dizaine d’années). 65% estiment que leurs enfants, neveux ou nièces vivront moins bien qu’eux. Ce dernier constat est partagé par l’ensemble des catégories : 63% des classes défavorisées, 74% des classes moyennes, 58% des classes favorisées ou aisées. Des chiffres qui recoupent d’autres études réalisées, et notamment une enquête du CREDOC. Cette dernière souligne qu’une majorité de nos concitoyens estiment que sur 10 ans, leur situation s’est dégradée.

Face à ce décrochage perçu, les Français se sentent démunis et  envisagent le pire.  60% de nos compatriotes jugent possible qu’eux-mêmes,  ou l’un de leurs proches se retrouve un jour dans la rue. Parmi eux, un quart juge même cette situation « tout à fait possible ». Une grande majorité de nos compatriotes vit donc dans la hantise de l’accident de vie, que nul filet de sécurité, nul secours de l’Etat  ne semble pouvoir empêcher.

C’est aussi dans cette perspective que l’on peut lire la question du pouvoir d’achat. Première  inquiétude de nos compatriotes, elle  est un signe palpable du déclassement : se serrer la ceinture, rogner sur les dépenses, sans oser espérer une situation meilleure sur le long terme. Bref, le pouvoir d’achat est devenu  le thermomètre inquiétant d’un avenir qui se rétrécit.

Face au déclassement : protéger ses acquis, et se défier de l’autre

 Le syndrome de la citadelle assiégée

Constatant que l’ avenir se dégrade, nos compatriotes ont  un reflexe naturel : ils adoptent une posture de repli. Un état d’esprit défensif qui entraine une crainte des réformes, concept jugé négativement par 51 % de nos compatriotes. Les catégories défavorisées et populaires sont les plus sceptiques envers ce qui résonne d’abord comme un renoncement supplémentaire. C’est aussi dans cette optique que l’on peut  lire le soutien, apparemment paradoxal de nos compatriotes envers les mouvements sociaux des fonctionnaires. Selon l’institut CSA en effet, depuis 1995, les manifestations ont été en moyenne approuvées par 65 % de nos compatriotes, tous sujets confondus (pouvoir d’achat, régimes spéciaux….). Alors qu’ils pourraient invoquer une logique d’équité et marquer leur désapprobation envers des mouvements qui n’auront majoritairement pas d’impact sur leur propre situation,   les Français vivent les mouvements syndicalistes comme  la défense par procuration de leur propre situation qui décline.

La stigmatisation des profiteurs                                                                                     

Face à cette dégradation perçue, nos compatriotes nourrissent par ailleurs un fort ressentiment à l’encontre  de ceux « qui profitent » à leurs  yeux du système. Les chômeurs ? Pour 53 % de nos compatriotes, ils pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment. (IFOP pour Fondapol). La solidarité ? Pour 80% de nos compatriotes, il y a  trop d’assistanat, et beaucoup de gens abusent des aides sociales.

Dans un élan d’impuissance, les Français focalisent leur attention contre ceux qui  abuseraient du système. Un mouvement d’humeur qui n’épargne pas les immigrés, expliquant ainsi la poussée populiste qui sévit en France.

 

Pourquoi l’extrême droite tire son épingle du jeu

 

Des partis de gouvernement qui ne sont pas crédibles

Alors que les partis de gouvernement peinent à démontrer leur efficacité, l’extrême-droite engrange des soutiens.  Aux postes clés depuis plus de 9 ans, la droite semble à bout de souffle. Mais,  la gauche ne parait pas plus crédible pour incarner une alternative : 61% des Français estiment que l’opposition ne ferait pas mieux si elle était au pouvoir. Dans cette perspective, le Front National a beau jeu de critiquer « l’UMPS », et son égale incapacité à résorber les problèmes de nos compatriotes ; c’est justement pour ne pas cautionner cette rhétorique lepéniste que les stratèges de Sarkozy avaient mis en place entre les deux tours des cantonales, la posture du « ni-ni ». L’enjeu : ne pas conforter l’idée, à travers un front républicain, que  l’UMP et le Parti Socialiste sont interchangeables.

 

Un Front National qui ne nie pas la réalité perçue  

Ensuite, l’extrême droite, progresse parce qu’elle  ne semble pas nier le sentiment de  déclin. Cet attribut, fondée sur la dénonciation d’une réalité que les partis de gouvernement masqueraient, le Front National l’a conforté grâce à la personnalité de Marine Le Pen. La présidente du FN donne le sentiment de vivre comme les français, de partager leurs appréhensions. Aujourd’hui,  un Français sur deux estime que  Marine Le Pen « comprend leurs préoccupations ».

Sur les thèmes d’actualité, la présidente du FN semble au diapason avec une partie non négligeable de nos compatriotes. Deux exemples récents l’ont encore démontré. Lorsque les partis politiques chantent les révolutions en Afrique du Nord, Marine Le Pen prend le contrepied et agite la menace des vagues d’immigration. Elle semble mieux sentir les aspirations de nos compatriotes : plus des trois quart   d’entre eux estiment en effet que les révolutions vont provoquer  un afflux d’immigrants, et presque la moitié évoque un sentiment d’appréhension face aux révolutions en cours. De même, quelques semaines plus tôt, lorsque   la présidente frontiste évoque «  l’occupation » des rues par les musulmans qui prient, elle suscite l’adhésion de 39% de nos compatriotes. Seuls 39% désapprouvent tout à fait.

 

Le reflexe identitaire  pour reprendre possession de son destin

Cette fièvre identitaire peut d’abord se lire comme un défouloir  alors que l’avenir  n’offre guère de raisons d’espérer. Les données fournies par  l’IFOP, et plusieurs analyses de Délits d’Opinion, soulignent en effet une exaspération grandissante vis-à-vis de l’immigration. Pour 50% de nos compatriotes,  « il  y a trop d’immigrés  en France ». 42% des mêmes sondés estiment qu’on ne sent plus vraiment chez soi en France. L’intolérance croissante dans un contexte de crise, laisse clairement supposer que l’impuissance  économique engendre un phénomène de transfert.

Mais, au delà de  l’intolérance, nos compatriotes tentent peut-être aussi de se réapproprier un avenir qu’ils voient se faire sans eux. Lorsque 42% des Français estiment « qu’on ne se sent plus vraiment chez soi en France », ils posent aussi la question de leur place et de leur position dans la société. Evoquer l’immigration c’est aussi  mettre au jour une dépossession de son statut social : face à  un système économique qui ne joue plus son rôle d’intégration, ni par l’emploi, ni par la consommation, nos compatriotes cherchent d’autres référents. On pourrait être tenté de couper court à un débat potentiellement stigmatisant. Ce serait ignorer qu’il est de la responsabilité  de l’Etat de proposer des valeurs mobilisatrices et fédératrices. Dans cette perspective, dénoncer le vote du Front National dans une posture moralisatrice, ne fait que renforcer l’incompréhension. Pour les électeurs du  Front National, leur vote  signe au contraire l’attachement à des valeurs. 

Les générations futures, antidote du PS et de l’UMP ?  

Cette peur du déclassement se traduit donc par une poussée des extrêmes, à la fois sonnette d’alarme et espérance d’un lendemain meilleur. Pourtant, interrogés sur la crédibilité du Front National, nos compatriotes émettent des doutes ; 7% d’entre eux adhèrent aux solutions proposées par Marine Le Pen.

Et c’est ici qu’émerge  la limite du Front National : cette incapacité à incarner le futur et à promettre un  avenir . Selon Harris Interactive, 70% de nos compatriotes pensent que Marine Le Pen ne peut pas réformer le pays dans le bon sens, 81% estiment qu’elle ferait un mauvais président pour la France.  Aujourd’hui encore, le vote FN s’apparente à une partie de poker. Une faille dont peuvent profiter les partis de gouvernement à condition d’adopter une transgression dans les propositions à la hauteur du déclassement ressenti.  

*** 

La crise économique sans précédent, la désoccidentalisation du monde et la fin du rêve consumériste  doivent provoquer un vrai débat . Comment infléchir ce déclassement perçu et offrir une alternative aux générations qui viennent ? Une question inévitable, parce que la situation économique rend de toute façon impossible d’avancer les promesses dispendieuses à court terme. Un débat concret, parce que ressenti dans la chair de nos compatriotes  qui voient  leurs enfants évoluer dans un monde toujours plus précaire.

Pour autant, penser ce déclassement seulement à l’aune des questions économiques – pouvoir d’achat, emploi – serait périlleux. D’abord, parce que les résultats risquent d’être longs à obtenir. Ensuite, parce que ce déclassement pose une question plus fondamentale : la réappropriation par les citoyens de leur destinée. Un défi qui doit conduire tous les partis à une reflexion sans tabous, sous peine de laisser  aux extrêmes le monopole des réponses.

 

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