Bretagne : le dernier bastion de la gauche peut-il basculer à droite ?

Bretagne : le dernier bastion de la gauche peut-il basculer à droite ?

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Mathieu

Analyste Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à l’IEP de Grenoble et un master en sociologie politique à Sciences Po Paris, Mathieu a travaillé dans un institut de sondages. Il est aujourd’hui chargé d’études au sein d’une administration publique.

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A quelques jours du premier tour des élections régionales, tous les regards sont tournés vers le Front National : Marine Le Pen et Marion Maréchal Le Pen conquerront-elles respectivement le Nord-Pas-de-Calais-Picardie et la Provence-Alpes-Côte d’Azur ? Les candidats de leurs partis parviendront-ils même à faire basculer l’Alsace-Lorraine-Champagne-Ardenne, la Bourgogne-Franche-Comté, voire la Normandie ou le Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées dans l’escarcelle frontiste ? Autant de résultats qui seront passés au crible dimanche dès 20 heures par les journalistes et les commentateurs, au risque de passer à côté d’enseignements tout aussi importants.

Ce scrutin sera en effet le dernier test électoral avant les élections présidentielles de 2017. Dans ce contexte, la capacité de résistance de la gauche sera un indicateur précieux pour François Hollande après des élections municipales, européennes et départementales désastreuses. La situation en Bretagne, bastion de la gauche depuis une trentaine d’années, sera à cet égard particulièrement intéressante.

Des sondages qui annoncent une nette victoire de la gauche

A priori, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, président de la région entre 2004 et 2012, est le seul candidat socialiste à affronter le scrutin régional le cœur léger. Les – trop rares – sondages le donnent en effet largement vainqueur du scrutin. Au premier tour, la liste socialiste serait certes au coude-à-coude avec la liste LR-UDI-MoDem menée par Marc Le Fur, avec 26% à 32% des suffrages, contre 24% à 30% pour la droite. Mais les autres listes de gauche totalisent autour de 20% des suffrages, réparties entre le Front de Gauche, les écologistes et la liste autonomiste menée par Christian Troadec, maire de Carhaix et leader des Bonnets Rouges, qui a déjà obtenu un score important lors des élections européennes de l’an dernier.

Dès lors, le second tour s’annonce sans difficulté pour Jean-Yves Le Drian qui dispose d’importantes réserves de voix. Les différentes études annoncent une avance de 7 à 12 points de la liste PS sur la liste LR, un seul sondage fixant ce différentiel à moins de 10 points. Un résultat très confortable par rapport aux autres régions où la gauche était donnée largement favorite en début de campagne (Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes), qui ont vu cette avance fondre au cours de la campagne.

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Un candidat PS bien implanté et populaire

Tous les analystes l’assurent, cette avance de la gauche en Bretagne s’explique en grande partie par l’implantation locale de Jean-Yves Le Drian, populaire président de la Région de 2004 à 2012. Une affirmation qui n’est pas sans fondement : la plupart des baromètres de popularité ne mettent-il pas le ministre de la Défense en tête des membres du Gouvernement les plus appréciés des Français ? Ainsi, dans la dernière vague du Baromètre Harris Interactive pour Délits d’Opinion, Jean-Yves Le Drian est le ministre auquel les Français font le plus confiance (54% contre 32%), devant Bernard Cazeneuve ou Emmanuel Macron.

D’autre part, le candidat socialiste bénéficie d’une implantation locale ancienne, ayant été à de nombreuses reprises député du Morbihan depuis 1978, et ayant dirigé Lorient, la quatrième ville de la péninsule, de 1981 à 1998. Ses précédentes candidatures à la tête de la région ont été des triomphes électoraux, avec 58,8% des voix au second tour en 2004, et 50,3% en 2010, mais dans le cadre d’une triangulaire face à la droite et… les écologistes.

L’implantation locale risque de ne pas être suffisante…

Mais cette implantation locale suffira-t-elle à assurer au président sortant sa réélection ? Rien n’est moins sûr si on se fie aux résultats des élections intermédiaires depuis 2012, qui ont toutes vues la gauche être balayée par de puissantes vagues bleues, du fait de l’impopularité historique du chef de l’État. Ainsi, lors des élections municipales de 2014, des maires sortants socialistes populaires ont été nettement défaits, l’implantation locale ne suffisant pas à contrebalancer le mécontentement de la population envers François Hollande et son gouvernement.

A Limoges, ville dirigée par la gauche depuis 1912, le maire sortant Alain Rodet a été battu malgré un sondage préélectoral annonçant qu’il « devrait conserver son fauteuil ». Même situation à Saint-Etienne, où le maire PS sortant Maurice Vincent, dont le bilan satisfaisait 53% des habitants (contre 40%) et qui était donné gagné par les sondages, a été nettement devancé au second tour. De même, les 61% de satisfaits du bilan du sortant socialiste Pierre Cohen à Toulouse n’ont pas empêché sa défaite par Jean-Luc Moudenc. On pourrait continuer à multiplier les exemples plus anciens (pensons aux scrutins intermédiaires entre 2004 et 2011) qui montrent que c’est avant tout la situation nationale qui joue lors de ce type d’élections. Dans ce contexte, la popularité des élus locaux, aussi élevée soit-elle, ne les protège que très imparfaitement. Il n’y a pas de raison de penser que Jean-Yves Le Drian se distingue à cet égard.

… face au rejet de la gauche qui s’annonce fort

La situation est d’autant plus inquiétante pour le candidat socialiste que le rejet de la gauche au niveau national reste très fort. Avec entre 34,5% et 38% dans les derniers sondages nationaux, l’ensemble des partis de gauche obtiendraient un score très proche de celui des européennes de 2014 (34,1%) et des départementales de mars dernier (36,7%). La réaction de l’Exécutif à la suite des attentats du 13 novembre, largement approuvée dans l’opinion, ne semble donc pas avoir de traduction électorale tangible.

Lors de ces derniers scrutins, le rejet de la gauche ne semble pas avoir été fondamentalement atténué en Bretagne. A l’occasion des municipales, la droite a pris Quimper ainsi que toute une série de villes moyennes (Ploërmel, Auray, Bruz ou Cesson-Sévigné), même si elle a échoué devant Brest et Rennes, deux grandes villes dont la sociologie penche désormais trop à gauche. Aux européennes de mai 2014, la liste UMP est arrivée en tête du scrutin avec 18,4% des voix, devançant le FN (17,1%) et reléguant la liste socialiste en 3ème position avec seulement 16,1% des voix, l’ensemble des partis de gauche ne totalisant que 36,5% des suffrages, contre 47,4% en 2009. Enfin, aux élections départementales de mars dernier, la droite a conquis le département des Côtes-d’Armor à la surprise générale et a devancé la gauche en voix (mais pas en sièges) en Ille-et-Vilaine et dans le Finistère. Pour la gauche, le bastion breton qui a tant contribué aux victoires des années 1980-1990 semble se fissurer de toutes parts.

Jean-Yves Le Drian, une popularité de papier ?

En plus de cette fragilité de la gauche, on peut se demander dans quelle mesure la popularité de Jean-Yves Le Drian est réellement si forte et si construite dans l’opinion. Après tout, le ministre de la Défense n’est une personnalité d’envergure nationale que depuis 2012, et détenir la présidence de région depuis de longues années n’assure pas une forte notoriété locale : si on ne dispose pas de telles enquêtes en Bretagne, les sondages Odoxa montrent que Jean-Pierre Masseret, président de la Lorraine depuis 2004, n’est connu que par 44% des habitants de sa nouvelle région. De même, en Normandie, la notoriété du président sortant Nicolas Mayer-Rossignol ne dépasse pas les 36%. Il faut toujours rappeler que la grande majorité des Français à un rapport au mieux distant avec la vie politique, surtout dans le cadre d’une collectivité dont les compétences sont floues.

De fait, seule une minorité de Français est capable de porter spontanément une opinion sur le ministre de la Défense. Invités dans le baromètre YouGov à désigner dans une liste les personnalités à propos desquels ils ont une opinion positive puis négative, seuls 27% des Français se prononcent à propos de Jean-Yves Le Drian (à parts égales, avec 14% d’opinions positives et 13% négatives). C’est nettement moins que les principales personnalités politiques nationales comme Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy (72% des gens ont une opinion claire à leur propos), Jean-Luc Mélenchon (53%), Alain Juppé (50%) ou François Bayrou (40%). De même, certains ministres ont aussi une image mieux établie : 60% des Français ont un avis bien construit envers Christiane Taubira, 42% envers Emmanuel Macron, 40% à propos de Laurent Fabius…

Ces éléments permettent de relativiser le poids électoral de l’implantation locale de Jean-Yves Le Drian. Sans doute celui-ci n’est-il pas négligeable, mais on peut douter qu’il permette une victoire avec une dizaine de points d’avance au second tour, comme le laissent entrevoir les sondages. D’autant que le leader de la droite, Marc Le Fur, bénéficie sans doute lui aussi d’un ancrage similaire, grâce à son implantation électorale dans les Côtes-d’Armor depuis 1993.

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Tous ces éléments permettent de largement relativiser les sondages qui prévoient une réélection facile de Jean-Yves Le Drian. Ainsi, l’étude de Délits d’Opinion, basée sur les résultats des élections européennes, prévoit un match serré pour le second tour, avec une très légère avance de la droite (les trois scénarios diffèrent selon le score obtenu par le FN au niveau national). Sans doute, l’implantation de Jean-Yves Le Drian peut-elle lui apporter les quelques points nécessaires à la victoire. Mais un triomphe tel qu’annoncé par les sondages semble peu probable.

DO

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