Anti-vaccins : Quand l’opinion met des vies en danger

Anti-vaccins : Quand l’opinion met des vies en danger

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Gabriel Bacave

Biographie

Gabriel est consultant Nudge et communication au sein de l'unité de conseil de l'institut BVA, la BVA Nudge Unit. Ancien du CELSA, il s'intéresse aux liens entre opinion et technologie.

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Les impératifs de santé publique doivent-ils s’effacer devant des opinions individuelles ? C’est en creux la question que posent les opposants à la vaccination, ou « antivax ». Alors que s’est achevée il y a peu la Semaine Européenne de la Vaccination et qu’un premier bilan – positif – a pu être tiré de la mise en place de l’obligation vaccinale pour les enfants de moins de 18 mois, ce débat est révélateur de la mutation de l’opinion publique à l’ère d’Internet. Il témoigne du nouvel impact de cette dernière sur la réalité sociale, de la difficulté à appréhender ce phénomène et des comportements potentiellement néfastes qui en découlent.

La vaccination, objet de craintes depuis 3 siècles

L’opposition à la vaccination est aussi vieille que la vaccination elle-même. C’est ce que montrent Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud, respectivement virologue et historien des sciences, dans leur ouvrage Antivax paru en début d’année. Ils y identifient notamment 3 grands arguments à l’origine de cette contestation dans sa forme moderne : l’essor de l’individualisme, l’érosion de la confiance dans les autorités et l’opposition à l’insertion d’éléments « non-naturels » dans le corps – une dimension que l’on retrouve notamment dans la crainte des « effets secondaires ».

Un exemple : le « Témoignage d’une maman anti-vaccin », postée sur YouTube en 2016. Cette vidéo a été un catalyseur du mouvement en France de par les réactions qu’elle a suscité. En 8 minutes 30, cette « maman » mobilise ces 3 thématiques et les déclinent suivant les procédés argumentaires traditionnels sur le sujet : exemples personnels à valeur d’exemple général, dénonciation des figures d’autorité (médecins, médias, politiques qui seraient tous corrompus par les laboratoires pharmaceutiques) et craintes quant aux adjuvants, qui conduiraient à l’apparition de maladies ou de handicaps tels que Parkinson ou l’autisme. En mineure, on y retrouve également la thèse naturaliste selon laquelle le corps peut se protéger par lui-même et que l’évolution des maladies n’est pas liée à la prévalence de la vaccination.

Dans le fond, il ne s’agit que d’interrogations légitimes. Il est normal, voire souhaitable, qu’un parent s’interroge sur les traitements injectés à son enfant. De fait, l’impact médiatique de cette vidéo avait déclenché une contre-offensive des pouvoirs publics, comme d’acteurs de la société civile influents sur les réseaux sociaux, qui ont voulu riposter sur le même terrain pour y partager des informations fiables. Si des résultats positifs en ont visiblement émergé, cela n’a pas mis fin à la rhétorique complotiste entourant ce sujet.

Mettre fin à la controverse : information ou obligation ?

En 2016, une étude mondiale menée par une équipe internationale de chercheurs internationale avec la London School of Hygiene and Tropical Medicine indiquait que seuls 41% des Français considéraient les vaccins comme surs. En parallèle, l’édition 2016 de l’Observatoire sociétal du médicament, mené par Ispos pour le compte du LEEM (l’organisation des professionnels du médicament), indiquait que 31% des Français n’avaient pas confiance dans les vaccins. Rappelons-nous que 2016 est également l’année qui a vu s’imposer le terme « fake news » suite à l’élection de Donald Trump. De plus, le volume des conversations sur les réseaux sociaux autour de ce sujet aurait doublé, voire triplé, entre 2018 et 2015, selon une étude de Netscouade pour la LEEM, avec un poids important pris par la communauté anti-vaccins sur les différentes plateformes.

Pourtant, 2 ans plus tard, dans le même baromètre réalisé par Ipsos, la proportion de Français déclarant ne pas avoir confiance dans les vaccins s’érode légèrement, passant à 29%. En parallèle, la perception positive de la balance risques/bénéfices, tombée à 44% en 2017, remonte à son niveau de 2016 : 52% – avec notamment une hausse de 10 points chez les 25-34 ans, un public particulièrement méfiant vis-à-vis de la vaccination. Ce premier constat témoigne d’une efficacité des campagnes d’informations institutionnelles, sans négliger l’impact des relais de proximité que sont les professionnels de santé, qui ont un effet à la marge sur les perceptions.

Un autre enseignement émerge lorsque l’on se concentre sur les mesures liées à l’extension de l’obligation vaccinale pour les enfants nés après le 1er janvier 2018. Un sondage Odoxa pour la MNH et le Figaro révélait en juillet 2017 que 50% des Français, particulièrement les femmes (57%) et les 25-34 ans (56%) – tranche d’âge dans laquelle se trouvent l’essentiel des parents de nourrissons – s’opposaient à cette mesure. Dans son bilan d’évaluation de cette nouvelle obligation, Santé Publique France avec l’institut BVA, indique que 67% des parents sont désormais favorables à cette mesure ; un constat vers lequel abondent les professionnels de santé (pédiatres, généralistes) qui estiment globalement que cette mesure facilite leurs échanges avec les parents. Paradoxalement, il semblerait donc que l’obligation ait été, dans ce cas, un facteur d’adhésion et de restauration de la confiance, là où de simples recommandations et campagnes d’informations achoppaient.

Ce paradoxe apparent peut trouver une résolution dans une lecture comportementale. Face à l’abondance d’informations, nous avons besoin de raccourcis et de repères pour ne pas nous épuiser confrontés à la masse d’informations disponible sur chaque sujet. Parmi ces biais, on pourra citer la tendance à chercher les informations qui valident son propre point de vue, le fait d’avoir plus confiance en un exemple à proximité de nous, la préférence pour une explication simple à une explication complexe ou même une absence d’explications… Mais, en rendant la vaccination obligatoire, le cadre de choix change et il devient plus couteux en ressources mentales de chercher à s’y opposer que de simplement suivre les consignes. En l’absence de réelles conséquences négatives, un statu quo se recrée et l’adhésion peut remonter.

Un contrat social 2.0 est nécessaire

Cependant, l’obligation n’est pas une solution qui fonctionne systématiquement, a fortiori en démocratie. De plus, il faut prendre en compte le rôle des plateformes numériques en tant qu’outils permettant la réplication, l’amplification et un tri de cette information, la logique algorithmique de ce dernier menant souvent à la création des fameuses « bulles de filtres ». Tout cela donne aujourd’hui à l’opinion une nouvelle matérialité en politique : elle n’est plus un objet que l’on mesure mais devient un acteur capable d’influer sur notre réalité, y compris en dehors des moments qui lui sont traditionnellement dévolus et à une échelle sans précédent dans l’histoire. C’est une évolution qui n’est pas nécessairement négative, mais dont nous peinons encore à saisir les implications.

En effet, si l’on écarte les campagnes de propagande et les actes de manipulation de l’opinion en tout genre, la quasi-impossibilité actuelle à mener un débat apaisé reste problématique. Comme la santé publique, le climat, l’économie ou encore l’immigration sont autant d’objets dont la réalité est éminemment complexe à appréhender et pour lesquels il n’existe pas qu’une seule réponse ou interprétation. Autant d’exemples aussi, où les inégalités en termes d’éducation ou de revenus ont un impact important – ce qui ne peut contribuer qu’à la marginalisation croissante de ceux qui en font les frais.

Demeure une question, aussi complexe que fondamentale : quelle place faut-il accorder à la responsabilité individuelle lorsque celle-ci devient trop lourde à porter pour les individus ? Comment faire société quand l’expérience (vécue) prend le pas sur l’expertise et que les grandes questions de notre temps ne sont abordées qu’à l’aune de leur impact sur les individus ? Le débat doit prévaloir, il ne reste qu’à en trouver la forme la plus adaptée.

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