Après les attentats, quelles attentes de l’opinion vis-à-vis de l’exécutif ?

Après les attentats, quelles attentes de l’opinion vis-à-vis de l’exécutif ?

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Olivier Vanbelle

Co-fondateur Délits d’Opinion

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Biographie

Après des études à Sciences Po et à l’ENS de la rue d’Ulm, Olivier a travaillé au sein d'un institut de sondages. Il a ensuite évolué au sein de cabinets de conseil auprès du secteur public.

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3 jours après les attentats de Paris, on sent déjà bien qu’un « esprit du 13 novembre » ne sera pas au rendez-vous et que l’union nationale ne résistera pas face au stiids des victimes et aux profils des terroristes. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’aucun responsable ne s’est cette fois aventuré à appeler à une « marche ». Le temps de l’unité nationale semble déjà avoir cédé face à celui des questions et au regard du calendrier politique.

Il est devenu rapidement évident, sans même faire l’inventaire des sorties médiatiques sur les chaînes info en édition spéciale depuis vendredi, que l’opinion publique gronde, va poser des questions et réclamer des réponses. L’exécutif va devoir expliquer, probablement se justifier et agir : comment l' »inimaginable », le « plus jamais ça » a pu à nouveau se dérouler quelques mois après Charlie Hebdo ? La rapidité avec laquelle la France a frappé Daech en Syrie et avec laquelle un Congrès s’est tenu semble indiquer que l’exécutif a pris la mesure des attentes de l’opinion.

Un 13 novembre qui n’a rien à voir avec le 7 janvier : Je suis Charlie VS Je suis Paris

Il est difficile de comparer ces événements à ceux de janvier et leurs conséquences en matière d’attentes de l’opinion publique, ce pour plusieurs raisons.
Les événements du 7 janvier pouvaient être perçus comme une attaque visant en premier lieu des caricaturistes d’un côté, ayant pastiché le Prophète Mahomet, et une communauté religieuse de l’autre. En d’autres termes, cette attaque constituait pour ses auteurs une vengeance vis-à-vis de caricaturistes qui revendiquaient le droit de se moquer du Prophète et donc dans l’esprit des terroristes de commettre un blasphème, ainsi qu’une atteinte à une communauté religieuse ennemie.
Les deux cibles étaient donc directement liées, la première à cette guerre de religion mondialisée, au sein de laquelle des fanatiques entendent punir sur l’ensemble du globe les personnes ayant insulté le Prophète, la seconde à l’importation du conflit israélo-palestinien. Ce second point constituait d’ailleurs une suite aux attaques perpétrées par Mohamed Merah.

Même si l’écho a été très important et qu’un sentiment d’identification a pu advenir, les attaques du 7 janvier visaient ainsi des protagonistes de cette double guerre dont le Français « ordinaire » ne faisait pas vraiment partie. Les mouvements de soutien subséquents, ayant eu lieu sur notre territoire (« marche » et autres…) se sont d’ailleurs ensuite inscrits vis-à-vis de Charlie Hebdo et de la liberté de la presse en général (« Je suis Charlie »).

Ici, les attaques étaient de nature différente. Les personnes visées n’étaient pas des protagonistes d’un conflit religieux et n’étaient pas engagées, ni dans un combat pour la liberté d’expression, ni dans un soutien affiché à Israël (un léger bémol à cette assertion puisqu’il semble que le Bataclan était visé depuis plusieurs années en raison de l’engagement pro-israélien de son ancien propriétaire). Les attaques de vendredi visaient des gens « ordinaires », le parisien « moyen » : la guerre est désormais déclarée à l’ensemble de la population et plus seulement à la communauté juive ou à des dessinateurs qualifiés de blasphémateurs. La cible est désormais chaque Français, quel qu’il soit.

Cette première différence, majeure, va probablement entraîner des réactions différentes de la part de Français qui ne s’étaient pas forcément sentis aussi directement visés par le 7 janvier. A l’époque il s’agissait de savoir si on était Charlie ou si on n’était pas Charlie. Désormais le choix ne se pose plus vraiment : on est Paris.

La seconde raison provient de la répétition en peu de temps de ces actes de terrorisme d’ampleur, deux fois la même année, phénomène jusqu’alors inédit dans un pays occidental, ce qui peut alimenter le sentiment diffus que finalement la Gouvernement, et en premier lieu son chef qui s’est beaucoup exprimé, n’ont pas su prendre la mesure de la nouvelle ère dans laquelle nous étions entrés, ni les mesures nécessaires pour faire face à cette menace. Entre ceux deux événements, deux autres tentatives ont heureusement échoué, plus grâce à la chance – la maladresse d’un des terroriste lors de l’attentat avorté contre une église à Villejuif et la bravoure exceptionnelle et bienvenue dans le Thalys – que grâce aux nouveaux moyens déployés.
Les critiques latentes de spécialistes ont fusé tout le week-end contre « l’impossibilité » de suivre de près l’ensemble des suspects et contre le manque de moyens. Dans le même temps, les responsables de l’opposition politique ont adressé, dès ces premiers jours, un certain nombre de critiques sous-jacentes aux mesures prises jusqu’à présentes.

Quelles seront les attentes de l’opinion en matière de politique intérieure ?

– Une demande « d’inflexions »

Face à ces éléments et à l’approche des fêtes de fin d’année, de l’organisation de la COP21 puis de l’Euro et des campagnes électorales, des primaires à la présidentielle, il sera délicat pour l’exécutif de rester dans le discours ou la promesse de nouveaux moyens. Plusieurs points vont ainsi être nécessairement soulevés et des réponses précises seront attendues.

Que faire des personnes fichées sur les fiches « S » ?
La fiche « S » est devenue un élément récurrent d’actualité. La quasi-totalité des auteurs d’attentats – avortés ou non – qui sont passés à l’action depuis le 7 janvier étaient sur ces fiches.
La fiche S (pour « atteinte à la sûreté de l’Etat ») est une des catégories du Fichier des Personnes Recherchées, créé en 1969. Ces fiches S sont elle-même subdivisées en plusieurs catégories : ainsi, S14 correspond depuis peu aux combattants djihadistes revenant d’Irak ou de Syrie. Sans rentrer dans des éléments trop techniques, il est surtout important de savoir que toutes les personnes sur ces fiches S ne sont pas suspectées de terrorisme : un supporter un peu énervé dans un stade de foot ou un militant altermondialiste peut également se retrouver avec une fiche à son nom.
Néanmoins, constater que la quasi totalité des terroristes passés à l’acte depuis janvier étaient connus et fichés constitue indubitablement un argument que les principaux leaders politiques d’opposition ne manqueront sans doute pas d’utiliser, en pleine campagne pour les élections régionales. Ainsi, dès samedi matin en direct sur une chaîne info, Laurent Wauquiez n’a pas hésité à signaler cet état de fait et à réclamer l’enfermement de ces personnes dans des camps de rétention. La possibilité de voir un « Guantanamo à la française » va ainsi probablement refaire surface et l’opinion être sollicitée pour donner son avis à travers des sondages d’opinion fortement relayés par les médias.

Un renforcement des contrôles et des moyens
Sans aller jusqu’à Guantanamo, la question du renforcement des moyens de contrôle et de surveillance sera forcément posée : l’opinion va nécessairement s’interroger sur la possibilité pour ces personnes, fichées S, de se procurer des armes, de fabriquer des explosifs et de se coordonner aisément. L’argument liberticide, invoqué lors des débats sur la loi « relative aux mesures de surveillance des communications électroniques internationales », sera sans doute minoré face l’inquiétude suscitée par ce constat.
En avril dernier, 63% des Français étaient déjà favorables à une limitation des libertés individuelles pour lutter contre le terrorisme (sondage CSA pour Atlantico). Des enquêtes sur la même thématique seront assurément publiées dans les prochains jours ou prochaines semaines et ce chiffre sera probablement revu à la hausse. Parallèlement, la plupart des spécialistes ont mis en avant l’impossibilité de suivre l’ensemble des individus soupçonnés de djihadisme. Les nouveaux postes promis par François Hollande suffiront-ils à rassurer l’opinion ? On peut penser que l’arrestation systématique de ces profils sera nécessairement suggérée et mise sur la table dans les jours qui viennent.

Plus de fermeté face aux mosquées et associations radicales
Manuel Valls l’a rapidement compris et a rapidement communiqué sur le sujet : il souhaite expulser les imams radicalisés et déchoir de la nationalité « ceux qui bafouent l’âme de la France » . On sait que les Français sont très largement favorables à cette initiative, à l’origine remise en avant par le Front National : en 2010, ils étaient déjà 80% à soutenir cette possibilité, 81% en janvier dernier (Ifop pour le Journal du Dimanche).

Manuel Valls n’a également pas exclu la possibilité d’enfermer des personnes fichées S, comme l’avait formulée Laurent Wauquiez. Ici, l’exercice sera complexe : d’un côté l’opinion ne saurait supporter la moindre tolérance, présumée à l’encontre d’imams incitant au djihadisme sur le territoire français, de l’autre, un Premier ministre de gauche ne peut se permettre de donner l’impression d’un quelconque amalgame avec l’ensemble des musulmans de France.

Que faire des migrants syriens ?

La découverte d’un passeport syrien va assurément relancer le débat sur la présence de terroristes parmi les réfugiés syriens. On peut également être certain que les principaux candidats de droite et d’extrême-droite, notamment les deux candidates du Front National favorites aux élections régionales, ne rateront pas l’occasion d’en faire un argument de campagne et de critique à l’égard du Gouvernement actuel. Dès lundi, Marine le Pen réclamait « l’arrêt immédiat de tout accueil des migrants ». Les sondages qui sortiront  dans quelque temps sur le sujet mettront vraisemblablement en avant une adhésion plus forte à cette opinion que dans la situation pré-attentat. En septembre, Délits d’Opinion étudiait la complexité des mesures de l’opinion autour de la question de l’accueil des migrants, insistant notamment sur le rôle de la sémantique utilisée pour orienter les réponses ( http://delitsdopinion.com/viepolitique/migrants-refugies-le-choix-des-mots-dans-les-sondages-20145/ ). Néanmoins, les chiffres donnent, globalement, entre 40% et 60% des Français méfiants à l’accueil de nouveaux migrants.
Parallèlement, aux Etats-Unis, les gouverneurs des états d’Alabama, du Michigan et de Louisiane ont d’ores et déjà annoncé qu’ils refuseraient d’accueillir des réfugiés syriens.

Quelles seront les attentes de l’opinion en matière de politique extérieure ?

Les thématiques de politique étrangère sont rarement les plus porteuses au sein de l’opinion publique et il est difficile de rallier une partie de nos concitoyens autour de ces problématiques. Cependant, le lien est clairement établi entre la guerre déclarée à notre pays et la situation au Moyen-Orient. L’opinion publique paraît relativement mature et au courant des enjeux, principalement autour de la Syrie.

S’allier ou pas à Bachar al-Assad et / ou à Poutine ?

Cette hypothèse a été évoquée à plusieurs reprises. La possibilité de s’allier au dictateur syrien pour combattre l’Etat Islamique sur ce territoire est fortement soutenue par Vladimir Poutine. Cette hypothèse semblait improbable jusqu’à lundi où, devant le Congrès, François Hollande a affirmé : « En Syrie, nous cherchons inlassablement une solution politique dans laquelle Bachar al-Assad ne peut constituer l’issue, mais notre ennemi en Syrie, c’est Daech. » Désigner Daech comme priorité numéro 1 revient de facto à valider la volonté de Vladimir Poutine. Celui-ci devient d’ailleurs l’homme fort de la situation et son double atout –  force de frappe terrestre et aérienne, liens avec al-Assad – le place au centre de la scène internationale. La possibilité de se rapprocher de la Russie est également soutenue par Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen. On peut penser que l’opinion publique poussera également pour l’éradication de l’EI et que le dictateur syrien ne passera qu’au second plan dans la liste des priorités. Les Etats-Unis semblent également se rapprocher de cette position.
Pourtant, la coopération des services de renseignement, nécessaire afin de combattre Daech en Syrie, n’est possible qu’avec une coopération politique. François Hollande et Laurent Fabius pourront-ils supporter la possibilité d’un rapprochement avec Bachar al-Assad ? Pourront-ils au contraire assumer devant l’opinion de ne pas tout faire pour éliminer Daech et mettre en péril les concitoyens français pour des raisons idéologiques vis-à-vis de Bachar al-Assad  ?

2ut6nglQue faire avec le Qatar et l’Arabie Saoudite ?

La question des liens, d’aucuns parlent de double jeu, avec le Qatar et l’Arabie Saoudite, le premier finançant des structures véhiculant une pensée radicale, le second en forte congruence idéologique avec Daech, va nécessairement se poser. Ces deux monarchies où le wahhabisme est la religion officielle entretiennent de fortes relations économiques et diplomatiques avec la France. Pourtant, le Qatar est depuis plusieurs années accusé de financer directement ou indirectement le terrorisme, au Mali, en Irak et en Syrie. Cette question sera particulièrement problématique pour Nicolas Sarkozy et on peut imaginer ses adversaires, au sein de son propre parti, en profiter et ne pas manquer de ressortir ces dossiers.

Un exercice d’équilibre complexe pour satisfaire tout le monde

En conclusion, les prochaines semaines seront certainement difficiles pour l’exécutif; bien loin de resserrer les rangs derrière le pouvoir comme cela a pu se constater au moment des conflits. Ce dernier point sera particulièrement scruté, à la fois dans un contexte de campagne électorale et dans un climat où les actes d’islamophobie vont probablement se multiplier. Une enquête réalisée par le Cevipof et OpinionWay sur l' »après Charlie » montrait déjà que plus d’un Français sur deux considérait que « l’islam était une menace pour la République » (56%).

Les régionales ne devraient pas faciliter l’exercice, notamment dans les deux régions susceptibles de basculer FN, deux régions géographiquement directement concernées par les enjeux internes décris précédemment.

Bien loin de resserrer les rangs derrière le pouvoir comme cela a pu se constater au moment des conflits, les attentats du 13 novembre semblent avoir créé une forte attente, une impatience et probablement une nouvelle ère. Voir un Gouvernement de gauche prendre des mesures aussi fortes en matière sécuritaire, certains provenant plutôt idéologiquement du Front National, peut laisser penser qu’un tournant sécuritaire a été pris. Il conviendra naturellement de tempérer les conclusions, une fois le temps court, celui de l’émotion, passé, pour mesurer les effets de seuil sur la structuration des attentes de l’opinion à plus long terme.

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1 Comment

  1. leforesttier
    leforesttier11-23-2015

    Bonjour,
    une opinion qui n’engage que moi, serait de laisser le peuple arabe régler ce conflit avec ces extérémistes. lui seul peut réussir. Il faut arrêter de nous faire croire que ce combat est de le notre.

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